LA LETTRE MENSUELLE

Un article de Vera Lewijse.  Janvier 2004. 
   L'amour de l'art - Collectionneurs, marchands et critiques
  
Les acteurs de l'art au fil du temps.

;;
Quand se rend-on compte que l’on est amoureux de l’art ? Belle et bonne question….  Heureusement, on peut être fasciné par l’art par amour pour la beauté tout court.

Aimer l’art implique souvent que l’on est fasciné par le passé. L’histoire de l’art étudie les développements et les changements d’une culture, dans ce cas visuelle, considérée dans le passé et le présent ; elle cherche à comprendre le lien avec les différents niveaux de sa société : social, politique, économique et religieux. C'est une approche, il y en a d’autres. Mais de plus en plus les historiens d’art et les autres sciences se rencontrent afin de chercher réponse à la question fondamentale : ‘Comment et pourquoi sommes-nous arrivés ici, et quel est le moteur derrière tout cela ?’  Une question très importante que l’historien doit d’abord se poser est ‘Comment tout cela s’est-il passé en réalité ? Trop souvent il y différentes voies qui mènent au même but mais qui offrent différentes explications d’une même histoire.

Pendant le dix-huitième et le dix-neuvième siècle, le passé servait à soutenir les origines et identités nationales. De cette volonté est issue l’apparition des dictionnaires dans les différentes pays et langues européens. Cet intérêt pour le passé est à la base de l’existence de nos musées qui remplacèrent les cabinets de curiosités, très à la mode au dix-huitième siècle. 

Déjà à l'époque romaine, et même avant, les riches patriciens et les nobles collectionnaient des choses rares et curieuses. Ces cabinets étaient extrêmement appréciés pendant la Renaissance. Antiquités et œuvres d’art pouvaient être inclus dans ces cabinets, mais l’intérêt se portait surtout vers le bizarre et le surnaturel. Le Oxford Ashmolean Museum of Art and  Archeology (GB) possède un des rares cabinets originaux.

L’intérêt pour les Antiquités renaissait, grâce à la découverte d'Herculanum en 1738 et de Pompéi en 1748, en Italie. Le banquier Heinrich Schlieman (1822-1890) partait avec succès à la recherche de la ville de Troie, qu’il a située, dans les années 1870-1880, à Hissarlik en Turquie. Mais c’est Thomas Jefferson (1743-1826) à qui l'on reconnaît d'avoir conduit en 1784 les premières excavations scientifiques sur son terrain en Virginie. Il deviendra plus tard Président des Etats-Unis.

Avec les grandes découvertes archéologiques, "le grand tour" -le parcours étendu du Continent, d’habitude avec Rome comme place principale, est à son sommet, voyage presque ‘obligatoire’ pour les jeunes aristocrates anglais nourris de neo-classicisme. Le nationalisme croissant produisait ainsi non seulement les imitations de l’antiquité et le Romanesque mais aussi le néo-Gothique et le néo-Renaissance. L’art et la littérature servaient à la reconstruction du passé.

Dans cette optique ‘le connoisseur’ et le collectionneur ont acquis leur place sacrée sur la scène artistique. Au dix-neuvième siècle les critiques d’art vont venir grossir leurs rangs.

Les premiers musées dédiés à l’art moderne sont le fruit de l’amour pour l’art de collectionneurs individuels. Par exemple le Folkwang Museum à Essen (All.)  et le Kröller-Muller à Otterloo (PB). La plupart de ces collections datent d’avant 1914.   De nos jours, chaque capitale possède son musée d’art moderne.

A l’époque où la riche bourgeoisie industrielle commençait à s’intéresser à l’art par snobisme, plus par souci de prestige social que par réel intérêt pour l’art, les marchands d’art dotés d’intuition et de goût servaient d'intermédiaires sur le marché ; et ils devançaient souvent les critiques d’art dans la découverte de nouveaux talents. Ils se rendaient compte que ces artistes encore inconnus et rejetés par les critiques officielles des journaux connaîtraient un jour la célébrité et qu’ils pouvaient acheter à bas prix pour atteindre plus tard des prix élevés.

L’écrivain Joris-Karl Huysmans (1848-1907), ami de Zola (1840-1902), employait l’expression ‘l’art moderne’ dans sa forme plus au moins permanente comme titre d’un livre en 1883. Et c’est le critique d’art Théodore Duret qui introduit le terme ‘avant-garde'. Duret est un des premières ‘connoisseurs’ de l’œuvre d'Edouard Manet (1832-1883). Duret publie le livre  ‘Les peintres impressionnistes' en 1878, six ans après l’oeuvre ‘Impression, Soleil levant’, de Claude Monet (1840-1926). A partir de ce moment là, la modernité devient une préoccupation récurrente des artistes et critiques d’art.

