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Le mois dernier, nous avions attiré l'attention du lecteur sur les retables peints néogothiques. Ce très bref survol s'était attaché essentiellement à la peinture, mais il serait dommage de ne pas évoquer la sculpture.
De fait, la plupart de ces retables associent peintures et sculptures, qui s'équilibrent et forment, ensemble, l'uvre complète. Pour arriver à la compréhension des peintures, souvent placées sur les volets, il s'agit de considérer leurs rapports avec les parties sculptées. Ceci peut expliquer les choix coloristiques et stylistiques, la composition et les dimensions, etc.
L'un des ateliers néogothiques les plus importants de Belgique était celui de Benoît (1857-1927) et Joseph (1884-1967) Van
Uytvanck, père et fils. Cet atelier, sis à Louvain, a non seulement fourni quantité de pièces de mobilier à travers tout le pays, mais aussi participé à la restauration d'édifices majeurs, comme la basilique Saint-Martin à Hal, l'église Notre-Dame au Lac à Tirlemont, le portail du Bethléem à Huy, celui de la collégiale Notre-Dame à Dinant, et bien d'autres encore.
Citons également la restauration d'uvres médiévales, tel le retable
d'Hakendover. Parmi l'abondante production des Van Uytvanck, on trouve des retables, dont certains associent peinture et sculpture.
Voici par exemple le retable de l'autel majeur de l'église Saint-Antoine l'Ermite de
Pepinster, daté de 1896 (fig. 1-2). Il s'agit d'un retable à portique, sous lequel repose le tabernacle. Deux compartiments flanquent ce dernier ; chacun abrite une scène sculptée à symbolique eucharistique : la Dernière Cène et la Multiplication des pains. Deux volets protègent ces compartiments ; leur face intérieure présente deux scènes sculptées supplémentaires, qui illustrent l'institution de la Fête-Dieu en 1246, avec comme personnage principal, sainte Julienne du Mont Cornillon. Outre la polychromie des sculptures, la peinture se limite à la décoration des fonds. Toutefois, deux paires d'anges thuriféraires animent la face extérieure des volets. Ils sont dus à Adolphe
Tassin. Le motif des drapés évoque l'art du XVe siècle. La signification de ces anges apparaît aisément : ils honorent l'Eucharistie, préservée dans le tabernacle. D'autres anges, sculptés, accompagnent leurs louanges.
Signalons encore, dans la même église, la statue de saint Antoine, par la même équipe ; cette statue est enfoncée dans une niche fermée par des volets. Cette fois-ci, Adolphe Tassin s'est contenté d'y peindre des phylactères (fig. 3). C'est le principe des retables, mais transposé à une fonction différente.
Revoici à nouveau les mêmes, mais à
Wonck. S'y trouve un retable à volets, de la fin du XIXe siècle, dont le compartiment central illustre l'apparition de Jésus à Marie Madeleine (Noli me tangere) (fig.4-5). Les volets, toujours dus au pinceau de
Tassin, adoptent pour l'extérieur la configuration déjà mise en uvre à Pepinster : deux simples phylactères, sur un fond à la manière des miniatures du XIVe siècle. A l'intérieur, quatre anges musiciens encadrent la scène principale, sculptée. Contrairement au retable de l'autel majeur de l'église de
Pepinster, ces anges, assez passe-partout, n'ajoutent rien à la compréhension de la scène ; ils contribuent néanmoins à la situer dans un cadre céleste. A l'époque néogothique, comme au Moyen âge, on n'hésitait pas à recourir aux anges lorsque l'inspiration faisait défaut.
A présent, nous voici à Verviers, en l'église
Saint-Jean-Baptiste, en 1910-1911 (fig. 6-7). Toujours les mêmes artistes, avec le renfort de l'atelier Wilmotte pour les dinanderies. Le retable affecte la même disposition qu'à Pepinster : un portique abritant le tabernacle. Seule la prédelle diffère. Comme à
Pepinster, les sculptures intérieures ont une symbolique eucharistique : la Dernière Cène et le Sacrifice de Melchisédech, préfiguration du sacrifice eucharistique. Les volets, par
Tassin, représentent, à l'intérieur, le Sacrifice d'Isaac et le Repas à Emmaüs, à l'extérieur, le Baptême du Christ et la décapitation de Jean-Baptiste.
On le constate, les peintures intérieures renforcent la symbolique eucharistique, tandis que celles à l'extérieur sont consacrées au saint patron de l'église. Cette manière de procéder diffère quelque peu de
Pepinster, où l'extérieur des volets était en rapport avec le tabernacle. Ceci s'inscrit toutefois dans une longue tradition, dont on connaît plus d'un spécimen médiéval ; il n'était pas rare de mettre à l'honneur le saint patron de l'édifice sur le revers des volets.
Au risque de devenir lassant, nous donnons un exemplaire supplémentaire de la formule à succès de Pepinster et de Verviers. Encore la même équipe, en 1907-1908, à
Polleur, en l'église Notre-Dame (fig. 8-9). Si la structure du retable demeure constante, la variété est introduite dans les scènes des volets : à l'intérieur, quatre anges honorent l'Eucharistie, à l'extérieur, les quatre Evangélistes trônent sous des arcs d'ogive.
Voici à présent un autre type de retable, d'auteur inconnu, de la fin du XIXe siècle. Il orne l'église Sainte-Waudru de Ciply (fig. 10-11). Une statue de sainte Apollonie se dresse au milieu de l'élément central, sous un dais. Les volets déployés narrent le martyre de la malheureuse.
Dans ce cas-ci, la fonction narrative principale est donc dévolue aux volets peints ; ils prennent une tout autre importance que dans les retables précédents, où leur rôle se bornait le plus souvent à offrir un cadre agréable à l'il. La statue de sainte Apollonie perdrait beaucoup de son sens si elle venait à perdre ces volets. La dévotion des fidèles s'adresse surtout à la statue, dont la présence est plus forte qu'une peinture, mais la ferveur est soutenue par les peintures qui rappellent les épreuves de la sainte. Le style des peintures s'accorde parfaitement à celui de la sculpture, ce qui renforce l'unité de l'uvre. Le revers des volets est des plus simple : des phylactères sur fond décoratif.
Terminons par le retable de l'église Saint-Mort à Huy (fig. 12). Il met en valeur la statue de Notre-Dame de la Vignette, d'époque gothique. Les volets, très simples, sont garnis d'anges musiciens qui rendent hommage à la Mère du Christ. La présence de ces anges se justifie pleinement ; il ne s'agit plus de sujets commodes, mais bien d'un choix pertinent. La tradition iconographique chrétienne apprécie en effet la représentation de la Vierge encadrée d'anges, qui chantent ses louanges. Ce retable est un cas représentatif de composition néogothique autour d'une uvre gothique. Il est parfois difficile de faire la part des choses.
Ce petit parcours clôt l'aperçu des retables néogothiques. Le lecteur l'a constaté, les retables ont été produits en série au XIXe siècle et au début du
XXe. On pouvait répéter à l'envi le même canevas, dans lequel on se contentait d'introduire l'une ou l'autre modification pour le personnaliser. La peinture joue le plus souvent un rôle d'auxiliaire de la sculpture, quoiqu'elle puisse également s'imposer comme vecteur narratif principal.
Dans tous les cas, il s'agit d'uvres encore trop méconnues, qui mériteraient davantage de considération.
Christian Bodiaux,
Chercheur UCL