LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université, UCL - Septembre  2003.

     Automne en forêt vu par des peintres différents, par Christian Bodiaux :
     Retour à Rouge-Cloître et autres sites champêtres.

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Voici le mois de septembre, et avec lui, le début de l'automne. Cette saison semble avoir été particulièrement propice à l'inspiration des artistes peintres. Rares sont ceux qui n'ont pas fixé un moment éphémère de la fin de la belle saison.

Pourquoi l'automne ? Sans doute s'agit-il de la saison la plus riche en nuances de coloris, grâce à la lente agonie des feuillages. Certains jaunissent, d'autres deviennent pourpres, pour finir par brunir. De surcroît, le soleil a perdu beaucoup de son intensité sous nos latitudes, ce qui évite les contrastes trop durs. Les rayons obliques donnent du relief aux paysages, et détachent chaque arbre par rapport à ses voisins. Enfin, les jeux de reflets dans les pièces d'eau acquièrent une subtilité sans pareille en d'autres saisons (fig. 1). En effet, les feuilles déjà tombées sur les étangs et les mares ponctuent de leurs couleurs la surface des eaux.

Que les artistes apprécient l'automne, c'est une chose. Mais comment s'y prennent-ils pour rendre à leur public les impressions qui les ont guidés dans leur travail créatif ? Quelques exemples devraient permettre de le comprendre. Ces exemples sont pour plusieurs des tableaux qui ont fait ou qui font l'objet de transactions sur le marché de l'art. Après une apparition fugace, ils disparaissent à nouveau pour plusieurs années. Il nous a donc paru intéressant d'en présenter quelques-uns, afin que la mémoire de leur existence soit préservée.

L'un de ces tableaux est d'un intérêt assez grand, non pas du fait de la notoriété de l'artiste, largement inconnu, mais bien en raison du sujet représenté (fig. 2). Il s'agit d'une vue du chemin qui longe un des étangs du site du Rouge-Cloître, en forêt de Soignes, que nous avions brièvement présenté dans une chronique précédente. L'artiste, Robert Sliepers, a figé le sentier tel qu'il était en 1946. On reconnaît bien l'endroit, qui n'a pas changé.

A peu près au milieu de la composition, les hêtres lancent leurs ramures au-dessus du chemin, qu'ils abritent ainsi du soleil. Ils sont enracinés au pied d'une butte, qui s'élève vers la droite. A gauche, on devine l'étang, bordé d'arbrisseaux. Les tons sont chauds et terreux. Bien que n'ayons pas examiné le tableau in situ, la touche semble assez épaisse.

Or, cette composition correspond à celle d'un tableau de Luppens, que nous avions présenté précédemment (fig. 3). Il s'agit du même endroit, à la même saison, dans les mêmes conditions de lumière. De plus, les dimensions des œuvres sont équivalentes. On peut pousser l'analogie plus loin. L'époque de réalisation du tableau de Luppens doit être plus ou moins la même également. La parenté va jusqu'au support :ni l'un ni l'autre n'a utilisé de la toile, mais bien un support rigide (bois et éternit).

Toutefois, les coloris distinguent fondamentalement ces œuvres. Peut-être Sliepers a-t-il peint son tableau à un moment plus avancé de l'automne. Les feuilles sont brunes, et les arbrisseaux à gauche les ont déjà perdues. Ceci donne un caractère mélancolique et assez terne au tableau. L'impression dégagée correspond cependant assez bien à la réalité.

Luppens, quant à lui, a opté pour le début de l'automne, alors que le feuillage ravit par le chatoiement de couleurs. On trouve encore du vert, alors que les tons bruns, ocres, rouges, jaunes et orangés commencent à s'imposer. L'effet est nettement plus dynamique que la composition de Sliepers. Luppens a amplifié le mouvement des troncs et des branchages, leur donnant ainsi davantage de présence. Les rehauts plus clairs y contribuent aussi. Enfin, Luppens accentue également l'effet de tunnel du sentier couvert par les ramures, tandis que Sliepers se cantonne à une composition plus réaliste, mais avec moins d'impact.

