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LA LETTRE MENSUELLE |
| Un article de Marc-J. Gehens, réalisateur - Avril 2005. |
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Art et Cinéma du Fantastique, un miroir
lointain |
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;; Une approche de
l’Hydre… Il en est du fantastique comme de l’Hydre de
Lerne : elle possédait plusieurs têtes qui, tranchées, repoussaient sans
cesse nous dit la mythologie. Il y va de semblable façon avec le Fantastique qui
est en soi une notion sans âge et aux racines mouvantes, car elles plongent
dans l’émotionnel premier de l’individu. Ce que l’on nomme
"civilisation" tend de
plus en plus à rassurer l’Homme, à ériger entre lui et le monde extérieur des
barrières de protection qui sont, en fait, autant d’écrans opaques. Mais il serait dangereux de se méprendre : d’une
part, les vieilles terreurs ancestrales sont toujours là, tapies dans l’ombre
et d’autant plus redoutables dans leur efficacité qu’on veut les croire
éteintes et, d’autre part, ce vernis de civilisation est tellement ténu que
l’Homme s’abuse en se croyant exorcisé, "vacciné" contre ses
angoisses anciennes. Pourtant, s’il est souvent synonyme de terreur, le
Fantastique est d’abord émerveillement et même candeur dans le bon sens du
terme, c’est-à-dire faculté de rester ouvert autant qu’attentif, en un mot
disponible à la vision et à la reconnaissance de tous les possibles "autres". Quel pouvoir
pour l’imagination ? L’adage récent
"l’imagination au pouvoir"
est plus qu’une boutade : il exprime un cri d’alarme devant l’aliénation
de plus en plus grande dans laquelle se trouve "coincé" l’individu. Partant, le Fantastique est la voie royale de
l’imagination, sans laquelle il n’y a pas, pour la pensée, de progrès
concevable. Là se trouvent et la fonction et la raison d’être de
l’Art, de l’artiste. L’artiste nu devant la Gorgone Il y a toujours eu des artistes tentés, séduits ou
fascinés par les aspects redoutables ou seulement insolites de la création,
avec toutes les extrapolations qui en ont pu naître et croître dans le creuset
de l’imagination humaine. La gorgone pétrifiait ceux qui la regardaient,
raconte la mythologie classique. A l’instar du bouclier miroir de Persée, nous avons
inventé le cinéma, nouveau-né dans l’histoire de l’Art mais avec laquelle il
entretient des liens de cousinage fort étroits. Notre seule ambition, dans le cadre de cet article,
est de dégager les filiations qui se font jour entre art et cinéma dans ce
cadre bien précis du fantastique. Et que Lumière
soit… Remarquons d’abord que le cinéma est en soi, fantastique.
Il est, par Dieu sait (ou le Diable) quelle prédilection, l’instrument même du
dualisme. Sa nouveauté résidait dans le fait que son tremblement entre l’ombre
et la lumière traduit une exploration du moi intérieur perçue quasi
instinctivement par le spectateur, novice de son culte. Dés ses débuts, le cinéma a touché à une corde
sensible chez ses fidèles et a sollicité d’emblée ce pouvoir d’émerveillement
hérité de l’enfance qui, quoi qu’en estompe la vie, reste inné chez l’homme. On
peut bien sûr le nier derrière le paravent commode de la raison cartésienne,
mais il est toujours tapi dans l’ombre du subconscient parce qu’il trouve sa
racine essentielle dans cette faculté d’étonnement qui est propre à notre
