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En 1901, Félicien Jacques expose trois tableaux à Paris, dont Notre-Dame
d'Avioth. A un amateur qui lui en offre 2000 francs, une fortune alors, il
refuse de le céder, répondant : "S'il vaut 2000 francs pour lui, il les
vaut aussi pour moi".
Cette anecdote, tirée du remarquable ouvrage
qui accompagne l'exposition, illustre la discrétion dont l'artiste lui-même
entoura sa production. Il ne participa quasi à aucun salon, aucune exposition,
vendant très peu. Certes aussi, les thèmes qu'il propose sont éloignés de ce
qu'il était, même à son époque, de bon ton de vendre. Voilà qui explique
que les oeuvres se trouvent très peu en mains privées : le Musée gaumais de
Virton et le Musée en Piconrue de Bastogne en ont reçu l'essentiel par legs.
C'est dire la nécessité de cette
rétrospective dédiée à un artiste méconnu mais fécond, souvent capable d'une
facture réussie et touchante, et livrant à profusion un témoignage "ethnographique"
sur la vie rurale de la fin
19e au début 20e.
Félicien Jacques bénéficia d'une solide
formation : Ecole St-Luc de Bruxelles, et Académie Royale de Bruxelles où il
suivit pendant 4 ans l'enseignement rigoureux de son directeur Jean-François
Portaels. Lui-même deviendra professeur de dessin au Collège de Virton et à
l'Athénée d'Arlon. Assuré de vivre au moins décemment, il fit oeuvre de
peintre durant ses loisirs, ses vacances.
S'il a essayé tous les genres (portrait,
paysage, scène de genre, nature morte...), son style resta assez constant, la luminosité
s'épanouissant pourtant avec la maturité. Sa peinture est franchement
réaliste, pleinement soucieuse de rendre le détail juste, la couleur exacte,
le décor à l'identique. Nous nous trouvons ainsi face à un ensemble qui nous
restitue avec force précision les meubles, les ustensiles, les logis, les tâches
et leur organisation à cette époque.
Mais ce serait un peu court de résumer
Félicien Jacques à ce réalisme presque photographique. Car
le sentiment du peintre et de ses modèles transparaît dans pas mal de
tableaux. Ces paysans, ces pauvres parfois, sont dignes, acceptent leur
condition, ne la transcendant que dans l'accomplissement de l'ouvrage et, quand
il y a nécessité d'un recours, dans leur ferveur, leur piété.
Nulle plainte, nul gémissement dans ces
bouches, nulle lamentation dans ces yeux, nulle supplique dans ces profondes
rides, nulle récrimination dans ces attitudes. Jamais Félicien Jacques ne
succombe au misérabilisme, parce que ces gens sont dépourvus, pas misérables.
Ils acceptent et rendent grâce à Dieu d'avoir donné le bois, le pain, la
laine, le chanvre. Comme le dit C. Chariot, "le monde rural ne manque de
rien et ce qui viendrait à manquer est à chercher dans la prière,
fataliste". J'ajouterais que si fatalisme il y a, il n'est jamais
renoncement ou abandon.
Et puis ce silence autour du pèle (le
poêle), le songe indifférent au temps que la grande horloge égrène,
deviennent perceptibles. Je disais à M. Chariot que l'on songeait à l'école
intimiste de Verviers, à Le Brun, voire aux dessins de Mellery. C'est patent dans certaines
perspectives d'intérieurs habités d'une présence que l'on devine y frémir. Gwennaëlle
Gribaumont, qui écrit une remarquable analyse, a établi ce parallèle avec Le
Brun, avec cette intimisme pictural qui confère une existence propre, une vie
aux objets les plus anodins et même à la lumière.
Il faut donc voir ce peintre pour la qualité
de son oeuvre, même si certaines toiles ont un moindre bonheur. Chaque tableau a une
valeur pour son amour des siens, de ses proches, pour la valeur aussi documentaire.
Les paysages sont les seuls à mon avis qui laisse un goût de déjà vu, tout
le reste nous en apprend sur ces gens ô combien respectables, sur leur manière
de vivre.
J'ai repris à dessein dans les illustrations Les
deux mendiants au Magenot : c'est l'une des rares oeuvres où l'on sent
poindre la commisération chère au réalisme social. Il y a du Laermans dans ce
tableau, dans la posture des personnages comme dans l'évocation du sort de la
malheureuse femme et de son enfant. Les deux artistes furent amis lors de leur
séjour chez Portaels. La mémoire, toujours !
Le livre qui est édité est remarquable, je
l'ai dit. Outre la pertinente et largement documentée analyse de Gwennaëlle
Gribaumont, celle à l'identique de Constantin Chariot sur cette ferveur omniprésente, on lira
avec grand intérêt les participations de Philippe Barthélémy, dialectologue
qui a traduit des textes en patois gaumais, et d'Eric Hanse qui brosse un bien intéressant panorama du mobilier lorrain : le buffet bas, le buffet deux-corps,
l'armoire, le vaisselier ou encore le placard de taque pour ne citer que quelques
meubles à la chaleureuse robustesse.
Enfin, sa préface est de la plume du baron
Fernand de Jamblinne de Meux, actif administrateur du musée et généreux
mécène, décédé inopinément le 11 mai 2003. L'ouvrage lui est
d'ailleurs dédié.