LA LETTRE MENSUELLE
Un article de Marc-J. Gehens, réalisateur - Avril 2005.

      Art et Cinéma du Fantastique, un miroir lointain
      (Merci, Madame Barbara Tuchman) 
      Première partie ; les autres en mai et juin

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Deux miroirs se faisant face prennent des risques : ils ne peuvent jamais se renvoyer que l’image de l’infini, lequel ne peut être que fantastique. 

Une approche de l’Hydre…

Il en est du fantastique comme de l’Hydre de Lerne : elle possédait plusieurs têtes qui, tranchées, repoussaient sans cesse nous dit la mythologie. Il y va de semblable façon avec le Fantastique qui est en soi une notion sans âge et aux racines mouvantes, car elles plongent dans l’émotionnel premier de l’individu.

Ce que l’on nomme "civilisation" tend de plus en plus à rassurer l’Homme, à ériger entre lui et le monde extérieur des barrières de protection qui sont, en fait, autant d’écrans opaques.

Mais il serait dangereux de se méprendre : d’une part, les vieilles terreurs ancestrales sont toujours là, tapies dans l’ombre et d’autant plus redoutables dans leur efficacité qu’on veut les croire éteintes et, d’autre part, ce vernis de civilisation est tellement ténu que l’Homme s’abuse en se croyant exorcisé, "vacciné" contre ses angoisses anciennes.

Pourtant, s’il est souvent synonyme de terreur, le Fantastique est d’abord émerveillement et même candeur dans le bon sens du terme, c’est-à-dire faculté de rester ouvert autant qu’attentif, en un mot disponible à la vision et à la reconnaissance de tous les possibles "autres".

Quel pouvoir pour l’imagination ?

L’adage récent "l’imagination au pouvoir" est plus qu’une boutade : il exprime un cri d’alarme devant l’aliénation de plus en plus grande dans laquelle se trouve "coincé" l’individu.

Partant, le Fantastique est la voie royale de l’imagination, sans laquelle il n’y a pas, pour la pensée, de progrès concevable.

Là se trouvent et la fonction et la raison d’être de l’Art, de l’artiste.

L’artiste nu devant la Gorgone

Il y a toujours eu des artistes tentés, séduits ou fascinés par les aspects redoutables ou seulement insolites de la création, avec toutes les extrapolations qui en ont pu naître et croître dans le creuset de l’imagination humaine. La gorgone pétrifiait ceux qui la regardaient, raconte la mythologie classique.

A l’instar du bouclier miroir de Persée, nous avons inventé le cinéma, nouveau-né dans l’histoire de l’Art mais avec laquelle il entretient des liens de cousinage fort étroits.

Notre seule ambition, dans le cadre de cet article, est de dégager les filiations qui se font jour entre art et cinéma dans ce cadre bien précis du fantastique.

Et que Lumière soit…

Remarquons d’abord que le cinéma est en soi, fantastique. Il est, par Dieu sait (ou le Diable) quelle prédilection, l’instrument même du dualisme. Sa nouveauté résidait dans le fait que son tremblement entre l’ombre et la lumière traduit une exploration du moi intérieur perçue quasi instinctivement par le spectateur, novice de son culte.

Dés ses débuts, le cinéma a touché à une corde sensible chez ses fidèles et a sollicité d’emblée ce pouvoir d’émerveillement hérité de l’enfance qui, quoi qu’en estompe la vie, reste inné chez l’homme. On peut bien sûr le nier derrière le paravent commode de la raison cartésienne, mais il est toujours tapi dans l’ombre du subconscient parce qu’il trouve sa racine essentielle dans cette faculté d’étonnement qui est propre à notre espèce.

Essayons en effet d’imaginer les réactions des premiers spectateurs du cinématographe. Avec l’œil éduqué et conditionné par des siècles de peinture, voici qu’ils se trouvent abruptement confrontés à l’inconcevable : des images qui bougent, qui attestent de la présence de la vie même, dans son mouvement et sa dynamique propre, tout à fait opposée à celles de la peinture et même de la sculpture.

Peinture et sculpture ou encore architecture possèdent bien sûr leurs lois de dynamique bien à elles (Voyez Rubens, regardez Canova), mais elles restaient depuis toujours figées, même dans l’instantané du mouvement. Elles restaient de ce fait même et d’une certaine manière, rassurantes.

