LA LETTRE MENSUELLE

Artistes maniaco-dépressifs.  Janvier 2004. 
   L'esprit souffle-t-il dans les toiles ?

   La marque du psychisme dans les oeuvres  : piste de réflexion ou leurre ?

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Un récent article dans un périodique d'actualités médicales (*) évoquait les troubles maniaco-dépressifs chez les artistes. Cette pathologie se caractérise par l'alternance cyclique d'épisodes dépressifs, d'auto-dévalorisation, et de périodes d'excitation, voire d'euphorie, d'exaltation ou de mégalomanie. On parle aussi de troubles bipolaires, appellation dont le sens est évident.

La forme la plus grave, délirante et sans conscience du trouble, est une psychose que l'on parvient actuellement à bien maîtriser par des sels de lithium. 

Les formes bénignes -on parle aussi de "cyclothymie"- pourraient se résumer à dire que l'on a "des hauts et des bas". 

En caricaturant, la réussite d'une psychothérapie reviendrait à faire dire : "Demain j'enlève le bas " ! 

Plus sérieusement, le texte citait l'exemple du peintre Mark Rothko dont il semble établi qu'il ait présenté de tels troubles.

 

<<<  Mark Rotko, "Bleu-gris"

La bipolarité de son caractère se manifesterait ainsi dans plusieurs de ses oeuvres : une moitié claire et une autre sombre, une période lumineuse, joyeuse, suivie d'une autre d'humeur sombre et dépressive.

Cette interprétation est certes séduisante. Qui plus est, elle semble parfaitement adaptée au propos, elle a l'apparence d'une évidente démonstration.
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<<<  Mark Rotko, "Sans titre"

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Des articles, retrouvés dans la littérature parfois d'analyse artistique, ou plus souvent de sites évoquant ces pathologies dans l'intention de venir en aide aux patients qui les visitent, mentionnent d'autres artistes qui en seraient atteints ; il y est fait mention tour à tour de pathologie, de trouble, de névrose, de psychose, de personnalité... maniaco-dépressifs, ce qui ne facilite pas l'approche. Le diagnostic est évidemment de présomption et rétrospectif bien souvent. 

On y croise Mozart, Hithcock, Van Gogh (l'épilepsie est plus probable), de Nerval (sans exclure une schizophrénie) et bien d'autres génies créateurs.

Pour en revenir aux artistes peintres, on retrouve cette bipolarité de construction dans certaines oeuvres de Pollock.

Marc Ghens (v. lien ci-dessous) a très bien décrit ici l'itinéraire de cet artiste complexe, à travers le film qui lui est consacré.

On identifie certes chez Pollock des signes de cyclothymie, mais il faut tenir compte de son alcoolisme récurrent. L'un n'exclut d'ailleurs pas l'autre.

<<<  Pollock, "Earth-green"

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Que ces hypothèses sonnent "juste" ne signifient pas encore qu'elles soient "vraies" au sens scientifique. On devrait dans ce cas pouvoir poursuivre l'analyse en établissant que les peintres monochromes sont des personnalités soit parfaitement équilibrées, soit dénuées d'émotions, des lobotomisés frontaux ! 

Or, l'on sait combien Malevitch fut torturé par sa volonté d'aboutir au terme de l'acte pictural. Sa réflexion paraît plus sophistiquée que celle de "la capture du vide" que voulait Yves Klein, lequel se livra par la suite à l'art corporel en utilisant le corps de femmes comme pinceaux. Ces genres de "happenings" ne sont pas les témoins d'une approche sereine de l'art, elles ne paraissent surtout guère en quête d'essentiel. Des artistes (?) autrichiens ont procédé dans le genre à des séances souvent insoutenables, Rudolf Schwarzkogler mourant en 1969 après une scène d’automutilation.

