LA LETTRE MENSUELLE

Les chroniques de Vera Lewijse.  Septembre 2003. 
   De Rauschenberg à Murakami, au Museo Correr :
  
La peinture était bien à la Biennale de Venise.

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L’exposition d'une cinquantaine de peintures couvrant la période 1964 – 2004 est peut-être l’événement le plus important de toute la Biennale. Il remet la peinture pure à sa juste place sur la scène de l’art. Quand on voit que le récent Prix de la Jeune peinture belge n’a plus rien à voir avec la peinture elle-même, on peut se poser la question de savoir si le jury est bien au courant de ce qui se passe sur le ‘art scene’ aujourd’hui. Au moment où la peinture amorce sa renaissance, ces jurés vont donner un prix de peinture à des créations multi media. Question de se donner un air moderne, sans doute ? Cependant à Venise, au Musée Correr sur la place San Marco, Fransesco Bonami a élaboré et présente un aperçu de 40 ans de peinture.

L’influence de l’Amérique

En 1964 pour la première fois, un non-italien, l'artiste américain Rauschenberg, gagne le prix de la peinture à Venise. Epoque en plein changement : le fait que le centre de l'art s'était installé à New-York en quittant Paris depuis les années '45 a comme conséquence que les peintres américains vont à la recherche de leur propre identité picturale et essaient de se libérer de la grande influence de Picasso, Il avait déjà tout dit, non ?

Bonami illustre toutefois cette recherche avec des oeuvres-clés de peintres italiens comme Alberto Burri, Lucio Fontana, Domenico Gnoli, Enrico Castellani et Renato Gutteso.Son intention est de comparer ces oeuvres en les situant dans le contexte de leurs contemporaines d'Europe et du reste du monde. Des années septante il montre l’hyper-réalisme de Franz Gertz, un artiste qui est connu pour sa série photo-réaliste ‘Patti Smith’ de 1979 ; le minimalisme de Robert Ryman, et de Chuck Close : une reproduction en gros plan de la figure humaine. Et on y voit évidemment Andy Warhol avec un autoportrait illustrant le concept du Pop-art. Le "Op-art" ou optical art en 1965 est présent avec Bridget Riley. Pour les années quatre-vingt, le lyrisme tourmenté de Francesco Clemente et Jean Michel Basquiat. Arrivant vers les années quatre-vingt-dix, l'exposition explore les approches révisionnistes de John Currin, Elizabeth Peyton et Margherita Manzelli.

Egalement en Europe l’art bouge …

En Europe  nous voyons apparaître le Nouveau Réalisme vers 1960-1963, terme qui vient d’un manifeste accompagnant une exposition à la Galleria Apollinaire à Milan en 1960, par le critique d’art Pierre Restany. C’est l’art qui s’occupe de l’archéologie de la vie de tous les jours en se servant d’objets de détritus, d’objets emballés, de morceaux de posters déchirés et d’objets trouvés, une tendance souvent appelée aussi le neo-dada, pour son cynisme et son humour. Fluxus 1961-1964...; la Nouvelle Figuration 1964-1979.., Le Performance Art, L'Arte Povera 1967... ; Les Nouveaux Fauves 1979 etc...

A partir de là, la peinture se retrouve comme l’enfant abandonné de l’art. L’idée devient plus importante que l’exécution à partir de ca.1967.

Et la Belgique ?

En Belgique, les influences de tous ces nouveaux styles et formes d'expression s'expriment dans la formation de groupes d'artistes qui travaillent sans le moindre support du gouvernement, sans une politique d'art officielle, le problème étant qu'une stratégie en faveur de l'art était inexistante dans notre pays.

Ce manque de structure autant que la complexité et la diversité de l'art belge sont les raisons pour lesquelles peu d'artistes belges ont participé avant les années '75 aux grandes expositions internationales.

Sous le vocable ‘’les peintres belges’’ sont à citer le pop-art de Pol Mara, Roger Raveel, R. de Keyser ; sur l'influence de la recherche de la structure dans la peinture en soi Marthe Wéry, Dan van Severen ; le retour à la figuration de J. Burssens, les happenings performances de P. Roobjee, Heyrmans, Panamerenko, Lohaus ou Vercammen ; La Nouvelle Figuration de Jan Cox, Somville, Octave Camus, Karel Dierckx ; l'art conceptuel des Broodthaers, Jacques Charlier, Y. Desmet, G. Bijl.

Le choix du curateur Bonami de commencer l'exposition sur la peinture avec Rauschenberg  s'explique ainsi : Rauschenberg est fasciné par un monde qui est de plus en plus dirigé par les media et le 'advertising' dans l'art, dans la littérature et dans le cinéma. La peinture se trouve en pleine crise depuis lors. Les débats, les controverses et critiques concernant la place de l'art de la peinture sur le 'art-scene' deviennent cruciales. C'est quoi la peinture ? Où va-t-elle ? A-t-elle  encore une raison d'être?

