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LA LETTRE MENSUELLE |
| La chronique de l'Université, UCL - Décembre 2002. |
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Esthétique et philosophie
de l'art : la Belgique au XXe siècle. |
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PARTIE
3
Cette troisième et dernière section de nos réflexions consacrées à la nature de l'art est, comme annoncé, consacrée au XXe siècle. Bien davantage qu'au XIXe, la réflexion sur la nature de l'art mène à des conséquences étonnantes. On pourrait dire que le XXe siècle a liquidé l'art académique, et l'art des artistes traditionnels, au profit de formes nouvelles, telles que le Pop Art, dont il est trop tôt pour juger de la pérennité. La Belgique n'occupe pas une place importante dans ces mouvements contemporains, en plein essor depuis la seconde Guerre Mondiale. Toutefois, nous allons tenter malgré tout d'aborder le phénomène par le biais de l'art belge. Les questions relatives au statut ontologique du Beau, et, partant, de son incarnation par excellence, l'art, ont débouché sur une désacralisation radicale et, pour la première fois, explicite de cette catégorie de jugement. Auparavant, il pouvait y avoir contestation quant à la préférence à accorder à tel courant artistique plutôt qu'à un autre, à telle forme d'art en rapport avec telle autre. Les tenants d'un courant ou de l'autre restaient convaincus du bien-fondé de leur jugement, et estimaient donc que l'art qu'ils défendaient se rapprochait le plus du Beau, qu'il en donnait l'expression la plus adéquate au regard des temps et des lieux. Le Beau au XXe : tronqué, truqué ? Le XXe siècle a introduit le cynisme. Des artistes de mauvaise foi se sont mêlés aux praticiens traditionnels ; nous disons de mauvaise foi car certains d'entre eux revendiquent haut et clair leur démarche fallacieuse. Nous y viendrons. Où réside la mauvaise foi ? En ce qu'une production sans prétention artistique acquiert le statut d'uvre d'art par le simple fait de la mise en contexte. Les "artistes" les plus avisés ont bien compris tout le profit qu'ils pouvaient tirer de cette mise en contexte, que nous avons abordée précédemment. Pour rappel, il semble avéré qu'un objet se transmute en uvre d'art par le simple fait d'être mis en exergue, par exemple sur un piédestal, dans une vitrine ou sous un projecteur. Il s'agit là d'un mécanisme psychologique de base dans le fonctionnement des groupes humains : celui qui est mis en valeur (costume, signes distinctifs, attitude dominante) se voit reconnaître automatiquement une autorité par le groupe. Cet a priori sera ensuite confirmé ou infirmé par les faits et gestes de la personne en question. Le phénomène est semblable pour les objets. Une expérience de psychologie de groupe est révélatrice à ce propos. Un quidam, campé au milieu d'un trottoir, observe fixement un point, mettons le sommet d'une façade. Un certain nombre de passants ne pourront s'empêcher de lever eux aussi les yeux, pour voir ce qui suscite autant d'attention. Certains marqueront peut-être un temps d'arrêt, puis, ne voyant rien de particulier, reprendront leur marche. En revanche, si l'objet en question est quelque peu incongru, il est probable que les gens s'arrêteront plus longtemps ; ce que voyant, d'autres s'arrêteront aussi, et une attroupement se formera. C'est cet attroupement et les commentaires qui commenceront à s'échanger qui donneront sa valeur particulière à l'objet, anonyme jusque là. En matière artistique, si un objet quelconque, ne fût-ce qu'un empilement de boîtes de conserves, est mis en exergue, et pour peu qu'un commentaire approprié relaye et confirme l'a priori favorable spontané des gens, il deviendra une uvre d'art. Ce phénomène d'une simplicité enfantine pour qui sait s'en servir, vient disqualifier l'art traditionnel. Il n'est plus nécessaire d'être passé par de longues années d'académie, d'apprentissage laborieux et obscur pour devenir un grand artiste. La maîtrise des techniques de marketing suffit amplement. Ceci pose plus que jamais la question de l'ontologie du Beau, qui semble décidément n'être qu'une chimère. Le Beau semble un pur produit social, jouant sur un registre particulier de la sensibilité esthétique, qui reste apparemment stable au cours des âges, ce qui permet aux objets de rester "beaux" pour certaines catégories sociales des siècles après leur exécution. Broodthaers, guide en supercherie... Après ces considérations quelque peu générales, voyons ce qu'il en est quant à l'art belge. Choisissons un guide compétent en matière de supercherie : Marcel Broodthaers. Que