LA LETTRE MENSUELLE

Une chronique de Simone de Voirbeau.  Novembre 2003 
  La Venus dévoilée, les secrets d'une oeuvre exceptionnelle du Titien,
  
présentée par Umbert Eco, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.
30 ans ! 

30 ans qu’Umberto Eco espérait concrétiser son idée du « musée idéal » ! 

Paul Dujardin, Directeur du palais des Beaux-Arts de Bruxelles, sous l’égide d’Europalia Italia 2003, lui permettra de réaliser, enfin, ce qui n’était jusqu’alors resté à l’état de projet. 

L’auteur du « Nom de la rose » nous explique sa démarche avec la jubilation d’un spumante : « L’idée est simple… Nous nous rendons dans un musée et nous observons une œuvre qui nous fascine, au point que, pour mieux la comprendre, nous souhaiterions en approfondir son contenu. L’idéal, par conséquent, est d’offrir la possibilité de comprendre et de jouir d’un seul tableau – ou d’une statue, ou bien encore, de la seule salière de Cellini. C’est exactement ce que nous nous sommes efforcés de matérialiser».

Pari gagné ! En adaptant cette idée à un événement temporaire, l’équipe mise en place pour cette occasion a réussi l’édification d’un parcours inédit et passionnant, entraînant le spectateur dans les arcanes de ce chef d’œuvre qu’est la Vénus d’Urbino. Un joyau qui emporte le visiteur au cœur de l’âme et de la culture italiennes, assurément associées à la formation de la culture européenne.

La peinture est un langage, au même titre que la musique ou la littérature, poursuit Umberto Eco. La « Vénus dévoilée » traduit ce langage et le place à la portée de tous. Car l’idée extraordinaire de cette exposition réside dans son originalité. En scrutant, commentant, détaillant ce tableau majeur du Titien, le sémiologue de Bologne et son équipe proposent non seulement une analyse fouillée de l’œuvre, mais une approche plus générale du génie artistique italien. Comme une incomparable leçon d’histoire de l’art accessible à tous les publics qui se retrouvent transportés dans un tableau devenu le décor et l’itinéraire d’une époque.

Carte d’identité de l’œuvre :

La Vénus d’Urbino, Attribution : Tiziano Vecellio dit « Le Titien », 
Date :1538 ; Technique : peinture à l’huile sur toile, dimensions : 119 x 165 cm.

Historique :.. Commandée par Guidoaldo Della Rovere (qui deviendra duc d’Urbino en 1538), l’œuvre sera conservée à Urbino jusqu’en 1631. A cette date, elle sera léguée, avec tout l’héritage de la maison Della Rovere à Florence, son lieu de résidence actuel.

Le sujet

Tableau de mariage ou pas, l’œuvre laisse transparaître un érotisme certain.

A l’avant-plan, « une femme nue » (selon les propres termes utilisés par le commanditaire : «donna nuda »), aux longs cheveux blonds dénattés, se présente au spectateur dans un intérieur vénitien de la Renaissance. Allongée, sur un lit défait, elle tient négligemment un bouquet de roses rouges de la main droite. Son regard franc et divinement ambigu retient l’attention. Un petit chien s’est assoupi à ses pieds. Représente-t-il la fidélité ou la luxure ?

Derrière elle, une tenture verte marque la césure avec une scène du quotidien où deux domestiques sortent de somptueuses toilettes d’un coffre placé au pied d’une fenêtre géminée sur l’appui de laquelle est posé un arbrisseau en pot.

L’exposition se divise en trois thèmes

- Les origines :
Giorgione, le Titien et leurs disciples
A chacun « sa » Vénus
L’histoire controversée d’une commande inhabituelle
Erudits, artistes et savants : le rêve d’un cénacle humaniste européen
Les modèles antagonistes du renouveau de l’érotisme néoplatonicien

- La structure
Le rouge, variation de la couleur symbolique privilégiée par le Titien
Les objets de Vénus : tradition et modernité de la beauté à l’italienne
Le motif du nœud

- Le modèle (à travers l’histoire)
Les Etrusques et le monde gréco-romain : les sources antiques du nu couché
De l’érotisme à la tension sexuelle dans le Maniérisme et dans le Baroque
Vénus sans nom : frivolité et légèreté de l’esprit libertin
Le nu académique et les grandes passions romantiques
La Vénus contemporaine : citation, ironie et dissolution des schémas classiques.