En opposition avec l’œuvre de Rauschenberg, Bonami place ‘Superflat Monogram’ de Murakami. Sur flatscreen, l’histoire mythique de Alice in Wonderland, transposée dans le monde des symboles de Louis Vuitton. La première internationale a pris place dans les étalages de ces boutiques Louis Vuitton au moment de la présentation de la collection en mars 2003. De la même manière que l’art abstrait est pour bon nombre de gens inaccessible, le monde de la mode et des marques de la mode l’est pour moi. Le lien ici entre les deux est la fascination pour les media et le rapport entre publicité et media  ; et la façon dont Rausschenberg traitait le sujet en 1964 et Murakami en 2003. Ainsi débute le voyage dans l’histoire de l’art de la deuxième partie du vingtième siècle.

Promenade à travers l’exposition

Roy Lichtenstein 'Mirror #2', 1970, reproduit en grand format le dessin animé avec une technique employée pour l’impression dans les journaux (les pointes Ben-Day). En agrandissant et simplifiant les images, il veut rendre le public conscient de l’esthétique américaine des Etats-Unis dans les années ’60. Il est un des plus populaires représentants du Pop-art. Des artistes avec lesquels son style a une affinité sont Dine, Hamilton, Oldenburg, Rosenquist et Warhol.

De Luciano Fontana : ‘Concetto Spazialle'. Quelle est la signification de cette image dramatique ? Fasciné par l’idée de l’espace, Fontana brisait la tension de la toile peinte en monochrome par des coupures horizontales  permettant ainsi au spectateur de découvrir l'espace derrière la toile.  L’importance de Fontana tient dans son rejet de la forme traditionnelle de la toile, créant une dimension supplémentaire et le sentiment d’éternité. Il introduisait l’idée que temps et mouvement dans une peinture sont aussi importants que la couleur, la perspective et la forme. Avec les toiles de Cy Twombly, Bridget Riley et Daniel Buren nous parcourons les années soixante dominées par l’art américain.

Egalement en Angleterre, l'innovation était en plein bouillonement. Richard Hamilton cherche dans ses toiles des constructions qui occasionnellement demandent une clarification verbale, il cherche la possibilité et l’occasion  d’exprimer dans l’objet inanimé quelque chose se rapprochant de la nature humaine.

En Italie nous voyons Domenico Gnoli se servir de détails d’objets. Comme dans ‘La souris blanche sur la nappe', 1967. La peinture représente la simulation de l'objet et le transforme dans une réalité surréelle.

Un oeuvre magnifique dans sa simplicité d'Alberto BurriGrande bianco plastica', 1966 - plastique, acryl, vinavil, combustion cellotex. Il crée un paysage abstrait avec des matériaux appliqués sur la toile. Technique inhabituelle pour cette époque-là. Ainsi il explore les possibilités du medium. Il fait surgir, par la flamme et des résidus de la combustion, des idées et formes cachées.

Une grande toile de Renato Guttuso, de 1974, 'La vucciria', est une forte et vivace représentation de la vie de tous les jours. Vucciria est le mot confusion en dialecte sicilien, mais aussi le nom du marché le plus célèbre de Palermo. Guttuso est le plus grand représentant du réalisme italien. Il a peint le centre d'un marché comme une nature morte, avec en son milieu un passage où les gens circulent et se rencontrent.

De Martin Kippenberger, 'Ohne titel - lieber maler, male mir' (Sans titre, cher peintre, peins moi), 1979-80. De l’huile sur toile, monochrome gris et blanc, il éternise un couple faisant l’amour. Son objectif est tout aussi clair que ses toiles, des doutes et questions ne sont pas permis. Tout ce qu’on voit et comprend est présent dans la toile. Son oeuvre est un dialogue constant avec la réalité autour de lui ; toute sa vie Kippenberger travaillera cette idée de la "réalité réelle".

De Marlene Dumas, sont présentées deux des plus belles toiles que j’ai jamais vues d’elle. Peintre sud africaine née en 1953, elle est particulièrement fascinée par la problématique de la femme. Nostalgie génétique et Le mal est banal, 1984, de la collection du Van Abbe Museum Eindhoven (NL). Ici c’est surtout l’emploi de la couleur qui donne aux visages des deux portraits une expression intense, approche qui diffère de sa palette sobre qu’on connaît si bien d’elle ces dernières années.

Une artiste-peintre superbe et géniale est Jenny Saville, née en 1970, et qui, dans un monde dominé par le stéréotype féminin d'une perfection physique absurde, crée un microcosme de femme obèse avec des corps défectueux. Elle analyse le corps humain par l’observation et l’étude du travail d’un fameux chirurgien plastique new-yorkais. Son oeuvre a été souvent comparée, de par son réalisme, avec l’œuvre de Lucian Freud. Saville voit son langage pictural plus proche de Francis Bacon et de Kooning. Avec humour mais aussi répulsion elle montre le stéréotype de la femme de tous les jours non perturbé par une approche sexuelle ou idéalisée par le monde de la publicité.

