Mais
tu seras toujours là,
Marie-Madeleine,
Dans
chaque vitrine des quartiers portuaires.
Rouge
Comme
le reproche de notre faiblesse d’hommes
Nus
Devant
le désir qui ronge la Foi.
Madone
non immaculée,
Vers
toi vont nos dévotions.
C’est
sans doute toi la vraie sainte
Selon
l’évangile des sens,
Et
selon celui qui savait, dit-on,
Et
dont ta chevelure a oint les pieds fatigués
Un
soir de croisade inutile.
Nos
exégètes malades de leur sagesse
Te
disent sœur d’Isthar ou d’Astarté, c’est selon les écoles.
Et
le poète de tes lendemains aime t’imaginer
Descendant
les escaliers de Semiramis,
Le
ventre nu à la senteur de benjoin
Et
le regard embué encore
De
la nuit babylonienne.
Qu’es-tu
allée te perdre en cette Galilée pourrie déjà
Pour
te jeter en pâture à ses pharisiens décatis ?
Ton
sauveur n’était pas le leur
Et
n’a pu te sauver que le temps,
Court
en Orient,
D’une
nuit d’amour.
Pierre,
le fidèle, l’a renié.
Le
renié t’a reniée, à son tour, quand tu voulais de ta main
L’approcher
et retrouver la chaleur après le tombeau.
Enfin
l’Histoire des hommes t’a reniée aussi
Et
t’a reléguée au rang d’une putain de Byzance.
Isthar
et Astarté sont bien mortes sur les berges,
Ensablées
de temps,
De
l’Euphrate mythique.
Mais
leur regard a ressuscité dans tes yeux,
Marie-Madeleine,
Sphinx
ailé de plaisir triste,
Vestige
enseveli du premier jardin d’Eden
Quand
les enfers de nos moyen-âges
N’avaient
pas encore enluminés de géhenne
Les
paysages des miniatures célestes
Aux
pupitres souillés des grimoires,
Dans
les monastères sans dieu véritable.
Dans
un monde où la Foi n’érigeait plus que des bûchers,
Un
phénix est né des cendres.
Sans
dire son nom encore, prudent comme une colombe, ton
emblème.
Mais
tu l’as reconnu, Marie-Madeleine.
Ton
ombre a-t-elle rôdé dans l’atelier de Grunewald ?
Ta
bouche a-t-elle frôlé quelque partie,
Oubliée
dans les livres d’histoire mais glorieuse,
Du
Tintoret, de Veronese quand leur main tremblait, moite,
Devant
ton portrait ?
As-tu
hanté les cauchemars de Lady Macbeth
Ainsi
que semble l’avoir pressenti Alfred Stevens ?
Tu
as échappé aux autodafés des sorcières juives
Et
au tueur des prostituées de Whitechappel.
Mais
n’étais-tu pas la sœur de Lazare, le ressuscité ?
Et
ne serais-tu pas la sœur d’Ahasvérus,
Comme
lui condamnée à l’éternelle errance
Dans
un monde qui ne te reconnaît plus les déesses,
Sinon
de celluloïd.
Et
encore…
Les
couleurs des vieux films se ternissent aussi et prennent,
Dans
les bunkers de la Metro-Goldwyn-Mayer,
Ce
ton blafard que l’on trouve chez le Caravage
Ou
dans la mise au tombeau d’un morceau de viande dénommé le
Christ
Chez
le Jordaens des derniers jours.
Tu
es marquée par l’opprobre des hommes,
Marie-Madeleine,
Au
long des siècles, nos âges misérables.
Mais
tu portes ce stigmate comme un scapulaire de gloire
Qui
crache au visage des Madones de pierre
Ornant
les portiques de nos cathédrales de suffisance,
Le
refus.
Tu
es honnie au grand livre asexué des bien-pensants.
Mais
ton image reste à aujourd’hui présente dans la nuit sale
D’un
musée honteux de poussière,
Et
ton regard fascine toujours le pharisien en nous
Dont
les yeux s’inclinent ainsi que devant la première Eve.
Un
artiste parmi beaucoup d’autres t’a reconnue,
Cependant,
Parmi
le chienlit du qu’en dira-t-on.
Après
Rubens, Tintoret, Veronese et Marlène et Berlinde,
Et
toutes les femmes, tes sœurs en féminitude,
Tes
apôtres à toi ont apporté à ton image
La
dévotion vraie,
Celle
du cœur et de la reconnaissance.
Ton
regard, chez Stevens, ne nous accuse pas.
Pire,
il semble nous plaindre.
Il
a dépassé le reproche et ne demande
Ni
pardon
Ni
miséricorde facile et commode.
Il
ne méprise pas non plus,
Nous
avons dépassé l’aumône de ton mépris.
Et
nous baissons de nouveau les yeux
Comme
il y a bien longtemps,
Au
jardin priapique des origines,
Devant
Ishtar en gloire que même le fils de l’homme n’a pas
reconnue,
Aveugle
parmi les non-voyants.
Et
nous mendions toujours
L’effluve
à la senteur de myrrhe
De
ton regard éternel,
Devant
notre pinceau hésitant ou le clavier poisseux de notre
ordinateur.
Mais…
Qui
Stevens a-t-il bien pu prendre comme modèle pour te transmettre à
nous,
Marie-Madeleine,
Au-delà
du brouillard des conventions et de nos sites Internet
Que
ne nimbent plus les brumes de
Memling ?