![]() |
LA LETTRE MENSUELLE |
| Une
chronique de Simone de Voirbeau. Novembre 2003 La Venus dévoilée, les secrets d'une oeuvre exceptionnelle du Titien, présentée par Umbert Eco, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. |
L’auteur
du « Nom de la rose » nous explique sa démarche avec la jubilation
d’un spumante : « L’idée
est simple… Nous nous rendons dans un musée et nous observons une œuvre qui
nous fascine, au point que, pour mieux la comprendre, nous souhaiterions en
approfondir son contenu. L’idéal, par conséquent, est d’offrir la
possibilité de comprendre et de jouir d’un seul tableau – ou d’une
statue, ou bien encore, de la seule salière de Cellini. C’est
exactement ce que nous nous sommes efforcés de matérialiser». Pari gagné ! En adaptant cette idée à un événement temporaire, l’équipe mise en place pour cette occasion a réussi l’édification d’un parcours inédit et passionnant, entraînant le spectateur dans les arcanes de ce chef d’œuvre qu’est la Vénus d’Urbino. Un joyau qui emporte le visiteur au cœur de l’âme et de la culture italiennes, assurément associées à la formation de la culture européenne. La peinture est un langage, au même titre que la musique ou la littérature, poursuit Umberto Eco. La « Vénus dévoilée » traduit ce langage et le place à la portée de tous. Car l’idée extraordinaire de cette exposition réside dans son originalité. En scrutant, commentant, détaillant ce tableau majeur du Titien, le sémiologue de Bologne et son équipe proposent non seulement une analyse fouillée de l’œuvre, mais une approche plus générale du génie artistique italien. Comme une incomparable leçon d’histoire de l’art accessible à tous les publics qui se retrouvent transportés dans un tableau devenu le décor et l’itinéraire d’une époque. Carte d’identité de l’œuvre :
La Vénus d’Urbino, Attribution : Tiziano Vecellio dit « Le Titien », Historique :..
Commandée par Guidoaldo Della Rovere (qui deviendra duc d’Urbino en
1538), l’œuvre sera conservée à Urbino jusqu’en 1631. A cette date,
elle sera léguée, avec tout l’héritage de la maison Della Rovere à
Florence, son lieu de résidence actuel. Le sujet Tableau de mariage ou pas, l’œuvre laisse transparaître un érotisme certain. A l’avant-plan, « une femme nue » (selon les propres termes utilisés par le commanditaire : «donna nuda »), aux longs cheveux blonds dénattés, se présente au spectateur dans un intérieur vénitien de la Renaissance. Allongée, sur un lit défait, elle tient négligemment un bouquet de roses rouges de la main droite. Son regard franc et divinement ambigu retient l’attention. Un petit chien s’est assoupi à ses pieds. Représente-t-il la fidélité ou la luxure ? Derrière elle, une tenture verte marque la césure avec une scène du quotidien où deux domestiques sortent de somptueuses toilettes d’un coffre placé au pied d’une fenêtre géminée sur l’appui de laquelle est posé un arbrisseau en pot. L’exposition se divise en trois thèmes - Les
origines : - La
structure - Le
modèle (à travers l’histoire) Le peintre Tiziano Vecellio, dit Le Titien (en français), fils de notaire vit le jour à Pieve di Cadore vers 1488-90 et décède à Venise en 1576. Il « débarque » à Venise à l’âge de 9 ans et deviendra l’élève de Giovanni Bellini et ensuite de Giorgione. Très rapidement, il se démarque de ses maîtres et propulsera l’art vénitien dans un chromatisme, un naturalisme et une spatialité inédits jusqu’alors. Il deviendra le précurseur d’une grande partie de la peinture baroque européenne et influencera un nombre considérable de peintres jusqu’à nos jours. Homme de Cour, très en vogue de son vivant, Titien n’avait pas son égal pour peindre des portraits pour lesquels le clergé, les doges, les princes italiens et les grands d’Europe se disputaient. Dans des attitudes nouvelles, il peint ses commanditaires plus vrais que nature en laissant transparaître leur caractère à travers leurs propres expressions. Il maîtrise avec autant de talent les scènes religieuses et mythologiques dans lesquelles il déstructure la forme par la couleur, inégalée au niveau de sa complexité. Travailleur insatiable, il laissera derrière lui une production considérable : plus de six cents œuvres lui seront attribuées. Impressions Fier, Victor, d’abriter dans votre palais, une si jolie femme et aussi nue ? » Nul doute que la réponse eût été positive ! Dans
cet immense hall, au loin, nous l’apercevons d’emblée, trônant telle une
divinité, au faîte d’un escalier interminable, oserions-nous dire d’une
scala santa… Nous nous avançons pour nous retrouver face à cette beauté
prodigieuse. Le choc est immédiat. Attirante, voire aguichante, elle n’en garde pas moins un caractère d’une noble élégance. Vénus, sans doute nommée ainsi par Vasari*, s’offre à nous, nous invite à pénétrer dans son intimité, à partager quelques instants de son quotidien qui ressemble à s’y méprendre à celui d’une courtisane de la renaissance vénitienne. *Ambiance L’œuvre,