Les deux artistes donnent donc chacun une vision différente du même lieu, l'un plus orienté vers la fin de saison, l'autre encore imprégné des dernières impressions de l'été.

Nous ne possédons pas davantage de renseignements sur Robert Sliepers que sur Luppens. Ces tableaux permettent-ils de conclure que les deux artistes devaient se connaître ? Sans doute non, car l'endroit a tout pour attirer les peintres ; il n'est pas étonnant que deux artistes l'aient pris pour source d'inspiration. On pourrait même postuler l'existence d'autres compositions similaires par d'autres artistes, sans que cela induisent de lien entre eux.

Autre exemple de paysage forestier automnal, le Départ pour le pâturage de Maurice Hagemans (1852-1917) (fig. 4). La composition est radicalement différente des deux précédentes. Ici, on se trouve en pleine forêt, sur une drève rectiligne. Les arbres ont déjà perdu beaucoup de feuilles, qui jonchent le sol. L'ambiance est sereine, grâce à la chaude lumière tamisée par les feuillages colorés. La composition conduit le regard du spectateur vers le centre, où évolue un troupeau de moutons, conduits par le berger. Ce groupe entraîne le spectateur à sa suite vers le fond du tableau. Toutefois, il s'en dégage une grande mélancolie, comme souvent lorsque les personnages principaux s'éloignent vers un but non défini.

Notons que Maurice Hagemans était friand de troupeaux de moutons, qu'il a peints à plus d'une reprise. En voici deux autres exemples, des transpositions quasi littérales du tableau en forêt (fig. 5, 6). On peut se demander si les moutons servent d'agrément au décor, ou si celui-ci encadre un motif fétiche.

La composition du Départ pour le pâturage rappelle celle du tableau de Garot que nous avions présenté en même temps que ceux de Luppens, en ce que l'artiste a choisi de verticaliser sa composition grâce aux fûts des hêtres (fig. 7). Ce procédé donne davantage de majesté à la toile et permet un cadrage traditionnel. Garot ménage des effets de lumière en créant un contraste entre le fond de la composition lumineux et l'avant-plan sombre, bon moyen d'attirer le regard. Hagemans, lui, choisit une lumière uniforme, et c'est le troupeau qui imprime le dynamisme. Comme quoi, chaque artiste trouve le moyen de mettre en valeur sa composition.

Ces quelques exemples, qu'on pourrait multiplier, donnent un aperçu de la variété des représentations automnales. On reste étonné de l'inventivité des artistes, qui ne sont pas en peine de compositions originales. 

Luppens et Sliepers donnent chacun leur interprétation du même lieu, à la même saison. On en a vu les différences. Garot et Hagemans font quant à eux dans le majestueux. Tous livrent une image de la réalité, Ils se sont basés sur la réalité, qu'ils immortalisent avec plus ou moins d'exactitude. Sliepers, Hagemans et Garot s'en tiennent à une reproduction assez fidèle des choses, tandis que Luppens transforme légèrement la nature pour mieux exprimer ses impressions. En ce sens, il révèle un réel souci impressionniste.

Christian Bodiaux,     
Chercheur UCL     
 

Si certains lecteurs possédaient des informations à propos de Luppens et Sliepers, nous leur serions reconnaissants de bien vouloir nous les communiquer.

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Fig. 1. 

 

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Fig. 2.
Robert Sliepers

 

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Fig. 2.
Robert Sliepers, détail

 

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Fig. 3
Luppens

 

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Fig. 4.
Maurice Hagemans

 

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Fig. 5.
Maurice Hagemans

 

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Fig. 6.
Maurice Hagemans

 

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Fig. 7. 
Louis Garot

 

 

 

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