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LA LETTRE MENSUELLE |
| Un article de Marc-J. Gehens, réalisateur - Mai 2005. |
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Art et Cinéma du Fantastique, un miroir
lointain |
Il
y a eu quatre films nous présentant le monstre né de l’imagination (ou du
subconscient ?) de l’artiste suisse R.G. Giger. Il
apparaît, dans le quatrième volet de la série ("Alien 4, Resurrection",
de J.P . Jeunet), que la bête ne cherche en fait qu’une chose : une
maman. Ici,
la raison chavire, bien sûr, elle le ferait à moins. Mais en est-il autrement de certains personnages que nous peint Francis Bacon ?
Mais sommes-nous ici tellement loin des poupées de l’antiquité grecque ? Ou de Vaucanson ? La
raison raisonnée s’égare de nouveau ou, à tout le moins, perd pied. Exemplaire
à cet égard est cette scène où Ripley, clone parmi les survivants humains et
tentant de s’échapper de ce vaisseau spatial tombeau, se trouve confrontée
avec d’autres clones d’elle-même, inachevées encore, mais bien vivantes déjà.
Quelle autre alternative a-t-elle que de les détruire, car elles sont les
images d’un bestiaire de nous-mêmes qui ne font que nous confronter de
nouveau au miroir lointain. Particulièrement pour un clone (cette image du soi !)
conscient de n’être qu’un duplicata ? La
porte du labyrinthe est fermée après vingt heures Malgré
son apparence se référant peu à la mythologie classique, la bête orpheline
d’Alien a bien des parentés avec ce domaine. Mais au contraire du minotaure
grec qui évoluait en plein air, elle est prisonnière d’un vaisseau
spatial-labyrinthe créé de main d’homme. On voit la nuance
psychanalytique… laissons aux disciples de Freud le soin d’aiguiser leur
crayon. Mais
cette sympathique créature bien d’aujourd’hui s’avère, à bien y
regarder, cousine directe de bien d’autres parentes qui composent le bestiaire
de notre moyen âge occidental. Les
sculpteurs et les peintres de cette époque ne se sont pas privés de représenter
l’impossible issu du péché et de ses horreurs en leur donnant la forme de
monstres d’autant plus impossibles, précisément. Ils
ont le visage de ces possibles craints parce qu’inconnus. Ils présentent le
faciès de nos peurs. Le cinéma fantastique a trouvé là terrain fertile et
donnant de bien noires récoltes. Mort
dans l’après-midi
Le
fantastique dans tout cela ? Il nous apparaît évident : même notion
de sacrifice à valeur d’exorcisme, de la Crête à Goya, et de lui à
Hemingway. Un autre écrivain, Henry Sienkiewicz, nous a donné une version plus
curieuse du mythe : dans son "Quo Vadis" de 1895, le taureau
entre dans l’arène portant sur son dos une vierge nue. Résurgence
d’une coutume antique ? Je ne sais, mais on imagine sans peine l’allégresse
du sacrifice. On frise là le fantastique d’un surréalisme à venir encore, où
les frontières du plausible s’effritent. Un
autre mythe, celui de Pasiphaé, n’est pas loin et, de l’antiquité au
King-Kong de Schoedsack et Cooper en 1933, même constante dans un fantastique
qui dissimule bien des racines de la psyché, dangereusement profondes. Les
gargouilles de nos cathédrales ont une valeur d’avertissement, bien oubliée.
Toujours présente toutefois, dans le fantastique. Mais, comme les films
anciens, on ne les regarde plus. Remarquons que dans ce film, fidèle ainsi au roman de Victor Hugo, c’est le personnage principal, Quasimodo, qui fait de par sa laideur office de gargouille et d’exutoire à la crainte superstitieuse du peuple. Un pas plus loin donc, dans le fantastique conjugué au quotidien. Les
campagnes hallucinées S’est-on
jamais avisé que les cathédrales sont devenues, de nos jours, monuments
fantastiques à part entière ? Elles subsistent immuables, et ne font pas
partie de ces ruines romantiques chères aux 18° et au 19° siècle et encore
présentes dans le cinéma fantastique et dans le cadre dit gothique de certains
films d’épouvante. Ces dernières y avaient la fonction bien définie
d’affirmer un présent immobile au lieu même du passé. Dans leur impavidité,
les cathédrales restent en dehors du temps, le leur mais aussi le nôtre. Les
architectures du fantastique semblent bien fragiles, en peinture comme en cinéma.