peinte à l’apogée de la Contre-Réforme a sans doute été renommée
« Vénus » par Vasari, afin de lui éviter les foudres du
Pontificat. Peut-être Titien lui-même avait-il conscience de ce problème
car nous pouvons identifier, au niveau de l’iconographie, quelques attributs
(le bouquet de roses, le myrtre), ainsi que la position du nu couché,
qui laissent à penser que nous nous trouvons face à la déesse de
l’amour. Deux Vénus apparemment semblables mais si différentes... Après
ces moments d’intense bonheur, nous sommes invités à parcourir la première
salle consacrée aux liens existant entre la Vénus d’Urbino et la Vénus
endormie de Giorgione (achevée 28 ans plus tôt, après la mort de
l’artiste de Castelfranco, par son élève, le Titien lui-même). Etonnante,
la juxtaposition vidéographique des deux tableaux nous montre l’étroite
similitude de position de Vénus. Seule, la position de la tête et du bras
droit varie. Et
nous ne pouvons que reprendre conscience, à cet instant, de l’importance
des détails apparaissant dans une œuvre. Malgré la similitude de position,
nous sommes en présence de deux approches différentes. Si la Vénus « céleste »
de Giorgione semble classiquement belle, inaccessible, celle du Titien se veut
érotique, accueillante. La ligne « chaste » est brisée et par
l’intensité érotique qui s’en dégage, l’œuvre du Titien annonce déjà
cette Vénus « naturalis », dont il s’en révélera l’un des
deux maîtres incontestés. Avec Pierre-Paul Rubens. Dans la même salle, deux œuvres originales de condisciples attirent le regard : « Vénus et Amour » de Bordone et une « femme nue » de Licinio. Titien et son temps Les salles suivantes nous proposent une galerie de portraits, lesquels nous emmènent au cœur d’une élite dont les rapports entretenus avec le Titien étaient primordiaux. N’oublions pas que notre homme, gagné par une renommée internationale, ajoutait régulièrement des perles à son collier de mécènes célèbres et non des moindres : les familles d’Este et de Gonzague, le duc d’Urbino, Charles Quint, François 1er … Particulièrement bien introduit dans les cercles humanistes vénitiens, le Titien a aussi puisé son inspiration parmi des personnalités marquantes telles l’Arétin ou Vésale. Ses tableaux témoignent de sa parfaite maîtrise du portrait, déjà reconnue à l’époque, et de sa capacité extraordinaire à rendre ses modèles plus vrais que nature. La suite du parcours s’enrichit d’une intéressante comparaison entre deux manières d’évoquer l’érotisme et la beauté féminine : l’une florentine par Michel-Ange et l’autre vénitienne par Titien. D’emblée, à notre gauche, une très belle exécution de Michel-Ange, aidé de Pontormo : « Vénus et Amour ». Le grand maître florentin, dont le thème de prédilection était plutôt l’homme jeune, athlétique et musclé, a produit également un type inédit de nu féminin au repos : un modèle qui correspondait non pas à l’idée de la femme idéale mais plutôt à l’image d’une divinité « virile », en simplifiant à l’extrême, « un homme sur lequel on aurait apposé une paire de seins » chuchotait-on à l’époque. Le
temps d’admirer cette imposante Vénus et nous apercevons, dans le reflet de
la vitre qui la protège, sa sœur vénitienne, la « Vénus avec un
joueur d’orgue ». Nous nous retournons pour l’admirer. Peinte par
Titien en 1548 elle se révèle être un chef d’œuvre aussi exceptionnel
que la Vénus d’Urbino. Elle a prit de l’âge et des formes. A nouveau,
nous ressentons cette sensation de chaleur physique presque palpable qui
caractérise la peinture du maître. Les détails qui font l'oeuvre Nous entrons maintenant dans la deuxième partie de l’exposition. Une
approche éclairée du tableau nous montre l’importance de ses détails, révélant
la manière dont on vivait dans les cours italiennes au cinquecentto: les
rouges utilisés dans la peinture de Titien mais aussi dans la production d’étoffes
précieuses, évoquent un goût certain pour le luxe. Les bijoux, les coffres, les chaussures, les vêtements nous parlent de la florissante Sérénissime où les arts appliqués et les sciences brillaient de mille feux. A
épingler, un très bel objet que ce « libro del sarto », peut-être
le premier livre de mode de l’Histoire où nous pouvons admirer les modèles
qui faisaient fureur à l’époque et tout un développement sur la science
et la représentation du nœud que l’on pourrait considérer erronément
comme élément anodin dans l’œuvre qui nous occupe. Vénus, couchée à travers le temps Ensuite,
le troisième chapitre de l’exposition nous fait découvrir non seulement
les origines du sujet traité par Titien mais aussi son influence sur ses
contemporains jusqu’à nos jours. L’image
du nu couché (déesse ou profane) se révèle être une constante au niveau
de l’Histoire de l’Art. L’analyse comparative exécutée sur ce sujet à
travers les temps montre une évolution pour le moins captivante. A
travers sculptures étrusques et peinture romaine, nous pouvons sentir
l’adoration divine que portaient ces civilisations à Vénus (Vénus céleste).
