LA LETTRE MENSUELLE

Un article de Vera Lewijse.  Septembre 2005 
  Les veduti, ou vues de Venise au XVIIIe siècle
  
Un courant qui secoua la lagune...

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Au dix-huitième siècle, Venise ‘
La Serenissima avait perdu son rôle important dans le jeu économique et politique de l’Europe en faveur de la Grande Bretagne et des Pays-Bas.

Avant que l’Italie ne soit réunie en 1870, quand Venise et Rome vont aussi faire partie de la monarchie sous le règne de Victor Emmanuel I, instauré en 1861, la péninsule Italienne n’était qu’une mosaïque formée de petites principautés et des villes libres, des petits états autonomes.

Derrière les riches façades des palazzi, Venise se détériorait. Le gouvernement était incapable de supporter ses artistes par des commandes pour l’exécution des travaux de décoration des grand palais et édifices. Au début du 18ième siècle les aristocrates anglais et des nobles de l’Allemagne se profilent comme les plus importants connaisseurs et acheteurs de l’art des peintres Vénitiens.

Ainsi Venise connaîtra une dernière floraison après une tradition de 300 ans d’art magnifique et superbe. La peinture de tradition devient une époque révolue avec le peintre Canaletto.

Dans le domaine de la musique l’opéra florissait. En 1637 le premier théâtre pour opéra, le Teatro di San Cassiano de la famille Tron était inauguré à Venise. La noble famille Tron avait construit l’église San Cassiano. L’habitude était de nommer les théâtres d’après l’église dans l’alentour immédiat.

L’invention de l’opéra est dans le domaine de la musique le plus grand événement du Baroque. La musique profane se développait d’une manière expressive et à grande échelle, elle se déplace dès lors de l’église aux cours de l’aristocratie et de là enfin vers le public commun.

La ville logeait de nombreux compositeurs, des gens de théâtre, des danseurs, des magiciens, et bien sûr aussi le beau monde avec ses courtisanes et demi-mondaines, les casinos et le carnaval qui durait parfois six mois.

Tout jeune homme qui se respectait faisait le ‘Grand Tour’. Les endroits classiques de Rome formaient le grand but du voyage mais une visite à Venise était obligatoire. Ce genre de tourisme mena à la fabrication et vente de peintures des vues de la ville, les veduti. Le jeune homme qui accomplissait son grand tour témoignait ainsi de sa présence réelle dans les différentes villes visitées. Nos cartes postales illustrées trouvent leur berceau dans le travail des vedutista. Certaines sources nomment le paysagiste et mariniste Flamand Paul Bril (1554-1626) comme le premier vedutista, en se basant sur les vues de la ville de Rome faites pendant son séjour en ces lieux.[1]

C’est la fin du Baroque, l’époque du rococo, du style galant, l’inclinaison vers le romantisme, le sens du mysticisme,  le Sturm und Drang va s’annoncer.

Luca Carlevarijs (It. ca. 1665-1751) est considéré comme le père des ‘veduti’. Mais Canaletto popularise le genre à travers la vente de dessins et peintures aux touristes. Carlevarijs est aussi connu comme Luca Carlevaris. Veduta, où vedute sont des ‘vues’ et les peintres vedutisti travaillaient souvent à l’aide de la camera obscura ou d’autres instruments optiques comme le cadre à graticuler. Pour rendre la perspective correcte, la graticulation divise l’espace en carrés avec comme but de faciliter l’élargissement ou la réduction proportionnée et permettait de dessiner l’objet en regardant en ligne avec un écran sur la surface à dessiner. Des points fixes pouvaient être marqués de manière relativement facile avec ce système de coordonnées.

La peinture de Carlevarijs Vue sur le môle et le palais des doges nous donne une vue sur la Piazetta , la Riva degli Schiavoni et le Bacino di San Marco. L’équilibre dans la composition est due au fait que le peintre joue avec le contraste lumière/ombre dans les horizontales parallèles avec les toits des maisons, en contraste avec les lignes verticales du bâtiment sur la gauche, des colonnes au milieu de la peinture et les lignes symétriques des mâts des voiliers qui répètent la verticalité des murs du palais à gauche.

La vivacité de la toile est crée par les occupations auxquelles se livrent les personnages et de  la manière dont les personnages occupent l’espace.

