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LA LETTRE MENSUELLE |
| Un
article de Christel Mahieu. Septembre 2003 "Jules Du Jardin l'Idéaliste (1863 - 1940) : Itinéraire d'une désillusion", L'idéalisme, un courant très particulier, une philosophie, une foi... |
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;; Nos investigations ont visé à retracer le parcours de Jules Du Jardin (1863-1940), personnalité artistique éclectique de fin de siècle en Belgique. L’histoire de l’art a toujours fonctionné à deux vitesses. En Belgique, la fin du siècle est riche de par sa diversité artistique. Occupant le devant de la scène, les XX et La Libre Esthétique rayonnent ; Ensor, Khnopff, Rops, Permeke et Spilliaert captivent. Les autres restent anonymes… Bien que peu ou jamais étudiée, cette lame de fond a charrié de nombreux artistes, bien plus nombreux que les génies ! A travers la personnalité de Du Jardin, c’est toute une frange de la réalité artistique de l’époque que nous exhumons. Connu pour son ouvrage de référence L’Art Flamand, Jules Du Jardin est resté une personnalité de l’ombre. Eclectique, il cumula des disciplines variées : il était à la fois critique et historien d’art, homme de lettres, peintre, promoteur immobilier et il s’engageait socialement auprès des démunis, artistes ou civils. Jules Du Jardin grandit à Bruges dans une famille de banquiers et industriels francophones. Malgré la crise économique qui frappe le pays dès 1845, les affaires sont florissantes. Parallèlement à la réussite financière, les Du Jardin agissent socialement : une coopérative ouvrière est créée au sein de leur fabrique de coton pour l’achat et la distribution de denrées alimentaires et de charbon, des soins médicaux sont dispensés sur les lieux de travail, des bains sont mis à la disposition des ouvriers… A la mort de Félix Du Jardin, fondateur de la banque, sa veuve et son fils Jules, continuent d’exploiter et de développer l’empire bancaire et industriel mais des investissements peu judicieux finissent par les ruiner : la faillite est déclarée en 1874. C’est dans ce contexte difficile que Jules Du Jardin père et sa femme, Louise De Ridder, arrivent à Bruxelles, le 20 janvier 1876. Ils ont six enfants : Jules est l’aîné, il est né en 1863. Jules Du Jardin fils est inscrit au collège Saint-Michel dont il sort diplômé en 1881. Il suit alors les cours préparatoires au droit à l’Université de Louvain mais il ne poursuivra pas la carrière juridique qui s’ouvrait à lui car en octobre 1882, il préfère s’inscrire à l’Académie des Beaux-Arts où il restera jusqu’en 1885. A l’Académie, il côtoie, entre autres, Jean Delville, Albert Ciamberlani, Eugène Laermans, Guillaume Van Strydonck , Omer Coppens, Jan Toorop, Josef Mideleer et Henri Ottevaere. Il suit également les cours que Franz Meerts dispense au sein de son atelier libre à Anvers. Jules Du Jardin fréquente Frantz Meerts et c'est donc logiquement qu'il participe en 1885 à la fondation du cercle Voorwaarts sous la houlette de ce dernier. Du Jardin est présent à toutes les expositions du cercle de 1888 à 1893, année qui voit la dissolution du groupe. Au Voorwaarts, chacun suit librement sa voie sans aucune révolution toutefois. En effet, le Voorwaarts s’inscrit dans un courant qui garde ses distances vis-à-vis du modernisme pictural. Les invités sont, par exemple, les peintres les plus traditionalistes du cercle des XX tels Théo Verstraete, Adrien-Joseph Heymans, Gustave Vanaise et Alfred Verhaeren qui, d’ailleurs, démissionneront du cercle fondé par Octave Maus entre 1884 et 1887. Pressentant la fin du Voorwaarts, survenue en 1893, Jules Du Jardin tente, en sa qualité de secrétaire, d’introduire au Voorwaarts des artistes anversois qui, en opposition au conservatisme de