Francis Bacon, bien sûr, ne peut pas manquer dans cette exposition : 'Study for the portrait of John Edwards', 1985. Bacon est renommé pour l’emploi des images des vieux maîtres, des image de films, les photos rœntgen, qu’il traite alors d’une façon répulsive dans sa recherche et son analyse des profondes et souvent dégouttantes abysses de l’âme humain.  Bacon, qui a très vite trouvé son style personnel, est le plus connu pour sa déformation de la forme humaine, comme pour la force toute personnelle de ses toiles

Luc Tuymans est le seul belge ici présent avec un beau portrait dans son style typique. Dans ses peintures Tuymans se sert d'une palette très sobre, très monochrome. D'habitude il choisit des toiles de petite à moyenne dimension. Il évite le spectacle et demande du spectateur une lecture plus approfondie. Dans une oeuvre très picturale, très explicite, il s'interroge sur les limites de la représentation et la limite de l'image. Souvent la toile n'est qu'une impression d'une image, l'image se complète dans la méditation du spectateur devant la toile et c’est le subconscient qui remplit l'image reçue par l'œil du spectateur.

Quelques peintres belges qui ont participé de par le passé à la Biennale

Parmi les  peintres belges qui ont participé a la Biennale de Venise, on trouve en 1962, Paul Van Hoeydonck, membre fondateur du Groupe 58 Hessenhuis. Van Hoeydonck part à la recherche d'une autre dimension et abandonne le traitement traditionnel de la toile: il se tourne vers le relief, vers la troisième dimension, précisément.

En 1970  Jef Verheyen, qui en '58 est membre du G 58 Hessenhuis, est en '60 le fondateur de 'De Nieuwe School'. Jef Verheyen travaille le monochrome, l'abstrait géométrique et l'informel. 

Cette même année 1970 l’autodidacte Bram Bogaert présente également son oeuvre à Venise. Le style typique de Bogart, chargé de matériel, de structures et de couleurs flamboyantes se développe vers un stylisme plus sobre. Avec lui sont présents Van Severen et Laenen.

En 1972 expose Pierre Alechinsky, qui faisait partie du mouvement  Cobra avec Dotremont, Asper Jorn, Karel Appel, Corneille et Constant Nieuwenhuis. Egalement en cette année '72 à Venise, nous trouvons l'adepte de l'art conceptuel Jan Dibbets.

Le Mouvement 'Mass Moving' est un collectif mené par Raf Opstaele. Les thèmes en sont en grande partie écologiques. Lors de la 36ième Biennale de Venise, les membres du collectif installent une couveuse dans laquelle 25.000 papillons blancs sont mis en incubation, afin d'en lâcher 10.000 sur Venise[1]. C’est un mouvement composé d’artistes, de philosophes, de techniciens et d’écrivains qui  cherche à donner une autre signification à l'idée oeuvre d'art. Nous sommes au centre de l'idée 'concept' : l'idée initiant la création est devenue plus importante que l'exercice même de la création.

L'art conceptuel, qui se révolte contre le formalisme de la colourfield painting, du pop-art, du nouveau réalisme et du minimalisme, va oppresser l'art de la peinture pure. Les années qui vont suivre ouvrent leurs portes pour un art plus technique : le video-art, les installations... Et pour ceux qui restent fidèles à la peinture, ils vont chercher une nouvelle adaptation de la toile, de l'espace, de la réalité.

Que la peinture ne soit pas morte se prouve encore une fois par une initiative en marge de la Biennale. Sous le nom ‘Italian Factory, la nouvelle scène artistique italienne’ une trentaine d’artistes exposent leurs œuvres en se référant au passé artistique et en créant une nouvelle renaissance. Ils empruntent au monde de la publicité, à la mode, au cinéma, au nouvel emploi de la photographie et à la vidéo. Mais chaque fois ils reprennent le fil de la tradition symboliste et de l’art nouveau. Car ils sont, précisément par tradition, toujours très conscients de l’importance compositrice et formelle de leur tradition picturale classique. Cela apparaît très clairement dans ‘Conserving’ de Matteo Basilé : le portrait d’une jeune fille, la tête entourée de lignes noires qui ressemblent à une couronne d’épines, se référant ainsi aux madones majestueuses du Vénitien Giovanni Bellini.

La peinture est morte ? Vive la peinture !

Vera Lewijse,         
Historienne de l'art         


[1] Freddy de Vree.  Belgique Pays-bas. Convergences et parallèles dans l'art depuis 1945. 1980
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Domenico Gnoli

 

 

 

 

 

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Murakami

 

 

 

 

 

 

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Lucio Fontana

 

 

 

 

 

 

 

 

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Martin Kippenberger

 

 

 

 

 

 

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Jenny Saville

 

 

 

 

 

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Francis Bacon

 

 

 

 

 

 

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Bram Bogaert

 

 

 

 

 

 

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Italian Factory,
Salvatore Garau

 

 

 

 

 

 

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Italian Factory,
Matto Basilé

 

 

 

 

 

Supprimés :
Rauschenberg
Renato Guttuso
Andy Warhol
Roy Lichtenstein,
Droits Sabam

 

Biennale de Venise, Museo Correr.

Exposition accessible jusqu'au 2 novembre 2003.

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