Le feu d’incendies purificateurs remet vite les choses à leur place. Restent,
après le sort de Sodome et Gomorrhe, des villes fantastiques qui ont acquis ce
statut par leur présence incongrue dans notre temps cartésien. Elles
sont souvent en ruines, comme des regrets qui peuvent, aussi antinomique que
cela puisse paraître, se révéler prémonitoires. Ou
encore, elles possèdent l’étrangeté d’impossibles rendus possibles, sinon
cohérents, par l’artiste.
Le
cinéma de l’après-guerre surtout, l’a bien compris. Le "film noir"
avec ses contrastes aigus et prononcés hérités du film expressionniste
d’avant guerre, traduit une angoisse qui est un moteur essentiel de l’Art. Ces
peintures, ces décors où l’ombre propice à toutes les frayeurs règne en
souveraine, ils possèdent en commun de se révéler, de par le doute même
qu’ils suggèrent, le lieu par excellence où peut régner l’innommable que
pressentait déjà Goya (1746-1828). La
tentation de Saint Sigmund L’innommable
(le bien nommé d’ailleurs) a trouvé souche et humus fertile dans l’art et,
par héritage en droite ligne, dans le cinéma. L’être par définition peu
nommable, c’est le mort-vivant. Le
Moyen Age déjà, nous avait présenté une belle cohorte de défunts venus
hanter les vivants. Le
cinéma en remet et, fort de la magie des effets spéciaux alliés au
morphing et à des maquillages de plus en plus élaborés, ravive avec
jouissance nos peurs les plus improbables. Au-delà
de son impact visuel qui est d’habitude (et par la force des choses,
dira-t-on) peu engageant, le mort-vivant dérange pour une autre raison. Il est
une insulte à la raison, au possible admis comme tel, il n’a pas sa place
dans notre quotidien, il fait tache sur la nappe de nos habitudes et
conventions. Et une différence fondamentale se fait jour : dans les temps anciens et l’art y afférent, il prenait, grâce à notre sainte Mère l’Eglise, valeur d’avertissement, d’épouvantail pour les faibles moineaux que nous étions devant l’incommensurable de Dieu. Aujourd’hui,
le mort-vivant a changé de statut. Né sur la banquette arrière de la
Chevrolet de Papa dans un drive-in des années ’50, il est devenu simple
surenchère dans les salles multiplex ou devant notre télévision digitale. Il
ne sert plus qu’à faire sursauter notre voisine qui s’agrippe à nous
presque par réflexe conditionné. L’amateur de voisine éclairé (sic) aurait
tort de s’en plaindre, d’ailleurs. Sympathy
for the devil Mais
il est un autre personnage auquel l’art autant que le cinéma fantastique ont
fait la part belle : le Diable, pour le nommer par son nom. Dangereux
et présomptueux, de parler du Malin. Pas qu’il soit perché sur notre épaule
dès lors que l’on prononce son nom, il est bien plus malin, justement. Mais
bien, tout simplement, parce que des centaines de livres l’ont disséqué,
analysé, catalogué. Et ceci depuis des siècles. Nous
ne nous étendrons donc pas sur les implications multiples du personnage, que ce
soit du point de vue philosophique, historique, théologique ou même simplement
ethnographique. Car
il est présent dans toutes les religions et toutes les ethnies, ce bougre.
C’est tout dire.
Le Diable, quel que soit le sexe dont il s’affuble, revêt une autre caractéristique qui mène loin : il est la tentation. Ceci apparaît clairement dans les nombreuses "Tentation de Saint Antoine" qui jalonnent l’histoire de l’Art. Ici également, il faut parler d’archétype. Et
le cinéma, dans la dualité inhérente à un personnage bien dessiné, confirme
la chose : le "bon" est toujours confronté à la tentation
de "l’autre". Il
faut s’arrêter un instant à un personnage de John Wayne, car il est emblématique.