leur ville, souhaitent moderniser le réalisme pictural. Ainsi, après Stobbaerts, Du Jardin fait la connaissance d’Isidore Meyers et l’invite à exposer au Voorwaarts. Les deux artistes exposeront régulièrement ensemble et cette amitié fera entrer Du Jardin dans le cercle des artistes de l’Ecole de Termonde. Parallèlement à la peinture, Jules Du Jardin publie, dès 1886, des articles traitant d’art dans la Fédération Artistique. Du Jardin inscrit la modernité picturale dans la lignée de l’esthétique naturaliste littéraire. Alors qu’il rédige ces lignes, ses premières œuvres peintes s’inscrivent dans la continuité des théories défendues dans ses articles. Ses toiles à tendance naturaliste illustrent la condition paysanne selon une observation sur le vif de la vie quotidienne. Le souci du réel est devenu une véritable tradition en Belgique depuis la Société Libre des Beaux-Arts, créée en 1868. Jules Du Jardin effectue ses débuts sous une position esthétique devenue conventionnelle et constituée en école nationale au début des années 1880. Il s’attache, par le biais de toiles comme "Un jeune garçon pelant des pommes de terre devant un poêle", "La petite fille aux choux" et "L’homme aux choux" ainsi que "Les joueurs de billes", au monde rural et principalement, à celui de l’enfance dans ce milieu. Par ses choix iconographiques, l’artiste manifeste son attachement à la Flandre, plus paysanne qu’ouvrière, ainsi qu’à ses valeurs de stabilité et de durée. Le paysan est l’expression immuable de valeurs ancestrales. La peinture de Du Jardin subit ensuite une transition brutale: l’artiste passe à un art mondain de salon par la pratique du portait. Ces tâtonnements sont ceux d’un jeune artiste qui se cherche en adhérant aux formules reconnues ayant fait leurs preuves dans des styles très différents. En effet, les premiers essais picturaux de Du Jardin sont clairement tributaires de l’admiration qu’il porte à certains artistes belges. Ainsi, la composition de l’œuvre la plus ancienne de l’artiste dont nous possédons une trace, "L’enfant pelant des pommes de terre devant une poêle" de 1885, s’inspire du "Pouilleux indisposé voulant se chauffer" d’Ensor et du "Lampiste" pour la figure du garçon en tenue de travail. Jules Du Jardin expose également à l’ "Als ik kan". Ce cercle a été crée le 25 octobre 1883 par neuf élèves de Charles Verlat, professeur de peinture à l’Académie d’Anvers puis directeur. Les membres, à l’exception de Henry Van de Velde, sont tombés dans l’oubli. Leur devise "Als ik kan", "Si je puis", est empruntée à Jan Van Eyck : elle manifeste l’attachement de ces jeunes peintres à la tradition flamande. Au delà de cet aspect traditionnel, l’objectif du groupe était de permettre à ses membres d’exposer en dehors des Salons triennaux officiels. Ainsi, l’ « Als ik kan » était en lutte avec les Salons, qui représentaient une véritable concentration des forces de l’ancienne garde. Ils ont été sensibles aux courants internationaux qui, sans être avant-gardistes, visaient à rompre avec l’Académisme : le pleinairisme et un impressionnisme modéré et "local" les influencent. La position artistique du groupe est illustrative du choc et des tiraillements entre tradition et innovation. Jules Du Jardin s’inscrit parfaitement au sein de cette dialectique. Par
ailleurs, Du Jardin expose le portrait de sa soeur, Louisa,
au cercle des XIII, à Anvers, en mars 1891. Emile Claus, Théodore Verstraete, Albert
Baertsoen,
Isidore Meyers, Guillaume Van Strydonck
et Fernand Khnopff participent également à cette
manifestation. Les XIII regroupaient les peintres flamands attentifs au
renouveau du réalisme. Corroborant
ses choix artistiques, Jules Du Jardin, dans les articles qu’il rédige pour La
Fédération artistique, révèle son opposition au conservatisme artistique et son