le lecteur ne se méprenne pas quant à nos intentions ; nous n'insultons pas Broodthaers, contre lequel nous n'avons rien, ne l'ayant jamais rencontré (chose désormais impossible), mais nous nous contentons de le prendre à la lettre. Voici en effet ce qu'il écrit lui-même à propos de sa démarché "artistique" : "Le Musée d'Art Moderne Département des Aigles est tout simplement un mensonge, une tromperie. Mais il survit depuis déjà quatre ans au sein de manifestations les plus diverses ; dans des publications, des entretiens, des cartes postales, de véritables objets d'art, des tableaux, des sculptures et dans des publicity objects. Parler de mon musée équivaut à parler de l'art et la manière, à analyser la tromperie. Le musée normal et ses représentants mettent simplement en scène une forme de vérité. Parler de ce musée équivaut à discourir sur les conditions de cette vérité. Il y a une vérité du mensonge. C'est elle qui détermine ma conscience. Quand une uvre d'art trouve sa condition dans le mensonge ou la tromperie, est-ce alors encore une uvre d'art ? Je n'ai pas de réponse" (1). Il y a ici un phénomène étrange. Tel un prophète, à l'instar de ses confrères du Pop Art, Broodthaers dénonce l'ontologie du Beau, en produisant des "uvres" dont il connaît pertinemment bien la nature mensongère (la casserole de moules ) (fig. 1) ; il dénonce aussi le marché de l'art en le tournant en ridicule, mais le public et ce marché l'accueillent à bras ouverts et jouent le jeu en lui consacrant expositions et monographies. On célèbre celui par lequel on est ridiculisé, et qui risque potentiellement de faire s'effondrer le système. De deux choses l'une ; ou l'on n'a rien compris, ce qui est possible, ou la récupération de Broodthaers par le marché est une façon de le neutraliser, ce qui est probable. Lorsque Broodthaers fournit une explication plus philosophique sur sa démarche artistique, on est en droit de se demander s'il croit réellement ce qu'il dit. Personnellement, nous en doutons fort. Il entretient l'ambiguïté, fournissant à ses clients le discours rassurant sur la légitimité de ses uvres. Broodthaers, loin d'être naïf, sait exploiter au mieux le snobisme du public. Il fait du "n'importe quoi", qu'il emballe dans une pseudo-philosophie du monde contemporain. Tout est calculé. Et ses caisses se remplissent. Des gens trouvent très "beau" et très "chic" d'exposer une casserole de moules ou un amas de coquilles d'ufs dans leur living, non sans doute pour la beauté intrinsèque de l'objet, mais pour la notoriété du créateur et pour la signification que lui reconnaît un certain groupe social. Pourquoi alors ne pas exposer la carcasse du poulet du dimanche sous vitrine ? Et pourquoi s'empresse-t-on d'évacuer les ordures ménagères au lieu de les couler dans de la résine ? N'y a-t-il pas là un gisement inépuisable d'uvres d'art ? En ce sens, il faut croire que les décharges (pardon, les centres d'enfouissement technique) sont les plus grands musées qui aient jamais existé. On nous objectera sans doute que nous sommes incapable de percevoir le sens de cette forme d'art. Pourtant, Broodthaers l'écrit de la façon la plus incontestable : " Peut-être la seule possibilité pour moi d'être un artiste est-elle d'être un menteur, parce qu'en fin de compte tous les produits économiques, le commerce, la communication sont des mensonges. La plupart des artistes ajustent leur production au marché, comme si c'étaient des marchandises industrielles" (2). Lui aussi s'est adapté à la demande, et cela a fonctionné au delà de ses espérances. L'exemple de Broodthaers, qui pourrait être extrapolé à tout le courant qu'il représente et à d'autres encore, montre, pensons-nous, la difficulté à maintenir le Beau en tant que catégorie éternelle et transcendante. Il force également à reconsidérer l'art indépendamment du Beau. Il semble contradictoire qu'un objet répugnant puisse être une uvre d'art. Et pourtant. En vérité, il y a glissement du jugement esthétique de l'objet au jugement esthétique de l'intention artistique. Peu importe finalement la qualité intrinsèque de l'objet, ce qui compte, c'est l'intention créatrice qui l'a porté à l'existence. C'est elle que l'on juge. Dès lors, le champ est libre pour les falsificateurs de tout ordre ; comment apprécier l'authenticité de leur intuition ? Cette même conception disqualifie l'art jugé trop académique : si l'intuition est absente, le produit de l'activité créatrice ne peut être que vulgaire. On le voit, il y a place ici pour un vaste débat. Christian Bodiaux, Bibliographie :
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