LA LETTRE MENSUELLE

Article du mois d'août 2000, N° 00.

 Les    ventes publiques

Comment bien acheter,... et bien vendre.

1ère partie : avant l'achat

Tous les jeunes de ma génération, ceux qui ont eu 10 ans dans les années '50, se souviennent avoir ri de Laurel et Hardy enchérissant l'un sur l'autre pour acquérir un lot à un montant qui les surprit les premiers, avant de provoquer la fureur de leur mandant ! Et chacun sait qu'il ne s'agit pas cligner de l'oeil ou d'être atteint de quelque tic dans une salle anglaise, sous peine de se voir adjuger une statuette pré-colombienne contre, à la fois, sa volonté, son salaire de 10 ans et un riche texan, .

Ceci est évidemment caricatural... Il n'empêche que c'est lorsque l'enchère devient millionnaire que j'éprouve de subites envies de me gratter la tête ou le nez, et que je me contrains à y résister. Les habitués des salles savent qu'il ne se passe pas de vacation sans que le commissaire-priseur (appelons-le ainsi) ne demande : "C'est une enchère Madame ?" à une dame qui vient de reconnaître une amie dans la salle et lui adresse un signe. La courtoisie fait le reste, pour que la dame s'en tire avec quelques sourires.

Mais au-delà de ces historiettes, il convient que chacun sorte satisfait de son ou ses achats. Le but premier de la salle de vente est... de vendre. Mais elle compte bien aussi que vous reveniez souvent, et la confiance entre la salle et ses clients se bâtit sur des relations où l'une des parties ne doit pas se sentir grugée. Il est néanmoins des principes qu'il faut savoir afin d'éviter les déconvenues.

Et dès lors, un seul conseil, une seule règle : tout se fait avant la vente !

Voilà qui paraît sans doute étonnant aux néophytes. Mais c'est véritablement la condition essentielle du bon achat. Et pour deux raisons : il faut avoir vu la pièce avant la vacation, et il faut se fixer des limites auxquelles on se tiendra.

- Voir la pièce  début de l'article

Ce me paraît être un passage obligé que celui par l'exposition. Il faut d'abord se rappeler que les salles belges ne sont pas tenues par des garanties telles que les commissaires-priseurs français qui ont une obligation de garantie trentenaire (même s'ils la contournent parfois en impliquant l'expert et vice-versa, ou par des descriptions au catalogue qui peuvent renfermer des pièges).

Une photo au catalogue, ou a fortiori une description, ne peuvent jamais suffire. Il est crucial de voir le tableau, de près, de loin, de profil (en lumière rasante), de le retourner -et de pas hésiter à demander qu'on le dépende si vous l'estimez utile. N'en faites toutefois pas trop ! Vous donneriez alors de précieuses indications sur votre engouement pour ce lot. Savant équilibre donc entre un examen soigneux et la discrétion sur vos intentions.

Si vous êtes intéressé par deux tableaux du même artiste, vous constaterez qu'ils sont le plus souvent à des coins opposés de la salle. Ce n'est pas un hasard, mais du bon marketing : les organisateurs savent qu'en vous promenant d'un bout à l'autre, vous pouvez croiser un autre coup de coeur.

Et si plusieurs oeuvres du même artiste sont en vente, les lots ne vont pas crescendo en valeur ; au contraire, on vendra d'abord -souvent- le meilleur des lots afin que les déçus du premier se consolent avec le ou les suivants. Et puis c'est une manière d'affirmer les hautes cotes que peut atteindre cet artiste.

Il est évident que cette nécessité de "palper" l'oeuvre, d'avoir avec elle un contact physique, est en totale contradiction avec les pratiques nouvelles de l'e-commerce et notamment des ventes aux enchères sur Internet. Même les petites annonces de notre site n'échappent pas totalement au reproche, même si elles sont plus destinées à mettre en liaison un vendeur et des acheteurs potentiels qui pourront alors discuter par toutes voies des modalités de leur transaction.