Mary Cassatt (Usa 1844 – 1926 France) est une peintre américaine qui exposa avec les impressionnistes. Amie de Degas dont elle a subi l’influence, elle a passé une grand part de sa jeunesse en Europe avec ses parents. Elle poussa  ses riches amis et parents américains  à acheter des tableaux impressionnistes. Ainsi, et moins du fait de son propre travail, a-t-elle eu une forte et constante influence sur  le goût du public américain. Elle fut  responsable de la sélection des oeuvres qui forment  la collection H. O. Havemeyer au  Metropolitan Museum of Art de New York.

Nous connaissons les opinions sur l’art de Cézanne (1839-1906) presque uniquement par sa correspondance avec ses amis personnels : ses lettres à son ami de jeunesse Emile Zola, à Camille Pissarro (1830-1903) et au  poète Joachim Gasquet (1873-1921). Gasquet eut un véritable coup de foudre pour les peintures de Cézanne qu’il avait vues chez le Père Tanguy (1825-1894). Le Père Tanguy (Julien François Tanguy), collectionneur et marchand  de produits pour la peinture à Paris, était aussi présent aux funérailles de Van Gogh (° 1853 PB) à Auvers le 30 juillet 1890.

Le père Tanguy est surtout connu par les portraits que Van Gogh et Cézanne ont faits de lui.                                              

En Belgique il convient de mentionner les Etablissements Félix Mommen (1827-1914), fabricants de matériaux de peinture, rue de la Charité à Bruxelles. Mommen donnait aux jeunes artistes l’occasion d’exposer dans sa galerie au moment où le Salon, tout puissant, rejetait les nouvelles tendances et développements se faisant jour dans l’art des jeunes peintres. De même Henri Van Cutsem (+1904), mécène généreux, recevait en grand seigneur dans son Hôtel où se rassemblaient peintres, sculpteurs, écrivains et amoureux d’art. Van Cutsem n’ayant pas d’enfants légua ses tableaux à Guillaume Charlier (1854-1925) qui à son tour en fit donation à la ville de Tournai. Par respect et afin de perpétuer le souvenir de Van Cutsem, nom inséparable de l’art belge durant le dernier quart du dix-neuvième siècle, Charlier ne voulait pas que cette collection d'œuvres modernes et anciennes se disperse.

D’une très grande importance est également Paul Durand-Ruel (1831-1922).  Dès le début ce marchand d’art est convaincu de la grandeur de l’école de Barbizon et des Impressionnistes. Il était d’ailleurs le seul à vouloir se charger de leurs toiles.  Durant l’année 1848, il acheta chaque toile qu’il pouvait trouver de Théodore Rousseau (1812-1867), mais ne trouva pas un seul acheteur pendant les vingt années suivantes ! Principal agent des impressionnistes, Durand-Ruel héritait de la galerie de son père en 1865. En 1887 il ouvrait un magasin à New-York.

N’oublions pas non plus Ambroise Vollard (1865-1939), marchand d’art et éditeur qui abandonna ses études de juriste pour se tourner vers l’art. Il exposa Edouard Monet en 1893, Paul Cézanne en 1895, Picasso (1881-1973) en 1901 et Matisse (1869-1954) en 1904. Il est resté dans la mémoire pour son portrait de la main de Picasso. Il soutenait entre autre Maurice De Vlaminck (1876-1958), Georges Rouault (1871-1958) et Pierre Bonnard (1867-1947).

On peut considérer l’impressionnisme comme conclusion du réalisme du 19ème siècle.

Quand on parle en histoire de l’art du 19° siècle, on pense surtout aux peintres français. David (Paris 1748 - Bruxelles 1825), Ingres (1790-1867), Millet (1814-1875), Courbet (1819-1877) et Corot (1796-1875) eurent indiscutablement une énorme influence sur l’évolution de la peinture.

Cézanne, Monet, Van Gogh, Gauguin  (1848-1903), et ce monument belge qu’est  James Ensor (1860-1949)  peuvent être considérés comme les pères de la peinture moderne.

Mais nous oublions, et nous ne nous en  rendons pas assez compte, que notre pays a une tradition de peinture très typique, toute autre que la tradition qui nous est offerte par les peintres français. Bien sûr il y a des influences, c’est là chose inévitable. 

Par exemple l’emploi de la ‘peinture grasse’ est un élément caractéristique de l’œuvre de Guillaume Vogels (1836-1896), Louis Artan (1837-1890), Albert Saverys (1886-1945), Constant Permeke (1886-1952), James Ensor… La  technique consiste à peindre au couteau à palette ou à la truelle et avec de larges coups de brosse. D’une touche libre, la peinture visqueuse est déposée sur un fond préparé. Le résultat est une rencontre de riches enduits, de tons et de matière qui vus de près ne sont que des taches de couleurs et de pâtes mais dans lequel le hasard calculé et dirigé construit des paysages et des natures mortes inoubliables.