intérêt pour un certain modernisme. Du Jardin cite, comme exemples d’adeptes du
modernisme, Rops, Constantin Meunier, Courtens, Stobbaerts et Verwée. Il
s’attarde sur les œuvres de Léon Frédéric et de Fernand
Khnopff, subtil héritier
d’Alfred Stevens, qui, chacun à leur manière, réclament la mort de la
convention. Ces trois derniers artistes se révèlent être une source
d’inspiration flagrante de la peinture de Du Jardin. Lors de la dernière exposition du Voorwaarts en 1893, Du Jardin livre un "Portait de Melle M.B. pour être placé dans un salon japonais" et un "Essai de colorisme basé sur l’étude de l’harmonie musicale, d’après les études de G.Delescluze". Le portrait de femme, annonce la voie symboliste sur laquelle s’engage l’artiste aux alentours de 1892. "Le portrait de Melle M.D." vise à exprimer- au moyen de six symboles, chiffre divin- que la virginité est le reflet de la divinité sur terre. Ce portrait recourt à la mode du japonisme, en vogue à la fin du XIXème siècle, et intègre l’influence de Stevens, de Whistler et de Khnopff, notamment par le rendu de tonalités de blanc, ainsi que par le choix d’une robe-carcan protectrice du corps féminin. La couleur blanche, synonyme de pureté, est associée au lys de même signification. La dernière exposition du Voorwaarts marque pour Jules Du Jardin une période de transition amorcée par la découverte des travaux occultistes de l’Abbé De Lescluze, qu’il applique dans une toile exposée en 1893 et aujourd’hui non localisée. Les recherches de De Lescluze, basées sur l’observation des primitifs flamands, concernent l’emploi des tons et des tonalités en peinture. Il a constaté l’existence d’une harmonie colorée analogue aux harmonies musicales : quelques couleurs seulement peuvent être employées ensemble dans une œuvre d’art. Une gamme précise est caractéristique d’un artiste, voire d’une école : il suffit alors d’une teinte pour définir l’ensemble de celles qui sont utilisées. Ainsi, il permet une analyse pointue des œuvres passées et il livre aussi une clé de réalisation aux artistes. Du Jardin est avant tout un intellectuel, fasciné par les idées, et son amour de celles-ci le pousse à les mettre en pratique. Du Jardin se prend de passion pour une construction scientifique de l’art. C’est ainsi que Du Jardin se tourne aussi vers le numérisme, découvre les travaux de Vurgey dans L’initiation, revue occultiste menée par Papus et "entre en idéalisme". L’histoire du symbolisme belge est indissociable de l’influence exercée par Joséphin Péladan. Adepte des sciences occultes, Péladan avait fondé les Ordres de la Rose-Croix catholique, du Temple et du Graal et pris le titre de Sâr. La première geste esthétique de Péladan est inaugurée le 9 mars 1892. Péladan émet de rigoureuses règles : "L’Ordre favorisera d’abord l’Idéal catholique et la mysticité. Au-dessous, la Légende, le Mythe, l’Allégorie, le Rêve". Des artistes belges participent au premier salon Rose-Croix : il s’agit de Fernand Khnopff, de George Minne, de Jan Toorop, de Jean Delville, d’Henri Ottevaere, d’Emile Fabry, d’Albert Ciamberlani et de Xavier Mellery. Péladan parcourt une nouvelle fois la Belgique à la fin mars 1894 afin de choisir les œuvres qui seront exposées à la troisième geste de l’Ordre. Il visite les ateliers d’Emile Fabry, d’Albert Ciamberlani, d’Henri Ottevaere, de Jean Delville, de Fernand Khnopff, de Jules Du Jardin et de son grand ami Josef Mideleer.
Jules Du Jardin expose, au troisième salon de Péladan, L’œil mauvais, présenté,
la même année au salon d’art idéographique de Kumris, ainsi que Le Verbe fait chair. Cette toile, datée de 1893, représente un être androgyne, voilé de
blanc, coiffé d’un diadème tripartite, sur un pur et immatériel tapis de lys.