espèce. Essayons en effet d’imaginer les réactions des premiers spectateurs du cinématographe. Avec l’œil éduqué et conditionné par des siècles de peinture, voici qu’ils se trouvent abruptement confrontés à l’inconcevable : des images qui bougent, qui attestent de la présence de la vie même, dans son mouvement et sa dynamique propre, tout à fait opposée à celles de la peinture et même de la sculpture. Peinture et sculpture ou encore architecture possèdent
bien sûr leurs lois de dynamique bien à elles (Voyez Rubens, regardez Canova),
mais elles restaient depuis toujours figées, même dans l’instantané du
mouvement. Elles restaient de ce fait même et d’une certaine manière, rassurantes. Devant un tableau ou une sculpture, même représentant
l’inconnu, le mystère sinon l’effroi, une distance et une frontière physiques s’étaient toujours établies entre l’œuvre et le
spectateur. C’étaient là parapet et garde-fou qui protégeaient la raison du
vertige. Rien de tel avec le cinématographe. Rubens on Hollywood Boulevard Le cheminement du processus s’avère simple :
surprise d’abord, étonnement ensuite et interrogation. Enfin, pour les âmes non
encore trop polluées, émerveillement qui peut également conduire à l’effroi, la
frontière est ténue. Constatons d’ailleurs que même de nos jours, après plus de cent ans de cinéma et d’innombrables films, la magie de la salle de cinéma reste intacte car elle participe de ce sens du rituel vécu en commun hérité des liturgies païennes antiques, et ceci dans une obscurité complice autant que propice. La différence se marque bien de nos jours : rien
n’est plus pareil devant notre écran de télévision, aussi perfectionné soit-il
devenu. Le « home cinema » actuel peut bien
encore provoquer un sursaut quand apparaît le monstre ou la poitrine de Pamela
Anderson (comparaison pertinente s’il en est !) Il n’empêche, le fait de
pouvoir aller prendre une bière au frigo pour s’en remettre a définitivement
brisé la magie primitive de la salle de spectacle. Au temps du cinéma muet, des salles entières
hurlaient, devant un écran formé d’un drap de lit plissé, pour prévenir le bon
de l’arrivée du méchant. On songe aux supplices en public du Moyen Age en place
de Grèves, grande occasion de liesse populaire. Osons suggérer un parallèle que d’aucuns trouveront
sans doute sacrilège. Est-il exagéré de penser que la communion populaire
devant la présentation de la "Descente de Croix" de Rubens et "Autant en emporte le vent" des siècles plus tard, a dû être la
même ? Dans les deux cas, même surprise, même étonnement et
même émerveillement. Du pain et des
images Qu’en conclure ? Que l’on ne peut nier,
pensons-nous, une similitude dans la ferveur lors qu’il s’agit de l’impact que
peut produire une œuvre d’art ou un film. Il y va, fondamentalement, d’un
spectacle auquel l’œil et l'esprit sont conviés. Bien sûr, le concept même
d’art est récent et subjectif, le mot était inconnu du temps de Rubens. Et le cinéma
également n’a acquis le statut d’art à part entière que récemment. La machine à
rêves (à cauchemars, surtout) hollywoodienne ne parle que de « entertainment ». C’est tout dire. Ce que nous nommons l’art, depuis ses manifestations
les plus primitives dans les grottes du Hoggar jusqu’aux salles du Gugenheim Museum, est spectacle
en ce sens qu’il s’adresse à notre faculté de voir et d’en tirer raisonnement.