Si les troubles maniaco-dépressifs ne concernent qu'un faible pourcentage de la population, j'ai relevé sur le Net deux mentions d'études (**) portant sur les artistes :

- Nancy Andreasen, une psychiatre américaine de l’université de l’Iowa, a passé 15 ans à travailler sur un groupe de 30 écrivains qu’elle a comparés à 30 personnes qui ne l’étaient pas. Résultat : 80% des écrivains ont des troubles mentaux pour 30% à peine chez les autres. De plus 43% sont des maniaco-dépressifs, 30% alcooliques, et 2 sont même allés jusqu’au bout en se suicidant. Mais il n'est pas précisé comment les échantillons ont été sélectionnés.

- Kay Jameson, professeur de psychiatrie à l'Université John Hopkins, a écrit un livre sur le tempérament artistique et un autre intitulé "An Unquiet Mind" (Un esprit perturbé). Procédant par enquêtes (biographiques sans doute ?) auprès des écrivains et des artistes, elle a constaté que de 30 % à 40 % des grands écrivains, à travers l'histoire, étaient maniaco-dépressifs. Elle a montré que, dans la phase maniaque, ils étaient très créatifs. Elle a également constaté une fréquence élevée (non précisée) de suicides lorsqu'ils passaient à la phase dépressive.

Les résultats sont assez concordants sur le plan statistique, au premier abord. Ils ne signifient pas encore que des éléments graphiques se retrouvent de manière systématique chez ces personnes. La faisabilité même de telles études se heurtent à des obstacles méthodologiques majeurs.

Il y a bien évidemment l'impossibilité éthique de divulguer des résultats de tests psychométriques chez des artistes vivants quand bien même il s'y prêteraient.

Un autre écueil est la portée de l'oeuvre : est-elle témoin du trouble, ou sa catharsis (ou "transfert" comme on l'admet actuellement) qui l'élimine ? Comme le fantasme disparaît quand il est réalisé, le trouble qui préside à la réalisation d'une oeuvre ne trouve-t-il pas sa solution dans la concrétisation de cette oeuvre ?

Il y a aussi la difficulté de standardiser les tests, de manière à pouvoir en tirer des conclusions significatives. Cela a été fait pour le test de Rorschach, d'une manière qui élimine (ou réduit en tout cas) la subjectivité de l'observateur. Mais l'art n'est-il pas par nature subjectif ? Sans doute pas au point de ne pouvoir y déceler des traits de la personnalité.

Tant que les procédures ne seront pas validées, on en restera à échafauder des hypothèses qui sont seulement séduisantes -ce qui est déjà un pas. Mais quand on sait qu'un artiste est atteint d'une pathologie X, et que l'on recherche des signes de cette affection dans son oeuvre ; ou quand on détecte des signes d'une pathologie Y dans l'oeuvre et que l'on recherche des éléments biographiques confirmant cette hypothèse, on ne dit pas plus que l'oeuf que l'on tient en main donnera une poule (ou inversement). On n'a pas encore la certitude que tout oeuf donnera une poule (et encore inversement). En d'autres mots, il ne sera pas établi de séries déterministes.

On peut par contre se demander si cette formalisation des procédures est nécessaire dans ce domaine. Nous savons que la psychanalyse n'est pas "vérifiable" (falsifiable, selon Popper). Elle constitue néanmoins une approche psychique dont on s'accorde à dire qu'elle est valable (je n'ai pas dit "valide").

En conclusion, ce petit article n'a pas pour prétention d'apporter une pierre décisive à l'édifice de la discipline qui étudierait les mécanismes de la création. Il est sans doute plus un caillou dans le soulier de l'explorateur. Mais pas au point d'entraver sa marche !

Emmanuel Mons delle Roche         
         

Liens utiles :
Pollock, l'oeuvre, le film
, par Marc J. Ghens, sur notre site.
L'Art comme thérapie, par Christian Bodiaux, sur le site.
Art et Médecine, par moi-même, sur le site.

(*) : je n'ai malheureusement pas retrouvé cet article, trop bien ou trop mal rangé. Je pense qu'il s'agissait du Journal du Médecin.
(**) : mots clés : "maniaco artistes" et "psychose maniaco dépressive" sur Google.



 

 

 

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