L’artiste s’inscrit, par cette représentation, au sein de la thématique
catholique à laquelle Péladan incite : le Verbe, parole de Dieu, fait
chair n’est autre que Dieu lui-même en la personne du Christ. Du Jardin mettait
en application le numérisme pour lequel il se
passionnait. L’initiation de Du Jardin au numérisme par Francis Vurgey marque son entrée au sein du cercle Kumris. Kumris, dont le nom provient de la mythologie celtique, créé en juillet 1890, est issu de la mouvance de la Rose-Croix. Les premiers travaux de la section théorique de Kumris visaient à dresser un bilan des connaissances occultistes de la tradition égyptienne jusqu’à l’époque contemporaine. La section pratique s’appliquait à diverses expériences de spiritisme, de télépathie, de magnétisme, de numérologie, d’astrologie ou d’hypnotisme. Lors
de la deuxième exposition de Kumris, en février 1894
à l’hôtel Ravenstein, Du Jardin expose "L’œil
mauvais" encadré par Craco, décrit par un
critique comme "symbolisé à l’aide d’une vieille mégère émergeant
d’un lac aux bords fleuris". Cette toile est un amalgame de thèmes chers
aux symbolistes : la représentation d’une femme dans un lac évoque la
noyade de Mélisandre, l’émergence d’une tête rappelle
la décapitation de saint Jean-Baptiste, la frontalité du visage nous fait
penser à la Méduse, Gorgone au regard pétrifiant. Cette fusion, renforcée par
la collaboration avec Craco dont le cadre met en
scène des créatures nocturnes et maléfiques, manifeste l’envie de Du Jardin
d’atteindre un art total, préoccupation hautement symboliste. Les articles que rédige Jules Du Jardin à partir d’avril 1891 se font l’écho des recherches, des expériences et des préoccupations qui animent le groupe Kumris. Du Jardin s’enthousiasme face aux possibilités offertes en peinture par le numérisme : la forme de leur toile a une signification, le nombre de leurs personnages en a une. Du
Jardin fait également part dans ses articles des réflexions menées quant à
l’utilité de l’hypnotisme en art. En Belgique, la question de l’hypnose est
l’objet de débats houleux au début des années 1890. Il s’agissait en effet de
savoir si une personne hypnotisée pouvait être manipulée et poussée à commettre
des actes répréhensibles comme le meurtre. Du Jardin était de ceux pour qui
l’hypnotisme avait des vertus car ce transfert, d’une personne à une autre, à
travers l’espace, d’un fluide magnétique, pourrait fonctionner entre un homme
et une œuvre d’art ! Non
content de la vitrine que lui offre La Fédération artistique pour diffuser ses
théories occultistes, Du Jardin fonde, en août 1892, à Gand, une revue bi-mensuelle à orientation
idéaliste : Broutilles d’art. L’artiste réitère, dans sa revue, des notions qui lui sont chères : le temps
venu de l’avènement d’un art neuf et son attachement à la tradition picturale
flamande. Du Jardin manifeste, en effet, clairement son engouement envers
l’occultisme et le symbolisme pictural. Il envisage ainsi "un art
mystique" qui cherche à connaître métaphysiquement l’absolu et les êtres
abstraits. Quels artistes Du Jardin estime-t-il conformes à ses
principes ? Louis Delbeke , Fernand Khnopff , Xavier Mellery. Par ailleurs, il salue les œuvres de
Levêque, Toorop et Puvis de Chavannes . Fin 1894, il écrit qu’il existe un seul
artiste pour réaliser le véritable art symbolique : Jean Delville. Encouragé par son succès aux gestes de Péladan à Paris, Jean Delville annonce, au début du mois d’août 1895, la fondation d’un cercle ouvert aux seuls artistes idéalistes qu’il place sous le patronage de Péladan. Les sujets historiques, militaires, orientalistes, humoristiques, sportifs, les marines, les paysages ; les thématiques paysannes ou animalières, les natures mortes sont bannis des Salons d’Art Idéaliste. En
1896, Delville crée le premier Salon d’Art Idéaliste.
Du Jardin qui expose, une fois de plus,
Le Verbe fait chair. En 1898, s’ouvre le troisième Salon organisé par Delville auquel la presse réserve un accueil favorable.