Le spectateur entre dans la toile par les deux grandes colonnes au milieu de la composition vers le lion en haut, et l’œil se dirige vers le bâtiment ensoleillé à gauche pour descendre vers le groupe d’hommes et le contraste des couleurs des costumes de cette époque et de différentes nationalités.  La formation des personnages est triangulaire et le peintre nous mène vers le point du triangle – le coin du quai entre les piliers – vers les ouvriers à droite de la toile, pour revenir ensuite au marchand d’oiseaux à gauche. C’est une toile qui témoigne de la grandeur de Venise, de son commerce et de sa joie de vivre. Un vrai vedute.

L’histoire de vues d’une ville – vedute – est un exemple de ‘gesunkenes Kulturgut’.  Tout commence avec Carlevaris qui ne travaillait que pour l’élite. Il ne peignit que pour les nobles et toujours des œuvres uniques[2].

Giovanni Antonio Canal, dénommé Canaletto, (1697-17686) développa une industrie de fabrication de vedute à Venise, industrie dépendant presque entièrement de la vente aux touristes étrangers. Son cousin Bernardo Bellotto (ca.1721-1780) a passé la plus grande partie de sa carrière en peignant des paysages et des vues de l’Europe Centrale.

Bellotto copiait le style de son oncle et se servait aussi du sobriquet Canaletto. Il s’en suit qu’il est souvent difficile de différencier un peintre de l’autre. La technique et l’atmosphère de Canaletto et Bellotto sont d’une précision très analytique et rationnelle.

En juillet 2005 le prix fou de £ 18.6 million a été mis chez Sotheby’s de Londres sur la Vue sur le Canal Grande de la Palazzo Balbi vers le Rialto de Canaletto. La peinture a été acquise par un acheteur inconnu.

L’œuvre de Francesco Guardi (1712-1793) évolue vers un emploi plus lyrique et léger de la couleur et la ligne dans un style Rococo avec un sentiment pour le pittoresque, inclinant même de temps en temps vers le bizarre. Guardi est plus lié avec les veduti romantiques gravées par Giovanni Battista Piranesi (1720-1788) à Rome.

On retrouve le sublime et une grandeur surnaturelle dans l’Arcadie lugubre de Piranesi, explicitement dans sa série de dessins ‘Le Carceri’. Il y dessine le visionnaire, l’effroi, l’oppression, le sentiment de l’inhumanité de la modernité.

Piranesi se profile en contraste avec les vedute précises de Giovanni Paolo Pannini (1691-1765). Pannini expose les caractéristiques néoclassiques dans la magnification de l’Antiquité.  Il est le premier peintre qui mélange dans une composition les bâtiments existants et non existants pour souligner l’atmosphère typique d’un endroit ou d’une ville. Ce genre de tableau s’appelle un ‘capriccio’.

A Venise le genre de ‘capriccio’ était surtout apprécié par les Vénitiens eux-mêmes, amusés par le jeu ingénieux du peintre avec l’architecture de leur ville.

Michele Giovanni Marieschi (1710-1743) a fait une série de capricci basé sur le motif d’une cour intérieure de palais, dont le contour est limité par un haut escalier. La perspective centrale, dans laquelle les surfaces horizontales alternent avec la lumière intense et des constructions architecturales, évoque par sa construction mathématique une atmosphère théâtrale. Marieschi se servit d’au moins treize versions de ce motif architectural, lequel est basé sur les décors de théâtre dessinés par Marco Ricci.[3]

La toile ‘Capriccio con Edificio Gotico ed Obelisco’, huile sur toile, 55 x 83cm, de l’Academia à Venise, a été faite en 1741. La peinture nous montre un capriccio de Venise, avec obélisque sur un môle, presque au milieu de la composition. La lagune s’étend autour d’un paysage imaginaire avec des collines sur la gauche qui se reflètent dans l’eau. Dans le fond, un village qui escalade la montagne, en couleurs et tonalités bleuâtres qui se perdent dans le bleu doux du ciel. A droite dans la peinture nous remarquons au premier plan un portique, un portico gothique en construction. L’échafaudage en bois, une petite échelle et la corde de la poulie, servent au transport des matériaux pour achever l’arc. Le portico est formé par de grosses et basses colonnes et des chapiteaux avec motif de feuilles. De derrière les pilastres, une décoration florale jaillit. Entre les quatre piliers, un escalier qui mène vers une chambre à l’arrière avec vue panoramique. Au milieu de l’escalier se trouvent trois femmes en costume de l’époque, prêtes à descendre les marches. Au pied de l’escalier, à droite, un bas-relief et un homme habillé en blanc et bleu. Au centre de la scène, devant l’obélisque, un groupe de personnes en conversation. Tous ces personnages sont peints avec des traits et des touches  courtes et nerveuses. Un style typique de Marieschi.