Le peintre

Tiziano Vecellio, dit Le Titien (en français), fils de notaire vit le jour à Pieve di Cadore vers 1488-90 et décède à Venise en 1576.

Il « débarque » à Venise à l’âge de 9 ans et deviendra l’élève de Giovanni Bellini et ensuite de Giorgione.

Très rapidement, il se démarque de ses maîtres et propulsera l’art vénitien dans un chromatisme, un naturalisme et une spatialité inédits jusqu’alors. Il deviendra le précurseur d’une grande partie de la peinture baroque européenne et influencera un nombre considérable de peintres jusqu’à nos jours.

Homme de Cour, très en vogue de son vivant, Titien n’avait pas son égal pour peindre des portraits pour lesquels le clergé, les doges, les princes italiens et les grands d’Europe se disputaient. Dans des attitudes nouvelles, il peint ses commanditaires plus vrais que nature en laissant transparaître leur caractère à travers leurs propres expressions.

Il maîtrise avec autant de talent les scènes religieuses et mythologiques dans lesquelles il déstructure la forme par la couleur, inégalée au niveau de sa complexité.

Travailleur insatiable, il laissera derrière lui une production considérable : plus de six cents œuvres lui seront attribuées.

Impressions

Fier, Victor, d’abriter dans votre palais, une si jolie femme et aussi nue ? » Nul doute que la réponse eût été positive !

Dans cet immense hall, au loin, nous l’apercevons d’emblée, trônant telle une divinité, au faîte d’un escalier interminable, oserions-nous dire d’une scala santa… Nous nous avançons pour nous retrouver face à cette beauté prodigieuse. Le choc est immédiat.

Attirante, voire aguichante, elle n’en garde pas moins un caractère d’une noble élégance. Vénus, sans doute nommée ainsi par Vasari*, s’offre à nous, nous invite à pénétrer dans son intimité, à partager quelques instants de son quotidien qui ressemble à s’y méprendre à celui d’une courtisane de la renaissance vénitienne. *Ambiance

L’œuvre, peinte à l’apogée de la Contre-Réforme a sans doute été renommée « Vénus » par Vasari, afin de lui éviter les foudres du Pontificat. Peut-être Titien lui-même avait-il conscience de ce problème car nous pouvons identifier, au niveau de l’iconographie, quelques attributs (le bouquet de roses, le myrtre), ainsi que la position du nu couché,  qui laissent à penser que nous nous trouvons face à la déesse de l’amour.  

Deux Vénus apparemment semblables mais si différentes...

Après ces moments d’intense bonheur, nous sommes invités à parcourir la première salle consacrée aux liens existant entre la Vénus d’Urbino et la Vénus endormie de Giorgione (achevée 28 ans plus tôt, après la mort de l’artiste de Castelfranco, par son élève, le Titien lui-même). Etonnante, la juxtaposition vidéographique des deux tableaux nous montre l’étroite similitude de position de Vénus. Seule, la position de la tête et du bras droit varie.

Et nous ne pouvons que reprendre conscience, à cet instant, de l’importance des détails apparaissant dans une œuvre. Malgré la similitude de position, nous sommes en présence de deux approches différentes. Si la Vénus « céleste » de Giorgione semble classiquement belle, inaccessible, celle du Titien se veut érotique, accueillante. La ligne « chaste » est brisée et par l’intensité érotique qui s’en dégage, l’œuvre du Titien annonce déjà cette Vénus « naturalis », dont il s’en révélera l’un des deux maîtres incontestés. Avec Pierre-Paul Rubens.