Devant un tableau ou une sculpture, même représentant l’inconnu, le mystère sinon l’effroi, une distance et une frontière physiques s’étaient toujours établies entre l’œuvre et le spectateur. C’étaient là parapet et garde-fou qui protégeaient la raison du vertige.

Rien de tel avec le cinématographe.

Rubens on Hollywood Boulevard

Le cheminement du processus s’avère simple : surprise d’abord, étonnement ensuite et interrogation. Enfin, pour les âmes non encore trop polluées, émerveillement qui peut également conduire à l’effroi, la frontière est ténue.

Constatons d’ailleurs que même de nos jours, après plus de cent ans de cinéma et d’innombrables films, la magie de la salle de cinéma reste intacte car elle participe de ce sens du rituel vécu en commun hérité des liturgies païennes antiques, et ceci dans une obscurité complice autant que propice.

La différence se marque bien de nos jours : rien n’est plus pareil devant notre écran de télévision, aussi perfectionné soit-il devenu. Le « home cinema » actuel peut bien encore provoquer un sursaut quand apparaît le monstre ou la poitrine de Pamela Anderson (comparaison pertinente s’il en est !) Il n’empêche, le fait de pouvoir aller prendre une bière au frigo pour s’en remettre a définitivement brisé la magie primitive de la salle de spectacle.

Au temps du cinéma muet, des salles entières hurlaient, devant un écran formé d’un drap de lit plissé, pour prévenir le bon de l’arrivée du méchant. On songe aux supplices en public du Moyen Age en place de Grèves, grande occasion de liesse populaire.

Osons suggérer un parallèle que d’aucuns trouveront sans doute sacrilège.

Est-il exagéré de penser que la communion populaire devant la présentation de la "Descente de Croix" de Rubens et "Autant en emporte le vent" des siècles plus tard, a dû être la même ?

Dans les deux cas, même surprise, même étonnement et même émerveillement.

Du pain et des images

Qu’en conclure ? Que l’on ne peut nier, pensons-nous, une similitude dans la ferveur lors qu’il s’agit de l’impact que peut produire une œuvre d’art ou un film. Il y va, fondamentalement, d’un spectacle auquel l’œil et l'esprit sont conviés. Bien sûr, le concept même d’art est récent et subjectif, le mot était inconnu du temps de Rubens. Et le cinéma également n’a acquis le statut d’art à part entière que récemment. La machine à rêves (à cauchemars, surtout) hollywoodienne ne parle que de « entertainment ». C’est tout dire.

Ce que nous nommons l’art, depuis ses manifestations les plus primitives dans les grottes du Hoggar jusqu’aux salles du Gugenheim Museum, est spectacle en ce sens qu’il s’adresse à notre faculté de voir et d’en tirer raisonnement. Et ce au-delà de réactions premières et parfois viscérales telles que frayeur, dégoût, scandale. En un mot, un refus instinctif se met immédiatement en place dés que notre sens de la raison raisonnée se trouve menacé. C’est le garde-fou cité plus haut, singulièrement apparent et évident dans l’art fantastique et le cinéma du même nom, car ils font tous deux la part belle aux monstruosités et hallucinations diverses tapies dans notre subconscient.

D’ailleurs, la salle de cinéma des origines possède toutes les caractéristiques du lieu gothique par excellence. En y regardant bien, c’est un espace historique qui fait éclater la dimension temporelle où il inscrit sa présence sur l’écran. Le Temps, le nôtre à nous spectateurs, se fige et s’abstrait au profit d’un temps autre et paradoxalement intemporel, celui du film.

Le mythe de Sisyphe

Finalement, il en découle immanquablement que des thèmes se dégagent, similaires dans les différentes expressions artistiques qui jalonnent l’histoire de l’Art. Il n’entre certainement pas dans notre intention d’en dresser un inventaire exhaustif mais simplement d’établir les résurgences qui démontrent à suffisance l’interdépendance et les liens entre les deux approches artistiques. Et également, plus encore que dans d’autres genres, la parenté qui apparaît entre elles dans le dénominateur commun du fantastique.