Le quattrocento la traitera de la même manière, pudique, inaccessible. Alors
assistons-nous à une évolution vers une représentation de Vénus plus
terrestre, plus sensuelle dont Titien sera l’un des initiateurs (voir
ci-dessus). Aussi, arrivons-nous à hauteur d’œuvres marquantes telles
celles du Tintoret, « Vulcain, Vénus et Cupidon », de Nicolas
Poussin « Vénus endormie avec Cupidon » ...et
enfin, de Jacobs Jordaens « Amour et Psyché » où la représentation
mythologique est à son comble d’érotisme et de sensualité, où il ne
suffit pas d’évoquer la beauté mais encore éveiller le désir. Nous
poursuivons notre visite par le regard du nu féminin au 18ème siècle.
L’ivresse des sens et les formes opulentes de Vénus font place à la grâce,
la fragilité, une sorte de charme naturel dans lesquelles elle y perdra son
nom. Progressant sur la ligne du temps, nous arrivons au niveau des deux dernières salles. La première traverse le 19ème siècle où le thème du nu s’oriente vers deux voies distinctes. Le nu de la peinture académique, traité en tant que thème mythologique, proche parent des dieux et déesses de l’antiquité, est notamment illustré par «Rinaldo et Armida » de Francesco Hayez ou « Odalisque » de Luigi Mussini. De l’autre côté, c’est le nu de la peinture romantique, servant davantage de prétexte à l’expression amoureuse, que nous pouvons admirer sous la signature d’un magnifique Mariano Fortuny avec une « Femme nue » ou d’un Paul Baudry s’exprimant par « La perle et la vague » Enfin,
dernier arrêt avant le terminus, le 20ème. Vénus apparaît sous
les traits de jeunes femmes bien réelles (« Automne » de Karl
Frieseke, « Le bain de soleil » de Giorgio de Chirico ») ou
stylisées (« Femme nue couchée » de Modigliani et « La
baigneuse » de René Magritte) ou surréalistes (La voix publique »
de Paul Delvaux). L’icône de l’amour puisant
ses sources dans l’art ancien est traduite, à ce niveau, dans un
langage résolument « moderne ». Retour à la case départ mais avec un autre regard Dernier
arrêt ? Pas du tout ! Cette exposition nous emballera décidément
jusqu’au bout. C’est
évident. C’est dans l’ordre logique de ce parcours initiatique. Mais
l’idée, fallait-il encore l’avoir. Après s’être imprégné de tout ce
savoir, nous sommes à nouveau invités à admirer la déesse titianesque.
Avec un autre regard, éclairé cette fois, elle se livre, se dévoile à nous
comme nous ne l’avons jamais vue. EpilogueEt
maintenant, qu’est donc Vénus devenue? Si dans la première moitié du 20ème
siècle, nous l’avons vu, nous pouvons encore l’admirer dans de
magnifiques compositions, elle s’est ensuite progressivement dissoute dans
un art d’une inhumanité bouleversante. Un art où l’on ôte au corps
humain tout pouvoir… jusqu’à le nier. Mais quel sens aurait encore ce
symbole dans une époque qui ne s’identifie ni à l’amour, ni à l’éthique
en tant que moteur ? Simone de Voirbeau |
* *
La Venus d'Urbino
La Venus
d'Urbino
L'Arétin (Titien)
Giorgione,
Vêtements à
la mode
Michel-Ange
Titien,
Le
Tintoret,
Jakob
Jordaens,
René
Magritte,
Paul
Delvaux, |
|
Palais des Beaux-Arts, rue Ravenstein, 23 à 1000 Bruxelles. |
|
| Du lundi au dimanche de 10h à 18h. Nocturne le jeudi jusqu’à 21h. | |
| Du 11 octobre 2003 au 11 janvier 2004. |
Copyright © 2003 Mémoires et S. de V.
Tous droits réservés.
Les autres articles sont accessibles via nos
archives.
Inscrivez-vous pour recevoir les
infos de la lettre mensuelle.
Retour à la lettre
Retour à l'accueil