Jan Frans van Bloemen (Anvers 1662-1749 Rome), aussi connu sous le nom Orizzonte et son frère Peeter van Bloemen (Anvers 1657-1720), dénommé Standart ont passé la dernière partie de leur vie en Italie. L’influence des peintres du nord sur les peintres des pays du sud se révèle surtout quand on étudie l’évolution dans le traitement et l’importance du détail dans le paysage, la tactilité des étoffes et une interprétation plus charnue du corps humain. D’un autre côté les Italiens influençaient les peintres du Nord dans leur recherche, leur ambition vers la synthèse et la clarté. Les frères Van Bloemen ne sont pas vraiment à classer parmi les peintres vedutista mais dans leur œuvre apparaît clairement la pollinisation croisée du nord et du sud

Antonio Zucchi (1726-1795) né à Venice, travaillait dans l’école de Francesco Fontebasso et Jacopo Amigoni. Vers 1760, accompagné par les architectes Louis Clérisseau et Robert Adam, il visite les grandes villes de l’Italie. En 1766 il part pour Londres où il devient membre de l’Académie Royale en 1770.

Il revient à Venise en 1781 avant de repartir pour Rome. Son style se profile entre la tradition du Rococo Vénitien et la naissance du néo classicisme. Il fut l’un des premiers à suivre la nouvelle direction. D’un point de vue historique, il peut être considéré comme l’un des peintres qui ont transformé la peinture Vénitienne[4].

Francesco Guardi (1712-1793) est un élève de Canaletto, à un tel point que son œuvre est souvent difficile à distinguer de l’œuvre du maître. D’un autre côté le stylede Guardi est plus souple, plus vivant, avec des figures pittoresques de caractère esquissé. Il est considéré comme un des derniers pratiquants du style de l’Ecole Vénitienne. On dit que Canaletto a peint la république émergeant de l’eau de la lagune ; chez Guardi on a l’impression qu’elle se fond dans l’eau  sombre et brumeuse. Beaucoup de ses œuvres se trouvent en Angleterre et sept d’entre elles sont au Louvre.

Les peintres Vénitiens partirent pour l’étranger quand leur propre ville n’offrit plus assez de commandes. Mais pas uniquement les vedutisti, également les peintres de genre. On les retrouvera dispersés dans  toute l’Europe. Leur influence fut considérable.

Vera Lewijse,         
Historienne de l'art         
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Canaletto

 

 

 

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Carlevarijs

 

 

 

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Canaletto

 

 

 

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Francesco Guardi

 

 

 

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Bellotto

 

 

 

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Piranesi

 

 

 

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Pannini 

 

 

 

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Marieschi 

 

 

 

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Marieschi

 

 

 

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J-F. van Bloemen

 

 

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Zucchi

 

 

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Pannini

 

 

 

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Guardi

[1] Pour lire plus au sujet de Paul Bril: voir Luuk Pijl dans Fiaminghi à Roma 1508-1608, [Cat.] Soc. Des Expositions du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. 1995.
[2]
Van Os H., Venezia!, [cat.] Hermitage Amsterdam, 2005, p. 18.
[3]
Androsov S., Venezia! [cat.] Hermitage Amsterdam 2005, p. 50.
[4]
Zampetti P., Venetian Painters, F. Lewish Publishers 1972, p. 112.

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Pannini

 

 

Bibliographie :
Van Os H. e.a., Venezia.  Kunst uit de 18de eeuw.
Hermitage Amsterdam 2005.

Balis A. e.a., Flandria Extra Muros, De Vlaamse Schilderkunst in het Kunsthistorisch museum te Wenen. Mercatorfonds 1987.

Börngasser, Toman e.a., Barok,  Könemann Keulen 1997.

Zampetti P., Venetian Painters,  Lewis Publishers, 1972.

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