A propos d’une exposition et d’une peinture d’Alfred Stevens…
Un poème de Marc Julian Ghens.
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MARIA MAGDALENA

Tu as le visage ombragé de souvenirs
De celle qui a beaucoup affronté le regard des autres,
A mains nues,
Et l’opprobre
De ceux-là qui mettent les gens en croix
Pour une idée, 
La leur, toujours.

Aimée d’un dieu
Qui n’était peut-être qu’un homme,
Aussi bien. 

Marie-Madeleine a le regard désemparé et glauque
Des causes perdues,
Celui de Jeanne devant ses juges,
D’Erzsebeth Bathory à l’aube de la dernière neige,
De Judas devant l’Histoire.

Le souvenir de la main du crucifié
Sur son épaule nue
Lui pèse comme un suaire de gloire
Vaine, à présent.
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Mais tu seras toujours là,
Marie-Madeleine, 
Dans chaque vitrine des quartiers portuaires.
Rouge
Comme le reproche de notre faiblesse d’hommes
Nus
Devant le désir qui ronge la Foi.

Madone non immaculée,
Vers toi vont nos dévotions.
C’est sans doute toi la vraie sainte
Selon l’évangile des sens,
Et selon celui qui savait, dit-on,
Et dont ta chevelure a oint les pieds fatigués
Un soir de croisade inutile.

Nos exégètes malades de leur sagesse 
Te disent sœur d’Isthar ou d’Astarté, c’est selon les écoles.

Et le poète de tes lendemains aime t’imaginer
Descendant les escaliers de Semiramis,
Le ventre nu à la senteur de benjoin
Et le regard embué encore
De la nuit babylonienne.

Qu’es-tu allée te perdre en cette Galilée pourrie déjà
Pour te jeter en pâture à ses pharisiens décatis ?

Ton sauveur n’était pas le leur
Et n’a pu te sauver que le temps,
Court en Orient, 
D’une nuit d’amour. 

Pierre, le fidèle, l’a renié.
Le renié t’a reniée, à son tour, quand tu voulais de ta main
L’approcher et retrouver la chaleur après le tombeau.
Enfin l’Histoire des hommes t’a reniée aussi
Et t’a reléguée au rang d’une putain de Byzance. 

Isthar et Astarté sont bien mortes sur les berges,
Ensablées de temps,
De l’Euphrate mythique.
Mais leur regard a ressuscité dans tes yeux,
Marie-Madeleine,
Sphinx ailé de plaisir triste,
Vestige enseveli du premier jardin d’Eden
Quand les enfers de nos moyen-âges
N’avaient pas encore enluminés de géhenne
Les paysages des miniatures célestes
Aux pupitres souillés des grimoires,
Dans les monastères sans dieu véritable. 

Dans un monde où la Foi n’érigeait plus que des bûchers,
Un phénix est né des cendres.
Sans dire son nom encore, prudent comme une colombe, ton emblème.
Mais tu l’as reconnu, Marie-Madeleine. 

Ton ombre a-t-elle rôdé dans l’atelier de Grunewald ?
Ta bouche a-t-elle frôlé quelque partie, 
Oubliée dans les livres d’histoire mais glorieuse, 
Du Tintoret, de Veronese quand leur main tremblait, moite,
Devant ton portrait ?
As-tu hanté les cauchemars de Lady Macbeth
Ainsi que semble l’avoir pressenti Alfred Stevens ?

Tu as échappé aux autodafés des sorcières juives
Et au tueur des prostituées de Whitechappel.
Mais n’étais-tu pas la sœur de Lazare, le ressuscité ?
Et ne serais-tu pas la sœur d’Ahasvérus,
Comme lui condamnée à l’éternelle errance
Dans un monde qui ne te reconnaît plus les déesses,
Sinon de celluloïd.

Et encore…
Les couleurs des vieux films se ternissent aussi et prennent,
Dans les bunkers de la Metro-Goldwyn-Mayer,
Ce ton blafard que l’on trouve chez le Caravage
Ou dans la mise au tombeau d’un morceau de viande dénommé le Christ
Chez le Jordaens des derniers jours.

Tu es marquée par l’opprobre des hommes,
Marie-Madeleine,
Au long des siècles, nos âges misérables.
Mais tu portes ce stigmate comme un scapulaire de gloire
Qui crache au visage des Madones de pierre
Ornant les portiques de nos cathédrales de suffisance,
Le refus.

Tu es honnie au grand livre asexué des bien-pensants.
Mais ton image reste à aujourd’hui présente dans la nuit sale
D’un musée honteux de poussière,
Et ton regard fascine toujours le pharisien en nous
Dont les yeux s’inclinent ainsi que devant la première Eve.

Un artiste parmi beaucoup d’autres t’a reconnue,
Cependant,
Parmi le chienlit du qu’en dira-t-on.
Après Rubens, Tintoret, Veronese et Marlène et Berlinde,
Et toutes les femmes, tes sœurs en féminitude,
Tes apôtres à toi ont apporté à ton image
La dévotion vraie,
Celle du cœur et de la reconnaissance.

Ton regard, chez Stevens, ne nous accuse pas.
Pire, il semble nous plaindre.
Il a dépassé le reproche et ne demande
Ni pardon 
Ni miséricorde facile et commode.
Il ne méprise pas non plus,
Nous avons dépassé l’aumône de ton mépris.

Et nous baissons de nouveau les yeux
Comme il y a bien longtemps,
Au jardin priapique des origines,
Devant Ishtar en gloire que même le fils de l’homme n’a pas reconnue,
Aveugle parmi les non-voyants.

Et nous mendions toujours
L’effluve à la senteur de myrrhe
De ton regard éternel, 
Devant notre pinceau hésitant ou le clavier poisseux de notre ordinateur.

 

Mais…

Qui Stevens a-t-il bien pu prendre comme modèle pour te transmettre à nous,
Marie-Madeleine,
Au-delà du brouillard des conventions et de nos sites Internet
Que ne nimbent plus les brumes de Memling ?

Marc Julian Ghens, 29 12 2002.

Marc Julian Ghens est liégeois, réalisateur de films sur l'art.
Il a eu la gentillesse de nous offrir ce très beau texte.

La chronique de l'exposition Marie Madeleine 

L'analyse sur le thème de Marie-Madeleine de nous jours

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