Dans la même salle, deux œuvres originales de condisciples attirent le regard : « Vénus et Amour » de Bordone et une « femme nue » de Licinio.

Titien et son temps

Les salles suivantes nous proposent une galerie de portraits, lesquels nous emmènent au cœur d’une élite dont les rapports entretenus avec le Titien étaient primordiaux. N’oublions pas que notre homme, gagné par une renommée internationale, ajoutait régulièrement des perles à son collier de mécènes célèbres et non des moindres : les familles d’Este et de Gonzague, le duc d’Urbino, Charles Quint, François 1er … Particulièrement bien introduit dans les cercles humanistes vénitiens, le Titien a aussi puisé son inspiration parmi des personnalités marquantes telles l’Arétin ou Vésale. Ses tableaux témoignent de sa parfaite maîtrise du portrait, déjà reconnue à l’époque, et de sa capacité extraordinaire à rendre ses modèles plus vrais que nature.

La suite du parcours s’enrichit d’une intéressante comparaison entre deux manières d’évoquer l’érotisme et la beauté féminine : l’une florentine par Michel-Ange et l’autre vénitienne par Titien. D’emblée, à notre gauche, une très belle exécution de Michel-Ange, aidé de Pontormo : « Vénus et Amour ». Le grand maître florentin, dont le thème de prédilection était plutôt l’homme jeune, athlétique et musclé, a produit également un type inédit de nu féminin au repos : un modèle qui correspondait non pas à l’idée de la femme idéale mais plutôt à l’image d’une divinité « virile », en simplifiant à l’extrême, « un homme sur lequel on aurait apposé une paire de seins » chuchotait-on à l’époque.

Le temps d’admirer cette imposante Vénus et nous apercevons, dans le reflet de la vitre qui la protège, sa sœur vénitienne, la « Vénus avec un joueur d’orgue ». Nous nous retournons pour l’admirer. Peinte par Titien en 1548 elle se révèle être un chef d’œuvre aussi exceptionnel que la Vénus d’Urbino. Elle a prit de l’âge et des formes. A nouveau, nous ressentons cette sensation de chaleur physique presque palpable qui caractérise la peinture du maître.

Les détails qui font l'oeuvre

Nous entrons maintenant dans la deuxième partie de l’exposition.

Une approche éclairée du tableau nous montre l’importance de ses détails, révélant la manière dont on vivait dans les cours italiennes au cinquecentto: les rouges utilisés dans la peinture de Titien mais aussi dans la production d’étoffes précieuses, évoquent un goût certain pour le luxe.  

Les bijoux, les coffres, les chaussures, les vêtements nous parlent de la florissante Sérénissime où les arts appliqués et les sciences brillaient de mille feux.

A épingler, un très bel objet que ce « libro del sarto », peut-être le premier livre de mode de l’Histoire où nous pouvons admirer les modèles qui faisaient fureur à l’époque et tout un développement sur la science et la représentation du nœud que l’on pourrait considérer erronément comme élément anodin dans l’œuvre qui nous occupe.  

Vénus, couchée à travers le temps

Ensuite, le troisième chapitre de l’exposition nous fait découvrir non seulement les origines du sujet traité par Titien mais aussi son influence sur ses contemporains jusqu’à nos jours.

L’image du nu couché (déesse ou profane) se révèle être une constante au niveau de l’Histoire de l’Art. L’analyse comparative exécutée sur ce sujet à travers les temps montre une évolution pour le moins captivante.

A travers sculptures étrusques et peinture romaine, nous pouvons sentir l’adoration divine que portaient ces civilisations à Vénus (Vénus céleste). Le quattrocento la traitera de la même manière, pudique, inaccessible.

