LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université, UCL - Juin  2003.

     Entre peinture et sculpture, Rik Wouters,
    
par Christian Bodiaux.

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Les peintres belges, des XIXe et XXe siècles, sont, bien entendu, connus pour leurs œuvres peintes. La Palisse en aurait dit autant. Toutefois, de par leur formation, ou en raison d'intérêts personnels, ces artistes ont pu s'adonner à la sculpture ou au modelage. Ainsi, un artiste qui nous est cher, Léon Pringels, a-t-il, lui aussi, pratiqué la sculpture, comme nous l'avions signalé dans l'article qui lui avait été consacré. Cette production n'occupe souvent qu'une place secondaire dans l'activité de ces artistes, soit qu'ils préféraient malgré tout la peinture, soit que celle-ci trouvait plus facilement acquéreur sur le marché. Cependant, ceci ne signifie pas que cette production soit sans intérêt.

A côté d'artistes spécialistes d'une discipline, il en existe d'autres, tel Constantin Meunier, qui pratiquent indifféremment la peinture et la sculpture. Nous avons eu l'occasion d'en dire quelques mots le mois précédent, au sujet du réalisme social. Davantage encore que ses peintures, les sculptures de Meunier témoignent d'une force invincible, enracinée au plus profond de la terre. Une puissance comparable, mais exprimée différemment, anime les sculptures de Rik Wouters (1882-1916).

Surtout connu pour ses aquarelles et ses huiles, Wouters a débuté comme sculpteur. Il avait appris le métier auprès de son père, à Malines. À vrai dire, la peinture n'occupe que la fin de sa brève carrière, surtout à partir de 1912. Influencé, entre autres, par Matisse, Cézanne ou Ensor, cet excellent coloriste s'apparente au fauvisme brabançon.

Beaucoup a déjà été écrit à propos de Wouters. Toutefois, il nous semble que la littérature insiste surtout sur son activité de peintre, mais n'approfondit pas beaucoup sa production de sculptures. Dans le cadre de cet article, nous retiendrons quelques bronzes significatifs. Ils permettent d'appréhender différemment l'intuition créatrice de Wouters, faite de puissance, de joie de vivre et d'amour de la réalité quotidienne.

On considère d'ordinaire que la grande période de sculpture de Wouters s'étale entre 1907 et 1912. Par la suite, la peinture supplantera cette forme d'art. De fait, Wouters a découvert entre-temps les possibilités picturales, qui lui permettent de communiquer plus finement ses expériences. Néanmoins, la sculpture, monochrome et tridimensionnelle, conserve encore aujourd'hui son intérêt ; elle cristallise la force vitale de l'artiste.

Wouters a résidé plusieurs années à Boistfort. Une de ses statues, Les soucis domestiques (1913) orne l'espace public, dans le parc le long du Boulevard du Souverain (fig. 1). Cette œuvre, pour laquelle Wouters a pris sa femme, Nel, pour modèle, apparaît fort sage et sobre, au regard d'autres productions.

Une des statues les plus célèbres, et à juste titre, de Wouters, est celle intitulée La joie de vivre (fig. 2). Le Musée des Beaux-Arts d'Anvers en conserve un exemplaire tronqué (fig. 3). Cette femme nue aux formes généreuses, sorte de bacchante, rit aux éclats, en renversant le corps dans une danse endiablée. 

On relève parfois que cette statue s'inspire de la plus célèbre danseuse de l'époque, Isadora Duncan, morte tragiquement en 1927 (fig. 4-5). Il s'agissait d'une sorte de déesse de la danse, qui ravissait d'admiration et d'enthousiasme les publics devant lesquels elle se produisait, que ce soit aux Etats-Unis, sa patrie d'origine, ou en Europe. Duncan désirait faire revivre l'art de la danse de l'antiquité classique. Elle finit par y arriver en partie, lors d'un séjour prolongé en Grèce ; elle ressuscita les danses antiques, de type dionysiaque, sur l'Acropole d'Athènes. 

