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LA LETTRE MENSUELLE |
| Article de Georges Meurant - Avril 2005. |
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L'Oeuvre résiste à la pression
culturelle... |
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;; Mes livres et des expositions ont fait connaître le dessin Shoowa, la peinture Mbuti, la sculpture tanzanienne par leurs oeuvres, fraction infime des artefacts rencontrés par dizaines de milliers. J'ai appris l'indigence du discours esthétique en réinventant, avec d'autres, une hiérarchisation qualitative qui fut corroborée par le marché. Dans un film consacré aux collectionneurs d'arts primitifs, Kerchache, le marchand qui convainquit Chirac de faire entrer les Arts Premiers au Louvre, montre une belle sculpture Mumuye, puis une autre qui apparaît très supérieure, puis une troisième qui surclasse les deux autres en densité, énergie, présence, un chef d'œuvre dit-il. Une œuvre en tous cas, parmi le nombre des artefacts qui présentent une typologie identique répondant à la même injonction culturelle. Dans ce
film Baselitz raconte qu'un marchand bruxellois a refusé de lui vendre un
ba-Kongo. Le peintre accepta un honnête Teke. Il montre ensuite la collection
de Teke qu'il a constituée, deux cents pièces similaires, meilleures et moins
bonnes, qui illustrent la démultiplication des analogues interchangeables, la déshiérarchisation
des valeurs, la vision de l'art de la consommation culturelle. Au connaisseur l'œuvre
-au consommateur le stéréotype, la série, la convention culturelle. La modernité a donc contesté la forme, compris la tension spatiale, réinventé la picturalité, renoué par recours aux automatismes perceptifs avec la source de la création, l'inconscient. Elle optait pour la phénoménalité, qui rend l'art à la personne humaine, lorsque le nihilisme Dada puis la réaction surréaliste, des courants orchestrés par des littéraires, réinvestirent dans le signifié. La charge psychosémantique remplaça l'injonction magico-religieuse ou idéologique qui jadis commanditait l'œuvre sacrée ou profane. Le Pop Art emprunta encore
un temps sa facture à la peinture, mais persister dans la difficulté et la
lenteur de la main eût été stagner dans un sous-développement culturel. Le
traitement de constats mécaniques, de matériaux réutilisés ou détournés,
permit une création rapide, réduite à la fonction de communication que la
société de consommation parvint à imposer jusque dans l'art. L'art Conceptuel, la Performance, l'Installation multiplient des artefacts ou des événements créatifs dont la fréquentation exclut la durée, le saut au-delà des générations et donc des contingences culturelles. Supplantées par les aperçus de nouvelles curiosités, actualisées dans un recyclage constant qui ouvre l'ère de la répétition continue, ces expressions visent le champ des communications collectives, elles ciblent une large classe moyenne de gens confrontés solitairement, comme à l'œuvre mais interdits de relation à eux-mêmes, donc aliénés, à la combinatoire de signes par laquelle divers mécanismes d'adhésion à tel segment social affirment l'inexistence individuelle dans l'efficience du discours collectif. Selon elles, l'art serait nécessairement un langage: une combinaison de signes, d'icônes, d'images, de références organisées selon des codes appris et échangés.Cet art de communication est celui d'une société de consensus total: promu par les média, le marché (qui mise sur la démultiplication produits), le politique (par l'enseignement, la subvention, le centre culturel, l'usine désaffectée maquillée en musée). Cet art archive ce qui est médiatisable. La reproduction ne restitue que l'apparence de l'œuvre, pas ce qui l'impose à la personne réelle et la définit esthétiquement.
Le public des médias (celui du politique)
ignore donc l'œuvre. La société soutient l'art qu'elle comprend. Au bourgeois
les Pompiers, au consommateur le kitsch, le faux-semblant, le virtuel. L'art de
la société de consommation est l'art officiel d'aujourd'hui. Comment cela
est-il advenu ?