Les commissaires-priseurs français avaient publié sur leur site un article exprimant leurs craintes à ce sujet -encore qu'on ne peut pas leur y reprocher de taire leurs concurrents (ce lien est hélas supprimé). Certes, on peut présumer qu'ils défendent là leur "fond de commerce", eux qui sont menacés dans leur monopole par la libéralisation communautaire et l'immobilisme de leur gouvernement.

Il n'empêche... Si une information n'est plus virtuelle dès qu'elle est reçue et enregistrée -et là Internet remplit pleinement son dessein premier, l'image d'un objet, elle, n'est jamais l'objet. Magritte l'un des premiers l'a dit : "Ceci n'est pas une pipe"... entendez : ceci est la représentation d'une pipe, ou d'un objet nommé pipe, ou d'un objet que l'on admet être une pipe, ou l'image que le peintre me donne d'un objet qui, dans une autre réalité, pourrait être une pipe ou ne pas en être, etc...

- Se fixer des limites      début de l'article

Après avoir examiné l'oeuvre, et avoir acquis une certitude suffisante sur votre engouement, sa qualité, son entière authenticité (c'est-à-dire l'absence de restaurations rédhibitoires), vous décidez que vous pousserez les enchères sur ce lot. Mais à quel prix ? Cette donnée, vous devez la connaître avant la vente, sous peine de vous exposer à d'amères déconvenues.

Pour l'amateur, le premier critère doit à mon sens rester le coup de coeur. En tout cas, on n'achète pas "une signature". L'investissement en art doit toujours se doubler du plaisir de vivre avec son acquisition. Sinon, mieux vaut acheter des titres ou actions, désormais immatériels eux aussi. Mais le second motif de satisfaction est de savoir que vous l'avez obtenue à un prix conforme au marché (c'est encore mieux si vous faites "une affaire", évidemment). Et là, pas question de cotes moyennes : il faut savoir dans quelle fourchette se situe raisonnablement les prix pour cette oeuvre, réalisée par un peintre, selon une technique, à une époque donnée... tout en sachant qu'à cette époque, le peintre pouvait, comme vous et moi, avoir de bons et de mauvais jours ! Nous publions ce mois les chiffres atteints par Floris Jespers : cet article suffira à vous convaincre combien il est impératif de se documenter avant de se fixer ses limites.

Pour établir ce plafond que vous vous autoriserez, n'oubliez pas de prendre en compte les frais (20 à 25 % en Belgique ; juste sous les 11 % en France). Songez aussi que vous ne mettrez pas un tableau de 130x80 cm dans tous les coffres de voiture, et qu'il faudra malgré tout l'emporter dans les prochains jours.

Un amateur pourra se permettre d'enchérir plus haut qu'un professionnel, lequel doit revendre, dans un jour ou dans un an, avec un bénéfice qui lui permette de vivre (les "bons" professionnels savent que leur bénéfice se fait à l'achat). Un amateur pourra assumer son coup de foudre, ou vouloir absolument compléter sa collection par une gravure de tel artiste qui est l'une des rares qu'il ne possède pas encore. Malgré cela, ce sont les professionnels qui se portent acquéreurs d'une grande partie des lots -même si beaucoup se plaignent que les prix actuellement atteints en salles ne leur permettent plus de s'y approvisionner.

Et lorsque vous aurez fixé votre ou vos limites, il conviendra encore de vous y tenir. Car l'ambiance de la vente est ainsi faite que les comportements compulsifs y sont favorisés, tout comme dans un jeu de hasard. Tous les habitués y ont succombé (j'en ai fait l'expérience). Evitez aussi de vous dire que vous avez fixé votre limite trop bas parce que des marchands enchérissent : ils peuvent le faire simplement parce qu'ils savent que vous suivrez... ou pour d'autres raisons que nous verrons le mois prochain.

En conclusion :

Ne prenez jamais de décision pendant la vente : sachez quelle oeuvre vous achetez, et à quel montant maximum. Vous sortirez ainsi heureux de votre achat.

E. Mons delle Roche

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