LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université - Juin 2001.
Allégories et illustrations littéraires dans l'oeuvre de Jean Dols,
par Madame Julie Croonen.


Observateur assidu et fabuleux conteur, Jean Dols a toujours privilégié l’imaginaire fantastique pour dépeindre les turpitudes et les vertus de ce monde.

Au cours de sa carrière de graveur qui fut relativement courte - son œuvre gravé se concentre entre 1934 et 1950 – Dols a développé plusieurs thèmes, relativement classiques, où la satire sociale tient une place prédominante.

Elève de Jean Donnay à l’Académie des Beaux-Arts de Liège, Dols choisira le plus souvent la technique de la gravure à l’eau-forte. Si celle-ci permet une grande liberté d’expression et une infinité de nuances, elle requiert néanmoins une dextérité disciplinée. Cet artiste a cependant su rapidement maîtriser la profondeur de son trait et donner vie et texture aux différents éléments de ses compositions, la plupart du temps fort denses.

Si nous n’approfondissons pas les thèmes illustrés, nous ne découvrirons qu’une vision fantastique où le domaine de l’imagination et de l’humour prévalent. Et pourtant, si humour il y a, il est seulement sarcastique, grinçant. Les personnages, les situations ou les phénomènes qu’il relate au travers de ses compositions sont déformés, grotesques, absurdes. Proche d’un artiste comme James Ensor tant d’un point de vue formel que symbolique, Jean Dols aime “démasquer” mais lui-même reste ambigu. Vision pessimiste de l’humanité, inventions macabres et foules impassibles de pantins anonymes, tel est le regard qu’il pose sur l’époque qui était la sienne.

La littérature est une autre source d’inspiration : poésie, roman, mythologie ou encore la Bible. Les fleurs du Mal de Charles Baudelaire de même que Voyage au bout de la nuit de Céline, ont donné lieu, également, à des gravures intéressantes.

Parmi les planches les plus connues de l’œuvre de Jean Dols, tant par leurs grandes dimensions (587 x 780 mm) que par l’originalité de leurs compositions, nous citerons ici Les Arts libéraux et Les péchés capitaux .

Les sujets allégoriques des Arts libéraux ou des Péchés capitaux sont illustrés depuis le moyen–âge où ils constituent le support de leçons de morale. Ces thèmes sont présents dans l’œuvre de Jérôme Bosch, de Bruegel ou encore d’Ensor pour ne citer qu’eux. Cependant, Jean Dols insuffle à ces sujets une énergie nouvelle et une interprétation originale qui s’inscrit dans sa propre conception actualisée du monde. C’est notamment la réunion des différents éléments de ces ensembles allégoriques dans une seule planche de grandes dimensions et la création de connexions entre les composantes du sujet traité qui le démarque des artistes précités.

Les Arts libéraux sont traditionnellement au nombre de sept : Grammaire, Rhétorique, Dialectique ou Logique, Arithmétique, Géométrie, Astronomie (souvent confondue avec Astrologie) et Musique. Ce ne sont pas ces derniers que l’artiste représente mais les neufs muses, divinités de la mythologie qui président aux arts libéraux. Ce sont : Clio pour l’Histoire, Euterpe pour la Musique, Thalie pour la Comédie, Melpomène pour la Tragédie, Terpsichore pour la Danse, Erato pour l’Elégie, Polymnie pour la Poésie lyrique, Uranie pour l’Astronomie et Calliope pour l’Eloquence.

L’ensemble est une vaste structure pyramidale à l’allure de forteresse dans laquelle sont regroupées toutes ces disciplines. Si elle peut paraître surchargée voire incohérente, la gravure s’ordonne peu à peu et laisse apparaître une vision riche de symbole et très construite. Au sommet se trouvent diverses allusions à l’Astronomie : tour, télescope, fusée et rampe de lancement. Surplombant la composition, un géant ou un ogre évoque l’Eloquence en déversant un flots de paroles en apparence incohérentes sur de minuscules personnages parqués dans un panier qu’il tient du bout des doigts.

La Danse, sur une plate-forme rocheuse, est représentée plus conventionnellement par une ballerine en tutu. Epoque de colonie et probablement en référence au Congo belge, elle est aussi figurée par les membres d’une tribu africaine dansant autour d’un totem. Derrière eux, c’est le boogie-woogie qui termine l’illustration.