Toutefois, après ce troisième Salon, Delville dissout
la formation. Désormais,
Du Jardin valorise le pouvoir de l’écriture, l’artiste étant aussi bien celui
qui manie la plume que le pinceau. Dès 1892, il publie un recueil de ses
articles : A propos d’art. Cet ouvrage réunissait les deux amours de Du
Jardin : la tradition et l’art idéaliste. Le
temps passant, l’engagement inconditionnel de Du Jardin envers l’idéalisme
subit quelques revers. Il constate que la reconnaissance de l’idéalisme si
ardemment défendu, tarde à venir. Du Jardin avoue qu’ "aucune œuvre
idéaliste contemporaine ne résume l’intégralité de l’esthétique que nous
ambitionnions de réaliser". L’artiste ne renie pas pour autant
l’idéalisme, il tempère simplement ses attentes : "Nous ne
prophétisons pas pour demain, mais pour après-demain". Le milieu des années
1890 voit l’essoufflement du militantisme idéaliste et l’émergence d’un
engagement pratique. Celui-ci, qu’il soit social ou littéraire, naît d’un
besoin de réalisation concrète chez un artiste en proie aux désillusions
esthétiques. En 1894, avec Delville, Du Jardin décident de constituer une société coopérative pour la fourniture à prix réduit du matériel nécessaire aux artistes. La Société Coopérative Artistique est fondée collégialement par une cinquantaine d’artistes. Elle a pour objet de dépasser les querelles de style : elle répond, en effet, à un besoin de tous et se veut accessible à chacun. Les articles sont disponibles dans le magasin de la coopérative artistique situé dans un premier temps 19, rue de la Banque et ensuite 17, rue du Midi, où il se trouve encore à l’heure actuelle ! Un projet de Cité des Artistes est également initié par la coopérative artistique. Celui-ci naît un jour de l’été 1896 sur la côte belge, à Knokke. Une vingtaine d’artistes peintres et littérateurs décident de construire un endroit propice à la rêverie, à l’étude et aussi au repos. Paul Hankar se charge de réaliser les plans d’une cité sur un terrain de Westende. Avant de commencer les travaux, il convenait de soumettre le projet à une assemblée générale, qui fut convoquée le 3 avril 1897: seuls une dizaine de membres se donnèrent la peine d’être présents. "La Cité des Artistes" resta à l’état de projet, sa réalisation étant vouée à l’échec face à l’apathie des membres de la Coopérative Artistique. Jules Du Jardin reste secrétaire de la Société Coopérative Artistique jusqu’en 1900. Il en devient administrateur le 3 décembre 1901. Le 29 décembre 1906, Jules Du Jardin devient également administrateur de la Société Anonyme Immobilière d'Entreprises de Stockel qui en urbanise le plateau: diverses avenues sont tracées et l'espace enserré entre elles est vendu sous forme de centaines de terrains à bâtir pour villas. Lorsqu’il évoque cette partie de sa carrière, Du Jardin explique qu’il s’est attelé à la création de toute une petite ville d’une centaine d’hectares à Woluwé-Saint-Pierre. Il prévoyait aussi une église et une école. Trente-quatre villas furent construites en trois ans. Le quartier garde le souvenir du rôle que Jules Du Jardin a joué dans sa construction : une rue porte son nom. Entre 1895 et 1900, Jules Du Jardin se consacre à la rédaction et à la publication de "L’Art Flamand" : plus de 1500 pages en six volumes illustrés dans le texte de milliers de dessins réalisés par Josef Mideleer ! La jeune nation fraîchement constituée en 1830 prend à son actif