Et ce au-delà de réactions premières et parfois viscérales telles que frayeur,
dégoût, scandale. En un mot, un refus instinctif se met immédiatement en place
dés que notre sens de la raison raisonnée se trouve menacé. C’est le garde-fou
cité plus haut, singulièrement apparent et évident dans l’art fantastique et le
cinéma du même nom, car ils font tous deux la part belle aux monstruosités et
hallucinations diverses tapies dans notre subconscient. D’ailleurs, la salle de cinéma des origines possède
toutes les caractéristiques du lieu gothique par excellence. En y regardant
bien, c’est un espace historique qui fait éclater la dimension temporelle où il
inscrit sa présence sur l’écran. Le Temps, le nôtre à nous spectateurs, se fige
et s’abstrait au profit d’un temps autre et paradoxalement intemporel, celui du
film. Le mythe de Sisyphe Finalement, il en découle immanquablement que des
thèmes se dégagent, similaires dans les différentes expressions artistiques qui
jalonnent l’histoire de l’Art. Il n’entre certainement pas dans notre intention
d’en dresser un inventaire exhaustif mais simplement d’établir les résurgences qui
démontrent à suffisance l’interdépendance et les liens entre les deux approches
artistiques. Et également, plus encore que dans d’autres genres, la parenté qui
apparaît entre elles dans le dénominateur commun du fantastique. Et si l’on parle de dénominateur commun, force est de
constater un phénomène que l’on retrouve dans toutes les civilisations et
toutes les ethnies : la nécessité de se créer des mythes. Devant l’inconnu
qui menace de partout, les mythes se veulent repères sur la route semée
d’embûches. Ils ont le grand mérite d’être reconnaissables. Ils n’en sont pas,
pour cette raison, rassurants pour autant, mais ils concèdent un visage à
l’inconnu et lui donnent une forme contre laquelle se défendre ou, au
contraire, à laquelle se raccrocher pour se rassurer. Nous avons toujours eu besoin, au long des siècles, de
mythes. La civilisation grecque d’abord, nous en a laissé bon nombre qui sont
toujours sous-jacents aujourd’hui. Puis il y a eu l’Histoire elle-même qui, d’une
certaine imagerie de Jésus à Charlemagne et de Ivan le Terrible à Che Guevara, a transformé certains personnages réels en
mythes encore bien vivants. Le cinéma fantastique lui, tel une goule de Goya,
s’est empressé de faire festin des grands mythes du fantastique. Souvent nés de
la littérature, tels Dracula ou le monstre de Frankenstein, pour ne citer
qu’eux. Ou issus de croyances populaires, que ce soit le loup-garou ou encore le
Golem. Rien de nouveau donc, au premier abord, sous le soleil
noir de l’épouvante. Sinon d’avoir donné à ces grands anciens, au travers de la
magie et du pouvoir intrinsèque du cinéma, une existence quasi tangible. Ces créatures issues de la littérature où tout est
laissé à l’imagination et à l’interprétation du lecteur, ont acquis soudain une
présence terriblement réelle dans une salle de cinéma, cette cathédrale obscure
où communient les fidèles tremblants dans cette obscurité favorable à tous les errements de la
raison. Enfin, conscient de ce pouvoir, le cinématographe
s’est offert le luxe de générer lui-même ses propres mythes : le monde
époustouflant de Star Wars, Terminator
et Freddy, le vilain requin de Jaws et le gentil
petit E.T. Enfin, last but not least, Alien, la
bébête ultime qui est certainement la plus terrible, car elle est l’image même
de notre subconscient collectif. Que sont finalement les archétypes par rapport aux
mythes ? Ils en sont simplement la représentation tangible et surtout
palpable pour le simple humain que nous sommes. La forêt idéalisée peuplée de
gentils animaux du Douanier Rousseau peut bien séduire l’intellect… mais quel
petit garçon n’a rêvé d’être Tarzan ? Ou Jane,
pour ma petite cousine ? Le mythe du retour aux sources est devenu, la
civilisation aidant, l’archétype des origines, quand l’herbe était toujours
verte en Technicolor. Les mythes deviennent toujours des symboles, et les
symboles restent toujours eux-mêmes, quels que soient les avatars que leur
impose notre monde et sa manière de se penser. Mais un coup d’œil attentif révèle toutefois bien des
coïncidences dans les grands mythes et archétypes présents dans l’histoire de
l’Art. En effet certains peintres, sculpteurs et artisans
divers n’ont pas été en reste pour accorder forme et représentation à
l’inconnu. Inconnu redoutable par la définition même contenue dans le mot, bien sûr. Et tenter de lui donner une
image est déjà tentative d’exorcisme. Disons-le encore : il ne s’agit pas d’établir
des comparaisons oiseuses ou faciles.