Et si l’on parle de dénominateur commun, force est de constater un phénomène que l’on retrouve dans toutes les civilisations et toutes les ethnies : la nécessité de se créer des mythes. Devant l’inconnu qui menace de partout, les mythes se veulent repères sur la route semée d’embûches. Ils ont le grand mérite d’être reconnaissables. Ils n’en sont pas, pour cette raison, rassurants pour autant, mais ils concèdent un visage à l’inconnu et lui donnent une forme contre laquelle se défendre ou, au contraire, à laquelle se raccrocher pour se rassurer.

Nous avons toujours eu besoin, au long des siècles, de mythes. La civilisation grecque d’abord, nous en a laissé bon nombre qui sont toujours sous-jacents aujourd’hui. Puis il y a eu l’Histoire elle-même qui, d’une certaine imagerie de Jésus à Charlemagne et de Ivan le Terrible à Che Guevara, a transformé certains personnages réels en mythes encore bien vivants.

Le cinéma fantastique lui, tel une goule de Goya, s’est empressé de faire festin des grands mythes du fantastique. Souvent nés de la littérature, tels Dracula ou le monstre de Frankenstein, pour ne citer qu’eux. Ou issus de croyances populaires, que ce soit le loup-garou ou encore le Golem.

Rien de nouveau donc, au premier abord, sous le soleil noir de l’épouvante. Sinon d’avoir donné à ces grands anciens, au travers de la magie et du pouvoir intrinsèque du cinéma, une existence quasi tangible.

Ces créatures issues de la littérature où tout est laissé à l’imagination et à l’interprétation du lecteur, ont acquis soudain une présence terriblement réelle dans une salle de cinéma, cette cathédrale obscure où communient les fidèles tremblants dans cette obscurité favorable à tous les errements de la raison.

Enfin, conscient de ce pouvoir, le cinématographe s’est offert le luxe de générer lui-même ses propres mythes : le monde époustouflant de Star Wars, Terminator et Freddy, le vilain requin de Jaws et le gentil petit E.T. Enfin, last but not least, Alien, la bébête ultime qui est certainement la plus terrible, car elle est l’image même de notre subconscient collectif.

Que sont finalement les archétypes par rapport aux mythes ? Ils en sont simplement la représentation tangible et surtout palpable pour le simple humain que nous sommes. La forêt idéalisée peuplée de gentils animaux du Douanier Rousseau peut bien séduire l’intellect… mais quel petit garçon n’a rêvé d’être Tarzan ? Ou Jane, pour ma petite cousine ?

Le mythe du retour aux sources est devenu, la civilisation aidant, l’archétype des origines, quand l’herbe était toujours verte en Technicolor. Les mythes deviennent toujours des symboles, et les symboles restent toujours eux-mêmes, quels que soient les avatars que leur impose notre monde et sa manière de se penser.

Mais un coup d’œil attentif révèle toutefois bien des coïncidences dans les grands mythes et archétypes présents dans l’histoire de l’Art.

En effet certains peintres, sculpteurs et artisans divers n’ont pas été en reste pour accorder forme et représentation à l’inconnu. Inconnu redoutable par la définition même contenue dans le  mot, bien sûr. Et tenter de lui donner une image est déjà tentative d’exorcisme.

Disons-le encore : il ne s’agit pas d’établir des  comparaisons oiseuses ou faciles. Mais il y va d’une certaine forme de pérennité qui ne peut manquer de frapper et surtout, d’intriguer l’amateur attentif.

Un portrait curieusement ovale

Edgar Allan POE (1809-1849) nous raconte dans un conte intitulé "Le Portrait Ovale" la fascination d’un peintre pour son modèle et son amour, qu’il veut peindre en transposant dans la toile la vie qui brille dans le regard de l’aimée. Il y parvient mais, quand il s’écrie enfin devant son œuvre : "C’est la vie même !" et se tourne vers son modèle…elle est morte.

C’est là une superbe métaphore de l’artiste et de son combat avec la création : il faut en payer le prix et bien se rendre compte que toute création implique une notion suicidaire.