la tradition flamande. La Belgique désire se forger une identité propre susceptible de fédérer l’ensemble des individus dans la fierté. Du Jardin élabore une vision cyclique de l’histoire de l’art qui, bien que composée de grandeurs et de décadences à l’image des théories de Vasari, est en perpétuelle évolution. L’apogée en est l’art idéaliste. Jules Du Jardin réalise la synthèse des aspirations à la fois réalistes et idéalistes de l’art belge. La rédaction de "L’Art Flamand" marque un changement stylistique dans la peinture de Du Jardin. En effet, l’auteur, plongé dans l’analyse de la tradition picturale réaliste de nos contrées, se tourne vers une pratique typiquement flamande de la peinture. Nous l’avons vu, Du Jardin avouait qu’aucun artiste, pour l’heure, n’était capable de réaliser l’esthétique idéaliste qu’il théorisait. Nous pouvons lire dans cette déclaration l’aveu de son incapacité personnelle. La fréquentation des artistes de l’école de Termonde et un regain
d’intérêt pour la pratique du paysage à la fin de siècle sous l’influence de
l’impressionnisme français, pourrait expliquer le retour de Du Jardin à une
production de type flamand. L’artiste investit, le plus souvent à l’huile, la
palette entière du réalisme. Il pratique assidûment le paysage, la peinture
animalière, les marines, la nature morte et le portrait. Si Du Jardin déclarait
peindre sur le motif et en plein air, il s’est inspiré pourtant, plus d’une
fois, de clichés photographiques qu’il tirait, semble-t-il, lui-même. L’artiste
conserve un style très traditionaliste sans grande originalité : il n’a
pas encore découvert sa touche personnelle. Le 4 août 1914, l’Allemagne, en guerre contre la France, fait fi de la neutralité de la Belgique et envahit son territoire afin d’en découdre rapidement avec l’ennemi. La Belgique est occupée dès le 3 décembre 1914 et la demeure de Jules Du Jardin, sise au 22 avenue des Courses, en lisière du bois de la Cambre, est réquisitionnée par l’ennemi. L’artiste décide alors de s’exiler en Angleterre. Quelque soixante artistes font ce choix, parmi lesquels le grand ami de Du Jardin, Jean Delville, et aussi Victor Horta, Emile Claus, Georges Minne, Victor Rousseau, Hippolyte Daeye, Edgar Tytgat, Valerius de Saedeleer, Van de Woestyne, Maerterlinck et Verhaeren… Durant son séjour à Londres, Jules Du Jardin intègre la franc-maçonnerie. La Respectable Loge Albert de Belgique voit le jour. Les maçons dispersés dans la métropole se rassemblent, quelle que soit leur loge d’origine. Jules Du Jardin est parrainé par Jean Delville, membre de la Loge des Amis Philanthropes. L’activité maçonnique de Du Jardin est intimement liée à sa pratique littéraire qu’elle influence. Il participe, à la fin de son séjour, à la rédaction d’un journal, à l’intention des Belges expatriés, dirigé par Alfred Lemonnier : "L’Indépendance belge". Du Jardin n’en
continue pas moins de peindre. La guerre et les conditions matérielles semblent
avoir poussé Du Jardin vers un style neuf lié à la pratique du dessin. Cette
technique, utilisée dans un premier temps pour réaliser des paysages, apporte à
l’artiste la spontanéité et le naturel qui lui faisaient défaut jusqu’alors.
Dans des dessins de transition comme "Robin Hoods Bay" ou
"Le port de Whitby
(Yorkshire)", qui attestent de ses pérégrinations, l’artiste atteint, en
quelques coups de fusain, une vision synthétique mêlant détails et esquisse.