Le Lyrisme est perché à gauche, sur un livre d’aventures dont les pages blanches déferlent des héros d’aventures qui se battent à l’aide de couteaux, d’épées et de massues.

Isolée dans un pigeonnier, la Poésie cherche l’inspiration. On retrouve également le symbole de la plume du poète.

Au-dessous du Lyrisme et de la Poésie, la Tragédie fait face à la Comédie. Les masques placés au sommet des deux scènes définissent les styles qui s’opposent ici. La Comédie connaît beaucoup de succès tandis que la Tragédie, confrontée à un public particulièrement clairsemé, doit tirer le rideau.

Le spectacle qui se joue sur la scène de la Comédie a pour décor le cadran d’une horloge. Les aiguilles actionnées par trois lutins, vont à rebrousse-temps, mais les chiffres sont inversés. Le temps ne recule donc pas comme on pourrait le croire au premier coup d’œil. Deux cortèges symbolisent le cycle de la vie et de la mort. Au fond de la scène se trouve une tribune. Autre symbole du temps, trois fileuses, les Parques, s’y trouvent réunies avec leurs ciseaux et rouets. La Tragédie, quant à elle, réunit sur une même scène le Dessin, la Gravure, le Graphisme, la Peinture, la Sculpture, la Scénographie et la Musique. Cet ensemble illustre cette phrase de Jean Dols "La comédie, c’est la vie ; la tragédie, celle des artistes qui peinent, toujours seuls”.

A l’avant-plan gauche se trouve l’Histoire, où plusieurs pontifes portés sur leurs trônes sont suivis d’un cortège. Ils pénètrent tous dans un moulin et en ressortent sous la forme de cercueils. La Musique, placée en bas à droite, termine la composition.

Les douze signes du Zodiaque sont également évoqués. Ceux-ci font partie du domaine de l’astrologie et ne devraient donc pas se trouver dans cet ensemble. Sorte de bestiaire personnalisé, ils ne sont pas représentés dans leur ordre traditionnel. De gauche à droite, on aperçoit le Sagittaire, armé de son arc ; une “vieille venimeuse” munie d’un dard pour le Scorpion; le glaive de la justice est associé au signe de la Balance ; une femme enceinte incarne la Vierge ; le Lion est en cage ; le Cancer ne présente pas de déformation particulière ; les Gémeaux, au centre, sont les portraits de Jean Dols et de Georges Comhaire ; “La saillie à 30 francs” symbolise le Taureau ; la tête du Bélier est montée sur ressorts ; les Poissons sont dans un bocal sous l’œil attentif du chat ; Le Verseau a pris les traits d’un personnage qui régurgite ; le Capricorne est animal fantastique à deux cornes, queue de poisson et pattes de bouc.

La gravure Les péchés capitaux, représente les prétendus sept travers de l’âme humaine : la vanité, la colère, la luxure, la paresse, la gourmandise, l’avarice et l’envie. L’ensemble prend place dans une vallée au fond de laquelle se trouve un petit village. Cet élément établit la jonction entre les deux parties de la composition. La seconde est consacrée à la représentation d’un ciel très travaillé où de nombreuses spirales évoquent le vent qui s’entremêle. Une tour imposante brise l’harmonie de l’ensemble en s’érigeant sur toute la hauteur de la gravure.

Les sept péchés sont alignés à l’avant-plan. Dominant l’ensemble, un chef d’état africain, couvert de médailles et ganté de blanc regorge d’orgueil. Du haut de sa tour, à laquelle sont accrochés divers blasons et décorations, il suscite l’envie. Les envieux sont excités par leur chef de file et tentent de grimper au sommet de l’édifice par une échelle. Mais en vain, ils sont repoussés par l’architecture lisse et par un monstre hybride, gardien du bâtiment. La foule, hérissée de poings levés, de matraques de gourdins ou de parapluies, exprime sa colère.

De l’autre coté du fossé, dans la partie gauche de la composition, l’avarice est personnifiée par un vieillard sinistre, qui protège son coffre-fort et semble adresser des menaces aux envieux de l’autre côté de la passerelle. Le coffre-fort lui-même convoite la grande clé déposée entre ses deux gardiens assoupis. L’univers de l’avarice est particulièrement lugubre : arbres morts, squelettes d’animaux, tombes et vieilles cabanes en ruines.

