LA LETTRE MENSUELLE

Notes de lecture.  Février 2005 
Les frasques humides de Jan Fabre :

L'information et l'événement datent de fin novembre 2004, mais l'expérience devrait se renouveler au Festival d'Avignon. Notre compatriote et haut représentant de la Flandre culturelle a réussi l'exploit de choquer l'intelligentsia parisienne et de provoquer la polémique par une de ces outrances dont il raffole.

Son dernier spectacle, The Crying Body, fut présenté au Théâtre de la Ville de Paris, en présence du ministre de la Culture français, Renaud Donnedieu de Vabres. On y vit -et on en retint surtout- des acteurs qui injurient le public, procèdent à des séances de masturbation, des danseuses qui urinent sur scène et un congénère qui danse dans la flaque en éclaboussant une dame du premier rang !

On s'en doute, les réactions furent violentes, d'autant que cette mise en scène était subventionnée par la Ville de Paris et l'Etat français. Il suffit de taper "Jan Fabre Crying Body" sur un moteur de recherche pour lire ce que l'on a pensé à Paris : "Les bas-fonds de la décadence" (France-Echos), "Outrage au public" (Le Figaro)... Le Monde croyait pourtant à "une pièce très politique".

Je ne pense pas que l'on refera la Bataille d'Hernani sur un spectacle que l'on vit presque à l'identique en d'autres "théâtres" de la rue St-Denis. Il y a sans doute du sens à nous montrer "l'authenticité de l'animalité" (Le Monde). Et il y en a, mais c'est celui des moutons, à applaudir à tout rompre quand on vous couvre d'injures et de blasphèmes.

Car là réside à mon avis l'essentiel du problème : ce que certains croient être l'aboutissement de l'audace, le suc du génie et de la créativité, n'est en fait qu'une fable vide, racoleuse (encore que les goûts...) et facile. Il est aisé de montrer un Christ nu, humilié (déjà Hollywood a fait fort dans le genre, avec Mel Gibson je crois) : on ne craindra pas qu'un kamikaze vienne se faire exploser devant sa porte. Il est facile de cracher sur nos idéaux fondateurs, et de trouver des snobs pour applaudir : cela est dans l'air du temps, comme la surenchère. Il n'y a dans ma réflexion aucune défense d'une seule croyance, d'une religion déterminée, mais de toutes, et de la dignité plus généralement.

Je me fiche en fait des Ondine, des Masoch, des Siffredi, des Leda et autres Narcisse, de l'affichage de pratiques d'alcôves ou de latrines. Je déplore simplement que l'on confonde si souvent audace, innovation, et mauvais goût, transgression. Que l'on croie que mépriser l'autre -qui ici applaudit sa propre médiocrité- est une forme d'expression qui grandit. J'ose espérer que les mêmes ne s'indignent pas d'un tableau ou d'une publicité où la femme est belle et applaudissent quand elle s'avilit.

Rassurons-nous : de telles outrances ne sont pas spécifiquement belges, et les Français se plaignent amèrement de leur théâtre. Enfin, pour ceux qui seraient tentés par Fabre, conseillons-leur de ne pas choisir le premier rang...

 E. MdR            
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