Et cette image du film de John Huston (1956) affiche toute la thématique : le capitaine Achab, issu du roman homonyme de Herman Melville (1819-1891) devient la victime de la création qu’il a suscité en projetant sa recherche de lui-même dans la baleine monstrueuse. Blanche, de surcroît. Il faudra y revenir.

L’art fantastique et son héritier récent, le cinéma fantastique, sont essentiellement des voyages. Des quêtes même et surtout, peut-être. Si l’on veut bien rapprocher le voyage surplombant le monde qu’offre le Diable au docteur Faust dans le merveilleux « Faust » (1926) de Murnau, et le voyage vers Jupiter dans « 2001, A Space Odyssey » de Stanley Kubrik (1968) on ne peut manquer de se poser des questions quant à certaines toiles de Böcklin (1827-1901).

Il ne s’agit, finalement, que d’un voyage et d’une quête au fond de soi-même, introspectives donc, mais empreintes d’une frayeur sacrée qui rejoint les croyances des peuplades dites primitives: que va nous apparaître derrière les images ? Et comment les conjurer ?

C’est là toute la problématique de l’art et du cinéma.

Doctor Jekyll, I presume... ?

Prenons un exemple évident : les nombreuses adaptations du roman de R.L. Stevenson "The strange case of Dr. Jekyll and Mister Hyde". Notre propos n’est pas de faire un recensement de ses adaptations cinématographiques, cela a été fait. Mais simplement d’en détacher une du lot : "Doctor Jekyll & Sister Hyde" (Hammer Film 1971) de Roy Ward Baker.

De quoi devenons-nous le témoin-voyeur ? Du bel et attirant Docteur Jekyll qui se transforme non plus en un monstre hideux et repoussant, mais bien plutôt en une superbe créature (inoubliable Martine Bunswick) qui est, dans son genre, aussi monstrueuse et diabolique que le soi-disant distingué docteur en médecine. (Il est  de ces docteurs assez fous que pour s’intéresser à l’art, si si !).

La question posée par le cinéaste est claire : et si le monstre était derrière le miroir ? Miroir guère lointain, dans ce cas précis. Il suffit de voir la scène où, pour la première fois, le docteur Jekyll , venant de ses smokings victoriens, se découvre en femme dans le miroir, vêtu d’une robe tout aussi victorienne qui en dit long. Extrêmement long même.

Et que voyons-nous dans le domaine de l’Art ? Le célébrissime portrait de Leonardo Da Vinci d'une part, et sa "Joconde" d'autre part. Des études récentes menées à l’aide des possibilités de nos ordinateurs actuels ont émis la suggestion qu’il s’agirait ici d’un seul et même autoportrait !

Curieuse interaction entre les siècles et les moyens d’expression, on en conviendra.

Hercule aux pieds d’Omphale, ce n’est pas de l’histoire ancienne, quoi qu’on en puisse dire : il y a de ces bureaux, ovales également par hasard, où des ministres des affaires étrangères au sourire carnassier peuvent bien nous faire augurer de lendemains sombres, pour dire le moins.

A suivre...

 Marc-J. Ghens      

Lien vers la deuxième partie 
Lien vers la troisième partie  

Bibliographie :
J. Siclier, Ingmar Bergman, Classiques du Cinéma. Paris 1960
Moulin J-P.
& Dalain Y., J’aime le Cinéma I-II. Ed. Denoël Paris 1962
Caen M.e.a., Midi/Minuit Fantastique, n° 14, juin 1966. Paris
Jeanne R. & Ch. Ford, Histoire illustrée du cinéma 1-2.  Marabout Université Verviers 1966
Brion M., L’Art fantastique. Marabout Université Verviers 1968

Cowgill
B. e.a., The art of Hollywood. A Thames Television Exhibition at the Victoria and Albert Museum. Fifty Years of Art Direction.  London 1979
Miller F., Censored
Hollywood. Sex,  Sin & Violence on Screen.  Turner Publishing Atlanta 1994
Marigny
J., Sang pour sang. Le  réveil des vampires.  Galimard 1993
Van Lennep J;, Alchimie; Contribution à l’histoire de l’art alchimique. Crédit Communal de Belgique 1984-1985

Argan
G.C., L’Art Moderne. Du siècle des Lumières au monde contemporain. Paris 1992


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L. De Vinci,
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