Mais aujourd’hui où le dix-neuvième siècle sort un peu de l’oubli dans lequel l’avaient plonger l’Avant-garde et le grand succès de l’expressionnisme, il est temps que l’on se rende compte de la richesse et du renouveau qu’apportaient les peintres du dix-neuvième siècle : des peintres tout à fait oubliés ou auxquels on se réfère en passant comme c’est le cas avec Louis Artan de Saint Martin qui donna à la peinture de marines une nouvelle signification.

Qui connaît encore des femmes artistes comme Julia Massin (Mme Degouves de Nuncques) active vers 1900,  Marguerite Holleman  (?1850-1905),  Marguerite Verboeckhoven (1865-1949), Alix d’Anethan (1848-1921). Ou Georgette Meunier (1859-1951),  Berthe Art (1857-1934), Alice Ronner (1857-1957) et Marie de Bièvre (1865-1940) qui selon Lemonnier est superbe dans ses peintures de fleurs et accessoires, la paysagiste Euphrosine Bernaerts …. ? C’est grâce aux écrits de Camille Lemonnier que nous sommes aujourd’hui au courant de leur existence. Grâce aussi à Paul Fierens, Paul Colin, Pierre Poirier, Gustave Vanzype, Pol de Mont et Paul et Luc Haesaerts etc... qui n’ont jamais arrêté de souligner l’importance et le génie des peintres belges du 19ème siècle.

Dans nos musées, nous pouvons admirer les ’peintres non-oubliés’, pour en citer quelques-uns : Boulanger (1837-1874), les frères Joseph et Alfred Stevens (1816-1892 ;1823-1906), De Groux (1825-1870), Dubois (1830-1880), Vogels, De Schampeleer (1824-1899). Dans le pire des cas, ce sont des noms qui ne disent plus rien à personne. Dans le circuit formé par les collectionneurs et les marchands d’Art se trouvent de véritables perles qui sont moins connues ou même pas du tout parce qu’elles n’arrivent jamais dans un musée.

C’est grâce à l’amour et à la fascination du collectionneur et de marchands motivés que des artistes inconnus ne retomberont plus jamais dans l’oubli.

Vera Lewijse,         
Historienne de l'art         

Bibliographie :

Paul Colin, Peintres et sculpteurs belges. Bruxelles 1934.

Paul Fierens, L’art en Belgique du Moyen Age à nos jours. Bruxelles 1939.

Paul et Luc Haesaerts, Histoire de la peinture en Flandres. Bruxelles 1945.; Les empâtements de la peinture grasse. Dans Flandre. Essais sur l’art flamand depuis 1880. Paris 1931.

Pol de Mont, De schilderkunst in België van 1830 tot 1921. Den Haag 1921.

Pierre Poirier, La peinture belge d’autrefois. 1830-1930. Bruxelles 1930.

Gustave Vanzype, Maîtres d’hier. Leys, Eugène Smits, Boulenger, Stobbaerts, De Winne, Artan, Verwée, Agneessens, Delbeke. Bruxelles 1922.
;;


*
Cliquez sur la miniature 
pour voir l'oeuvre 
en grand format
*

 

41vllondr.jpg (22915 octets)

Londres 1851 

 

41vlpompei.jpg (14296 octets)

Pompei

 

41vlaffsalverlat.jpg (29710 octets)

Affiche Salle Verlat

 

41vlvollard.jpg (24646 octets)

Ambroise Vollard,
par Bonnard

 

41vlmetropmus.jpg (43937 octets)

Metropolitan Museum

 

41vlronner.jpg (23859 octets)

Alice Ronner 

 

41vltanguy.jpg (50854 octets)

Van Gogh,
Le Père Tanguy

 

41vlmeunierggt.jpg (34610 octets)

Georgette Meunier

 

41vlbertheart.jpg (30825 octets)

Berthe Art

 

41vlartan.jpg (43348 octets)

Louis Artan

 

41vlverboeckhovenmarg.jpg (50229 octets)

Marguerite
 Verboeckhoven

 

41vlvogels.jpg (34304 octets)

Guillaume Vogels 

 

41vljosephstvns.jpg (19300 octets)

Joseph Stevens

 

41vlalfredstevs.jpg (23605 octets)

Alfred Stevens

 

41vlchgroux.jpg (30540 octets)

Charles De Groux 

 

41vlsaverys.jpg (25024 octets)

Saverys

 

Pour contacter
 l'auteur :
info@art-memoires.com 

Copyright © 2004 Mémoires et Vera Lewijse. 
Tous droits réservés.

Les autres articles sont accessibles via nos archives
Inscrivez-vous pour recevoir les infos de la lettre mensuelle.
Retour à la lettre        Retour à l'accueil

 

Hit-Parade