LA LETTRE MENSUELLE
Les relations entre Art et Médecine - Octobre  2001.

     "Mal à l'Art", par E. Mons delle Roche

Loin d'un sujet de rentrée mélancolique, l'étude des échanges entre médecine et art constitue à bien des égards un vaste et passionnant terrain d'exploration, riche d'enseignements réciproques.

Un forum -celui d'askjeeves.com qui tente de faire construire sa base de données par ses visiteurs- affichait il y a quelques mois cette question : "Quel est le nom de la maladie présentée par certaines personnes confrontées à des oeuvres de "trop" grande beauté ?". Je pus contribuer à enrichir le forum ! Il s'agit de ce que l'on nomme, peu officiellement, le Syndrome de Stendhal*, se manifestant semble-t-il essentiellement à Florence. 

L'excès de beauté formelle agresse à ce point le "Moi" de ces patients qu'ils développent une réaction délirante avec confusion, agitation et logorrhée, ou au contraire abattement et prostration. Il faut préciser que 50 % de ces patients ont des antécédents psychiatriques... même si je peux comprendre l'émotion intense que suscitent les oeuvres sacrées du Quatrocento, ou celles de Botticelli, Cranach et Le Caravage.

Ce phénomène reste anecdotique ; les autres approches sont beaucoup plus substantielles.

Plusieurs études, livres et congrès** se sont penchés sur l'étude des pathologies à travers les siècles, et leur représentation dans les diverses formes d'expression artistiques, notamment la peinture. Cette étude constitue un enrichissement de la médecine par l'art. Ainsi des lésions de polyarthrite rhumatoïde sont représentées dans des panneaux de Primitifs flamands et de Rubens. Voyez p ex la main d'une des Trois Grâces de Rubens. Regardez le Portrait de Marie de Médicis également de Rubens (les 2 au Prado, Madrid) : vous verrez que leurs mains sont déformées par une polyarthrite rhumatoïde typique. 

On savait de leur biographie que les Médicis souffraient de rhumatisme. Une toile de Pontormo montre une nuque très rigide, compatible avec le diagnostic de spondylarthrite ankylosante ; l'exhumation et la radiographie des squelettes de plusieurs membres de cette famille a confirmé le diagnostic. Une estampe du japonais Hokusai (1760-1849) montrent les mêmes signes.***

L'artérite temporale (outre des déformations des mains) est visible chez Saint-Jérôme méditant sur la mort, de Van Rymersael (1497-1567), ou sur le Portrait de Francesco Gambetti, de Piero di Cosimo en 1505, ou encore chez le chanoine du panneau de Jan Van Eyck, La Vierge avec le chanoine Van der Paerle de 1436, au Musée Groeninge de Bruges (ibidem ** et ***). Et l'on pourrait citer nombre d'autres exemples qui feront peut-être l'objet d'un article spécifique.

Une approche relativement récente est l'étude des oeuvres de malades mentaux et de l'expression de leurs troubles, angoisses pathologiques, délires, autisme... qui transparaissent dans leurs oeuvres. Un des premiers à s'intéresser en Belgique à l'expression graphique de ces patients fut le Pr Bobon de l'Université de Liège. Certaines oeuvres sont remarquables de qualité graphique et expressive ; souvent, le diagnostic vous prend à la gorge, comme le fait Le Cri de Munch. A l'instar de la graphologie, il ne faut pourtant pas en espérer plus qu'elle ne peut donner.

Actuellement, on a tendance à nommer "Art brut" la production de ces artistes (une exposition est actuellement en cours à l'Art en Marge à Bruxelles et un centre offre les structures et compétences qui permettent à ces artistes de s'épanouir****). Or, la dénomination est de Dubuffet pour qualifier son art, et il s'agit donc d'une appropriation dont on peut discuter la légitimité.

Enfin, tout aussi passionnante est l'analyse des pathologies de certains peintres, et de la mesure dans laquelle elles ont affecté leur oeuvre. Cette fois, c'est l'Histoire de l'art qui se nourrit de la médecine. Cette démarche risque de décevoir certains admirateurs, car elle bouscule l'idée de style toujours librement voulu, pour la remplacer par celle de mains et d'yeux soumis à des contraintes externes. Ce n'est pourtant qu'une donnée de plus dans l'évaluation de ce qui préside à la création artistique, et ne réduit nullement la valeur de ce que ces peintres ont produit du fait d'un handicap, et parfois en le surpassant.

De Vincent Van Gogh, on sait l'anxiété qui le tenaillait : elle a pu participer d'une névrose ou d'une psychose maniaco-dépressive. Il est important de savoir qu'il fut prénommé Vincent comme un frère mort-né en 1852. D'autre part, l'alcoolisme chronique provoquait des crises d'épilepsie. Sur le Portrait du Docteur Gachet est représentée une feuille de digitale. Or, cette substance était à l'époque utilisée pour le traitement de l'épilepsie. Certains auteurs ont émis l'hypothèse que les jaunes très vifs de l'oeuvre peint sont un résultat d'un trouble de la vision lié à cette substance -une xanthopsie pour être exact (Communication de Philippe Wery au Congrès de 1990).

Vous pouvez en savoir plus sur les anomalies de la vision par la lecture, p ex, du livre du Dr Philippe Lanthony, Les peintres et les anomalies de la vision dont un extrait figure sur le site de "Pour la science" (cliquez sur le titre).

On a discuté aussi de l'influence sur leur peinture de la polyarthrite de Renoir (les photos d'époque attestent de déformations gravissimes des mains) ou de la sclérodermie de Paul Klee (diagnostiquée en 1935 et dont il mourut en 1940). Les conclusions actuelles sont  plutôt négatives. Si de 1934 à 1939, les couleurs de Klee s'assombrissent, il semble que ce soit plus lié au contexte politique dont il eut à souffrir ; les dernières oeuvres retrouvent l'optimisme du début, et cela curieusement serait assez habituel chez ces patients.

Sujets d'investigation très larges et encore prometteurs, ces études sont donc un des voies qui permettront à l'épidémiologie historique comme à l'analyse de la création artistique de progresser.

Emmanuel Mons delle Roche    

* Le syndrome de Stendhal, Graziella Magherini. Ed. Usher, 1990.

** Actes du XXXIIe Congrès International d'Histoire de la Médecine, Anvers, 3-7 sept. 1990, Societas Historiae Medecinae, Bruxelles 1991.

*** Art, History and Antiquity of Rheumatic Diseases, Appelboom Th. et alii, Erasmus Foundation, Elsevier Brussels, 1987. Ce livre existe en version française, mais je ne possède pas cette édition.

**** CRéAHM asbl : Bruxelles : rue Louis Coenen, 1060 Bruxelles ; à Liège : quai Saint-Léonard, 6, 4000 Liège.

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