Mais il y va d’une certaine forme de pérennité qui ne peut manquer de frapper
et surtout, d’intriguer l’amateur attentif. Un portrait
curieusement ovale Edgar Allan POE (1809-1849) nous raconte dans un conte
intitulé "Le Portrait Ovale" la fascination d’un peintre pour son
modèle et son amour, qu’il veut peindre en transposant dans la toile la vie qui
brille dans le regard de l’aimée. Il y parvient mais, quand il s’écrie enfin devant
son œuvre : "C’est la vie même !" et se tourne vers
son modèle…elle est morte. C’est là une superbe métaphore de l’artiste et de
son combat avec la création : il faut en payer le prix et bien se rendre
compte que toute création implique une notion suicidaire. Et cette image du film de John Huston (1956) affiche
toute la thématique : le capitaine Achab, issu du roman homonyme de Herman Melville (1819-1891) devient la victime de la
création qu’il a suscité en projetant sa recherche de lui-même dans la baleine
monstrueuse. Blanche, de surcroît. Il faudra y revenir. L’art fantastique et son héritier récent, le cinéma
fantastique, sont essentiellement des voyages. Des quêtes même et surtout,
peut-être. Si l’on veut bien rapprocher le voyage surplombant le monde qu’offre
le Diable au docteur Faust dans le merveilleux « Faust » (1926) de
Murnau, et le voyage vers Jupiter dans « 2001, A Space Odyssey » de Stanley
Kubrik
(1968) on ne peut manquer de se poser des questions quant à certaines toiles de
Böcklin (1827-1901). Il ne s’agit, finalement, que d’un voyage et d’une
quête au fond de soi-même, introspectives donc, mais empreintes d’une frayeur
sacrée qui rejoint les croyances des peuplades dites primitives: que va
nous apparaître derrière les images ? Et comment les conjurer ? C’est là toute la problématique de l’art et du cinéma. Doctor Jekyll,
I presume... ? Prenons un exemple évident : les nombreuses
adaptations du roman de R.L. Stevenson "The strange case of Dr. Jekyll and Mister
Hyde".
Notre propos n’est pas de faire un recensement de ses adaptations
cinématographiques, cela a été fait. Mais simplement d’en détacher une du
lot : "Doctor Jekyll
& Sister Hyde" (Hammer Film 1971) de Roy Ward Baker. De quoi devenons-nous le
témoin-voyeur ?
Du bel et attirant Docteur Jekyll qui se transforme
non plus en un monstre hideux et repoussant, mais bien plutôt en une superbe
créature (inoubliable Martine Bunswick) qui est, dans
son genre, aussi monstrueuse et diabolique que le soi-disant distingué docteur
en médecine. (Il est de ces docteurs assez
fous que pour s’intéresser à l’art, si si !). La question posée par le cinéaste est claire : et
si le monstre était derrière le miroir ? Miroir guère lointain, dans ce
cas précis. Il suffit de voir la scène où, pour la première fois, le docteur
Jekyll ,
venant de ses smokings victoriens, se découvre en femme dans le miroir, vêtu
d’une robe tout aussi victorienne qui en dit long. Extrêmement long même. Et que voyons-nous dans le domaine de l’Art ? Le
célébrissime portrait de Leonardo Da Vinci d'une part, et sa "Joconde"
d'autre part.
Des études récentes menées à l’aide des possibilités de nos
ordinateurs actuels ont émis la suggestion qu’il s’agirait ici d’un seul
et même autoportrait ! Curieuse interaction entre les siècles et les moyens
d’expression, on en conviendra. Hercule aux pieds d’Omphale, ce n’est pas de l’histoire ancienne, quoi qu’on en puisse dire : il y a de ces bureaux, ovales également par hasard, où des ministres des affaires étrangères au sourire carnassier peuvent bien nous faire augurer de lendemains sombres, pour dire le moins. A
suivre... Lien
vers la deuxième partie Bibliographie
: |
Velazques,
O. Welles,
St-Pierre,
Méduse
Le fusil de Marey
Cabinet
du
Lillan Gish
Hopper,
Golem - Wegener
Douanier Rousseau
Tarzan
R. Van der
Weyden,
Gregory
Peck,
Bocklin,
S.
Kubrick,
Doctor
Jekyll
L. Da
Vinci,
L. De
Vinci, |
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