De retour aux Etats-Unis, elle y établit une école de danse réputée. Ce personnage débordant de vie, d'une vitalité peu commune, ne pouvait que plaire à Wouters. Notons que bien d'autres artistes se sont laissés ravir par des danseuses, tel Chiparus, le célèbre sculpteur Art Déco, grand amateur des Ballets russes, qui se produisaient à Paris dans l'Entre-deux-guerres.

Wouters dépasse cependant son modèle, pour transformer la bacchante en une femme populaire, dont le corps disgracieux surprend néanmoins par la joie et le dynamisme qu'il dégage. Cette transformation témoigne du souci de Wouters de rester en phase avec la réalité. D'ailleurs, il n'allait pas chercher bien loin ses sources d'inspiration : son environnement immédiat, sa femme Nel, bref, un univers " banal " et intimiste. Dans ses tableaux, les couleurs se chargent de transposer le quotidien dans l'univers artistique (fig. 6).

On retrouve une pesanteur similaire dans une statuette du Musée des Beaux-Arts d'Anvers, 1908 (fig. 7). Le drapé du personnage contribue à l'ancrer au sol, tel un bloc à peine équarri. La composition triangulaire culmine dans le buste et la tête, désaxés et mis de la sorte en évidence. Les formes anatomiques restent massives.

Encore au Musée des Beaux-Arts d'Anvers, le Buste de Rick Wouters, un auto-portrait en bronze (fig. 8). L'artiste se figure lui-même en personnage peu abouti, accentue ses traits et ses formes. La signature barre la poitrine, à la façon d'une marque d'identification.

Plus fin, le Buste de Nel, 1909 (Anvers MBA, fig. 9). Wouters, dont les talents de modeleur ne sont pas douteux, rechigne à donner un fini lisse, sans aspérité, au buste de sa femme. La transposition dans son monde formel prime sur le souci de ressemblance. Une Tête de Nel, c. 1915 (fig. 10) s'inscrit davantage dans la tradition classique. On décèle une recherche de précision, un modelé subtil, dont témoignent d'autres portraits sculptés par Wouters. Tout dépendait probablement de la destination de l'œuvre.

Voici encore un personnage féminin typique de Wouters (fig. 10). Le ventre et les hanches sont gras, cette femme ne renie pas sa féminité. On peut utilement comparer cette femme, tout comme la Joie de vivre, avec un dessin de 1915, un an avant la mort de Wouters (fig. 11). Il s'agit d'un nu, où l'on retrouve les caractéristiques de pesanteur, dans ce cas-ci d'obésité, des femmes chères à l'artiste. 

Autre exemple, cette fois-ci une peinture à l'huile, Un après-midi à Boitsfort, 1912 (Liège, Musée de l'Art wallon) (fig. 12).

Bien évidemment, les bronzes de Wouters ne possèdent pas le même impact visuel que des aquarelles ou des huiles, chargées de couleurs vives et riantes. Mais l'artiste parvient malgré tout à faire passer son intuition, par le travail des formes, les attitudes, l'expression des visages. Cette étape était sans doute nécessaire avant l'entame d'une carrière quasi exclusivement picturale. La vie ne lui a pas laissé le temps d'épanouir tout son potentiel, puisque le cancer de la face a eu bientôt raison de lui.

Christian Bodiaux,     
Chercheur UCL     
 

Bibliographie :
*
Rik Wouters. Skulpturen, Gemälde, Aquarelle, Zeichnungen, aus der Kunstsammlung de Provinz Brabant. Wanderausstellung, Bruxelles, 1975.

* Nel Wouters, La Vie de Rik Wouters à travers son œuvre, Bruxelles, 1944.

* Olivier Bertrand, Rik Wouters. Les peintures : catalogue raisonné, Anvers, Pandora.

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10. Femme debout

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11. Esquisse

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12 . Un après-midi
à Boitsfort

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les miniatures

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1. Les soucis domestiques 

 

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2. La joie de vivre

 

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3. La joie de vivre,
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4. Isadora Duncan 

 

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5. Isadora Duncan

 

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6. Portrait de Nel

 

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7. Statuette féminine

 

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8. Autoportait

 

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9. Buste de Nel

 

 

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