L'ère des canons historiques du Beau était
close. Des esthéticiens furent pris au piège de la théorie du langage apprise
des linguistes par les anthropologues structuralistes. Apparut le concept de
langage artistique (le geste créateur n'accomplit jamais la complexité d'une
grammaire). La nécessité de l'esthétique fut niée, son objet accaparé par
des sémiologues et des sociologues qui réduisirent l'art à une fonction de
communication. La jouissance de l'œuvre ne nécessite aucun acquis culturel. A l'opposé, l'art de la société de consommation exige la compréhension de la chaîne de concepts qui l'explique et justifie. L'artefact répond au culturel, ce qui fait l'œuvre ne relève pas de cette nécessité. Comme l'écriture, la culture se fonde sur une mémoire d'éléments homogènes ou homogénéisés et se développe dans un temps transitif. A l'opposé, l’action artistique s’accomplit hors mémoire. D’éléments hétérogènes elle construit de la tension par contrastes ou par oppositions, au présent étale qu'instaure l'attention de son acteur (créateur ou percevant), un temps ni instantané ni transitif. Lorsque l'artiste outrepasse l'artefact dans l'œuvre, opère cette manifestation dont nous ressentons tout entiers l'action. Sa force nous travaille au corps, nous prend, nous garde, nous ramène à elle. Elle se renouvelle d'elle-même. A défaut d'esthéticiens, des artistes s'intéressèrent aux créations primitives négligées par les ethnologues, posant la question de l'art dont l'Esthétique tente de comprendre le phénomène. Le poète Carl Einstein (NegerKunst, 1915) découvrit que dans chaque cas, les renseignements tant historiques que géographiques ne permettent pas d'apporter la moindre précision sur les faits d'art comme tels. L'anthropologue Luc De Heusch (Utotombo, 1988) ajoute il n'existe aucune corrélation entre la forme et la fonction sociale de l'objet. C'est admettre qu'on ne lira pas dans la forme le signe de la fonction culturelle. Ne s'agit pas non plus de dire, comme les idéologues du Design, enlevez le contenu et gardez la forme, vous aurez la partie esthétique de tout mode de création. La forme fait obstacle à la compréhension œuvre tant qu'elle est perçue comme une fin et non comme résultante et facteur, élément du processus complexe par lequel des formes participent à la tension d'un espace. Etudier le langage de la forme, c'est s'interdire de rencontrer, de connaître l'œuvre d'art. Tandis que s'achève l'inventaire des créations passées,
progresse une esthétique en phase avec les avancées des sciences exactes, qui
constate l'efficience du concept de force dans la rencontre des œuvres de
toutes cultures et époques. L'art est question d'espace, d'intégration de
forces. Il procède par actions-réactions, paradoxes, oppositions ou
contrastes, parvenant ainsi, dans l'œuvre, à outrepasser la perception, qui
relève du cérébral, pour atteindre l'inconscient, où il puise toute son énergie.
L'œuvre est alors support de toutes les émotions. A l'opposé, l'art de la consommation, de l'indistinction, de la confusion ou de la négation des valeurs, l'art officiel contribue à réduire la personne au rôle passif de consommateur économique, social ou politique. Cet art qui s'affirme contemporain à l'exclusion de tout autre n'est somme toute qu'un phénomène de classe moyenne. N'en restera que la littérature qui l'encode et l'archive sans fondement scientifique véritable l'anthropologie d'aujourd'hui a abandonné le structuralisme, qui fut le Cheval de Troie du langage comme norme du discours sur l'art. Qui visite le Moma nouveau en verra plus de la moitié consacrée aux arts de l'individuation (peinture et sculpture), un quart aux arts de socialisation (architecture et photographie), un quart au Design (de la locomotive à la fourchette). Des gens achètent aujourd'hui de la peinture pour leur jouissance, leur édification personnelle et celle de leurs enfants. Des marchands engagent leur moyens propres pour la faire valoir et en tirer profit. La mienne est ainsi acquise par de telles personnes qui n'ont pas renoncé à évoluer, à fonder. Tentant l'œuvre,
l'accomplissant parfois (on le dit), ma peinture résiste à la pression
culturelle, comme le fait depuis toujours l'art, en particulier la peinture, une
activité aussi ancienne que l'humanité.
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L'ISELP est l'Institut Supérieur pour l'Etude du
Langage Plastique. Il est situé à Bruxelles.
Voyez leur site sur www.iselp.be/
.
Georges Meurant vient de publier : LA PEINTURE
ABSTRAITE AUJOURD'HUI
Claude Lorent interroge Gilbert Herreyns - Michel Mouffe - Georges Meurant,
Tandem, 2005.
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