"Une lady respectable" est composée de segments de lignes
juxtaposés : la figure est géométrique et angulaire. "La right
honorable Lady Conforth" est, pour sa part,
dessinée tout en longueur. Le style des ces dessins suit deux directions
annonciatrices de l’évolution ultérieure de l’artiste. Effectivement, celui-ci
réalise "Les Epîtres aux civilisés futurs , "Les Ruines
humaines" et "Les morts vivants", où il témoigne de la
maîtrise de cette nouvelle technique. Ces trois séries, réalisées en partie sur le sol britannique et achevées en Belgique où Du Jardin les fait lithographier, présentent des caractéristiques communes, dont la principale est la noirceur. Les tourments et la déchirure se ressentent dans les thèmes, le style et la légende des œuvres d’un artiste que la guerre fait passer à la modernité. L’appellation "Epîtres aux civilisés futurs" renvoie à des articles publiés par Levêque, dans La Ligue Artistique, entre avril 1895 et septembre 1896. Ses lettres ouvertes, adressées, en un langage violent, aux artistes futurs, les mettent en garde contre la face sombre de l’humanité. La vulgarité, la méchanceté, la stérilité, le péché, le mal trônent sur ce monde. Il se donne pour mission de faire voir toute l’horrifiante laideur des âmes afin, peut-être, de provoquer un ultime sursaut chez certains. Son
état d’esprit est aussi noir que celui de Levêque. Du
Jardin attendait une ère nouvelle, collectiviste, supérieure et sage. Or, il
est plongé ans la tourmente et la violence. La guerre est pour lui une
véritable déchirure. Par le biais de ses dessins, l’artiste fait l’inventaire
des drames et des souffrances humaines qu’il oppose à la bêtise, à l’arrogance
des bourgeois sans cervelle et des dirigeants imbus d’eux-mêmes, coupables
désignés de la déchéance. Il entend laisser une trace de la barbarie du XXéme siècle à l’intention des
"civilisés futurs" : ceux-ci doivent reconnaître, juger et se
souvenir de la débandade et de la décadence afin de s’en préserver ! "Les Morts vivants" sont dessinés à Bruxelles, où l’artiste est rentré le 30 janvier 1919, entre 1921 et 1923. Cette série est constituée de portraits, sur fond blanc, d’hommes et de femmes auxquels Du Jardin attribue un sobriquet révélateur de leur personnalité ! L’artiste révèle et incrimine le manque de vivacité d’esprit, la vanité et la superficialité de l’existence des bourgeois vides d’âme dont les yeux éteints sont le miroir. La troisième série intitulée "Les Ruines Humaines" met en scène l’autre pan de la société : les pauvres et les vieux, en un mot les misérables détruits par la vie envers lesquels Du jardin éprouve beaucoup de commisération. Le style de l’artiste touche au cubisme tant les visages sont fracturés, facettés et décomposés. La guerre qui déchire Du Jardin le fait basculer, au point de vue artistique, dans la modernité. L’artiste trouve un style qui lui est propre, un style qui sollicite à la fois l’intellect et le sens social, deux aspects essentiels de sa personnalité. La maturité artistique s’accompagne d’une profonde désillusion, face à l’étendue de la bêtise humaine, qui ne fait que s’amplifier, le 30 janvier 1919, lors du retour en terre natale. Bien que las, il se sent investi d’une mission : ressusciter sa Flandre. Il fonde alors une coopérative régionale, baptisée "La Renaissance du Pays", pour la restauration de la région d’Ypres, où il est attaché au domaine de Poelcapelle. Il participe, au niveau national, à la Fédération des Sinistrés de guerre. Homme de terrain
et intellectuel engagé, Du Jardin est affilié, le 2 juin 1919, à la Loge
maçonnique "Les Amis philanthropes" dont il fait partie jusqu’en
1933. Le personnage se fait alors discret… Retiré de la scène publique, il
s’occupe, en compagnie de son ami l’Abbé Conrotte,
restaurateur de l’Abbaye de la Cambre, d’occultisme et d’expériences
numérologiques. Il meurt le 21 octobre 1940, à l’aube du second conflit mondial
qu’il n’eut pas la force d’affronter… Du Jardin laissera le souvenir d’un intellectuel enthousiaste, d’un
passionné. Il était un humaniste amoureux de sa Flandre et d’occultisme,
parfois utopiste mais toujours social… Christel Mahieu, |
* L'artiste
Jeune garçon pelant...
Petite fille aux choux
Les joueurs de billes
Portrait de Melle B. ....
Portrait de Melle J.D.J.
Le Verbe s'est fait chair
L'oeil mauvais
Paysage
Marine
Nuit lunaire
Paysage sans titre
Sans titre
Paulette
Portrait de famille
Photo... famille
Demeure de Du Jardin
Le port à Whitby
Robin Hoods Bay
Une lady respectable
... Lady Conforth
Epître
première,
Epître 9...
Epître 11
Les morts vivants
Les ruines humaines
Les ruines humaines
Supprimés
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