Alors assistons-nous à une évolution vers une représentation de Vénus plus terrestre, plus sensuelle dont Titien sera l’un des initiateurs (voir ci-dessus). Aussi, arrivons-nous à hauteur d’œuvres marquantes telles celles du Tintoret, « Vulcain, Vénus et Cupidon », de Nicolas Poussin « Vénus endormie avec Cupidon »

...et enfin, de Jacobs Jordaens « Amour et Psyché » où la représentation mythologique est à son comble d’érotisme et de sensualité, où il ne suffit pas d’évoquer la beauté mais encore éveiller le désir.

Nous poursuivons notre visite par le regard du nu féminin au 18ème siècle. L’ivresse des sens et les formes opulentes de Vénus font place à la grâce, la fragilité, une sorte de charme naturel dans lesquelles elle y perdra son nom.

Progressant sur la ligne du temps, nous arrivons au niveau des deux dernières salles. La première traverse le 19ème siècle où le thème du nu s’oriente vers deux voies distinctes. Le nu de la peinture académique, traité en tant que thème mythologique, proche parent des dieux et déesses de l’antiquité, est notamment illustré par «Rinaldo et Armida » de Francesco Hayez ou « Odalisque » de Luigi Mussini. De l’autre côté, c’est le nu de la peinture romantique, servant davantage de  prétexte à l’expression amoureuse, que nous pouvons admirer sous la signature d’un magnifique Mariano Fortuny avec une « Femme nue » ou d’un Paul Baudry s’exprimant par « La perle et la vague »

Enfin, dernier arrêt avant le terminus, le 20ème. Vénus apparaît sous les traits de jeunes femmes bien réelles (« Automne » de Karl Frieseke, « Le bain de soleil » de Giorgio de Chirico ») ou stylisées (« Femme nue couchée » de Modigliani et « La baigneuse » de René Magritte) ou surréalistes (La voix publique » de Paul Delvaux). L’icône de l’amour puisant  ses sources dans l’art ancien est traduite, à ce niveau, dans un langage résolument « moderne ».  

Retour à la case départ mais avec un autre regard

Dernier arrêt ? Pas du tout ! Cette exposition nous emballera décidément jusqu’au bout.

C’est évident. C’est dans l’ordre logique de ce parcours initiatique. Mais l’idée, fallait-il encore l’avoir. Après s’être imprégné de tout ce savoir, nous sommes à nouveau invités à admirer la déesse titianesque. Avec un autre regard, éclairé cette fois, elle se livre, se dévoile à nous comme nous ne l’avons jamais vue. 

Epilogue

Et maintenant, qu’est donc Vénus devenue? Si dans la première moitié du 20ème siècle, nous l’avons vu, nous pouvons encore l’admirer dans de magnifiques compositions, elle s’est ensuite progressivement dissoute dans un art d’une inhumanité bouleversante. Un art où l’on ôte au corps humain tout pouvoir… jusqu’à le nier. Mais quel sens aurait encore ce symbole dans une époque qui ne s’identifie ni à l’amour, ni à l’éthique en tant que moteur ?

Simone de Voirbeau         

 

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La Venus d'Urbino 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La Venus d'Urbino 
détail

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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L'Arétin (Titien)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Giorgione,
"La Vénus endormie"

 

 

 

 

 

 

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Vêtements à la mode
du 16e siècle

 

 

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Michel-Ange 
et Pontormo

 

 

 

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Titien,
"Vénus et 
le joueur d'orgue"

 

 

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Le Tintoret,
"Vénus, Vulcain 
et Cupidon"

 

 

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Jakob Jordaens,
"Amour et PSyché"

 

 

 

 

 

 

 

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René Magritte,
"La Baigneuse"

 

 

 

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Paul Delvaux,
"La voie publique"

Palais des Beaux-Arts, rue Ravenstein, 23 à 1000 Bruxelles.
Tél : 02/507.85.94
.   Site internet : www.bozar.be 
Audioguides multilingues.

Du lundi au dimanche de 10h à 18h. Nocturne le jeudi jusqu’à 21h.
Du 11 octobre 2003 au 11 janvier 2004.

Copyright © 2003 Mémoires et S. de V. 
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