Dans des dizaines de films, il est le héros, pur et par définition sans peur
et sans reproche. Et
puis, dans un film de John Ford, "The Searcher" de 1956, il devient une
crapule reaganienne qui ne cherche qu’à bouffer de l’indien comme
d’autres du noir. Cette dualité, seul le cinéma peut la permettre. Bien
sûr, il y a ce fameux portrait de Dorian Gray dont on parle beaucoup… Mais je
n’ai jamais vu la toile aux cimaises de la Tate Gallery. L’être
et le Néant Le lien avec le fantastique et le Diable ? Il nous semble aller de soi : le Diable ou l’enfer, ce n’est pas les autres, comme l’énonçait un philosophe. Le Diable est en nous-même, chacun le sien dans le miroir lointain et trouble, souvent, de la conscience. Il
a été dit souvent que le Diable avait, outre le rouge à lèvres (merci pour
l’idée, Madame Rita Hayworth), bien des tours dans son sac à main. L’un de
ses avatars pernicieux, parent des morts-vivants déjà évoqués, est le
vampire. Ce
beau personnage, beau dans l’horreur et la peur qu’il suscite (c’est sa
force), remonte à bien loin. On le retrouve dans l’Egypte antique comme à
Rome, en Chine et en Afrique. Son
avantage sur les morts-vivants, ses cousins par alliance ? Sa séduction. D’où
son revival par les romantiques, en littérature comme en art. Que dire du cinéma !
Et
elle, la victime délicieusement pantelante toujours (re-sic), sait que malgré
ses dénégations, l’être qu’elle fuit n’est qu’une autre image
d’elle-même. Le
décor et les personnages sont plantés, les draperies du romantisme deviennent
suaires. La
représentation gothique peut donc commencer, en donnant libre cours à
l’image de la contradiction en noir et blanc, une contradiction qui exprime
fondamentalement celle d’une pensée qui n’arrive plus à se reconnaître
dans les limites que le rationalisme lui a fixées. Ne
cherchons pas plus loin l’origine de ce phénomène d’attraction / séduction
qui se fait jour envers ce personnage et les films qui l’illustrent. Et
c’est là une notion indissociable de l’érotisme, ne le perdons pas de vue.
Le spectateur retrouve là, inconsciemment sans doute, une belle mais redoutable
constante de sa nature humaine profonde. A
suivre... Lien
vers la première partie. Bibliographie
: Moulin J-P. & Dalain Y., J’aime le Cinéma I-II. Ed. Denoël Paris 1962 Caen M.e.a., Midi/Minuit Fantastique, n° 14, juin 1966. Paris Jeanne R. & Ch. Ford, Histoire illustrée du cinéma 1-2. Marabout Université Verviers 1966 Brion M., L’Art fantastique. Marabout Université Verviers 1968 Cowgill B. e.a., The art of Hollywood.
A Miller F., Censored
Marigny J., Sang pour sang. Le réveil des vampires. Galimard 1993 Van Lennep J;, Alchimie; Contribution à l’histoire de l’art alchimique. Crédit Communal de Belgique 1984-1985 Argan G.C., L’Art Moderne. Du siècle des Lumières au monde contemporain. Paris 1992 |
Star Trek F. Bacon, Giger, Alien Marionnettes 'Gotsi' Vaucanson, St-Pierre, Moissac J. Bosch, Goya, P. Bartel, King Kong, 1933 Gargouilles, Paris Le Bossu
de Notre-Dame, Beloved Rogue Daniel van
Heil, Menzies, Storyboard E. Berman, Nightfall Paul Klee, Menzies, L'exorciste, Goya, Sabbat H.
Wolgemut, F. Stuck, 'Sin' G. Romero, S. Rosa, Sorcellerie W. Blake Goya,
Saturne The Joker, Nicholson Fuseli, Cauchemar Dracula, Jack Palance Ersebeth Bathory The Hunger,
Picasso,
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