Cette atmosphère morbide contraste avec la végétation luxuriante du monde de la gourmandise. Le géant gourmand rappelle le personnage de l’Eloquence des Arts libéraux. Richement vêtu, une chope de bière à la main, il prend appui sur le four à pain. S’affairant en tout sens, les cuisiniers approvisionnent le banquet de pains, gâteaux, cochons à la broche et plats mijotés. Certains cependant, subissent les désagréments d’une alimentation trop riche et trop bien arrosée.

L’allégorie de la paresse est plus discrète. Elle se limite à l’intégration de quelques personnages disséminés dans le paysage, endormis sous un arbre ou affalés dans un fauteuil.

L’hôtel de la luxure est assailli de toutes parts. Une file d’attente s’allonge devant l’entrée. D’autres, plus hardis, se sont munis d’échelles et tentent de pénétrer par les fenêtres, tandis que certains se contentent de regarder.

Les illustrations que Jean Dols réalise pour illustrer Les fleurs du mal de Charles Baudelaire en 1935 sont qualifiées par René Tonus “ d’une belle originalité, quoique assez sommaires dans leur esprit ” . Il est néanmoins utile de rappeler que l’artiste à cette époque n’en était qu’à sa seconde année de gravure à l’Académie des Beaux-Arts de Liège. Néanmoins, le 18 avril 1936, Dols inaugure sa toute première exposition de gravures en compagnie de Georges Comhaire au Salon d’Art du journal La Meuse. L’ensemble composé pour Les fleurs du mal y est exposé.

Certaines illustrations comme Le vin et La mort sont une évocation intéressante du titre mais sans véritable lien direct avec le texte proprement dit des poèmes des chapitres concernés. D’autres illustrations sont par contre directement liées à leurs textes respectifs comme Le balcon, Les bohémiens en voyage, Au lecteur, Fleurs du mal, Révolte et Tableaux parisiens. Pour les gravures Spleen et idéal et Pièces condamnées, il conviendrait mieux de parler de libre inspiration au travers de l’œuvre de Baudelaire plutôt que d’illustration proprement dite. C’est davantage l’atmosphère des poèmes repris par ces chapitres qui est ici évoquée.

Révolte représente le Christ de dos, reconnaissable à sa couronne d’épines et à ses stigmates, fuyant sa croix, symbole de son calvaire. Il s’est trompé, l’homme est indigne d’être racheté. Il vaut donc mieux s’en aller tant qu’il est encore temps. Cette illustration est le prolongement du poème Le reniement de Saint-Pierre, premier texte du chapitre Révolte :

Lorsque tu vis cracher sur ta divinité
La crapule du corps de garde et des cuisines,
Et lorsque tu sentis s’enfoncer les épines
Dans ton crâne où vivait l’immense humanité ;
(…)
Quand tu fus devant tous posé comme une cible
Rêvais-tu de ces jours si brillants et si beaux
(…)

Dans un style totalement différent, Jean Dols réalise en 1946 une série de compositions abstraites pour une édition de la Bible. Ce type d’illustration constitue une sorte de parenthèse dans son œuvre gravé et témoigne de la recherche d’une autre forme de figuration. Ces essais n’interférent cependant pas le style très caractéristique qu’il se forge au cours de ces quatorze années de production. Ses compositions sont fouillées, minutieuses, les jeux de lumière subtils et le trait un peu lourd de ses débuts se délie et s’affine rapidement. Dols est très instinctif dans son travail et si la lumière et le décor sont importants, ils le sont toujours moins que le sujet.

Julie Croonen  
Licenciée en Histoire de l’Art   

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dols_01.jpg (30294 octets)

Les Arts libéraux,
1940

 

 

 

dols_02.jpg (32601 octets)

Les Arts libéraux,
détail

 

 

 

dols_03.jpg (37623 octets)

Les péchés capitaux, 1941

 

 

 

dols_04.jpg (41235 octets)

Les péchés capitaux, détail

 

 

 

dols_05.jpg (38397 octets)

Tableaux parisiens,
1935

 

 

 

dols_06.jpg (35716 octets)

Pièces condamnées,
1935

 

 

 

dols_07.jpg (36201 octets)

Révolte,
1935

 

 

 

dols_08.jpg (10920 octets)

Illustration pour une édition de la Bible,
1946

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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