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LA LETTRE MENSUELLE |
| La chronique de l'Université, ULg - Novembre 2002. |
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Le Diable dans l'art du XIXe siècle en Belgique, par Catherine Dormal. |
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Le personnage diabolique a emprunté des apparences innombrables, plus ou moins terrifiantes au cours des siècles. Son importance au sein des sociétés et des croyances populaires diffère d'une époque à l'autre. En Occident, l'histoire du Diable va avoir un impact croissant sur les sociétés au cours des siècles. Durant le premier millénaire, sa présence est assez discrète. Il est peu représenté dans l'art et reste un sujet de discussions dans les cercles étroits et cultivés. A l'approche de l'an mil, les thèmes de la fin des temps sont remis à l'honneur avec le dragon de l'Apocalypse qui, enrichi du mythe de Lucifer1 et du serpent de la Genèse, donne naissance au personnage du Diable. Cependant, durant tout le Moyen Age, de nombreuses légendes dédramatisent son image, le faisant apparaître comme un personnage dominé par l'homme, berné et vaincu, limitant ainsi la peur qu'il peut inspirer. A partir du XIe siècle, l'image du Démon envahit la population et devient alors plus concrète. Le Moyen Age, empreint de religiosité, donne au Diable une grande importance. Il devient l'outil qu'utilisent l'Eglise et l'Etat pour tenir les populations sous leur joug en leur imposant une image terrifiante de Satan pour mieux conduire à la dévotion et à la soumission. L'exagération des traits démoniaques s'est sans doute révélée nécessaire pour effacer les caractères trop peu inquiétants du diable berné, souffrant comme un humain. Il s'agit à présent de faire peur. Une population terrorisée est en effet plus docile et plus apte à l'obéissance envers le pouvoir qui lui assure sa protection. Le Diable est peu à peu précipité hors du monde des humains vers un univers surnaturel et animal de plus en plus inquiétant. L'accentuation des traits maléfiques du Diable se manifeste réellement à partir du XIVe siècle. L'art met alors en scène des enfers angoissants et des démons d'un genre surhumain. Au XVe et XVIe siècle s'installe une véritable hantise du Démon : le Malleus Maleficarum (Marteau des sorcières, 1487) est publié, les théories concernant le Diable et surtout les sorcières, suppôts de Satan, s'élaborent et les bûchers se multiplient. Au XVIIe siècle, la transformation de l'image de Lucifer, du monstre sanguinaire au héros déchu, repris par les romantiques, s'est opérée grâce aux artistes et aux écrivains dont Jean-Baptiste Marino (1569-1625) qui est le premier à faire allusion à la tristesse de Satan. Le Diable est perçu comme une beauté déchue, un ange révolté empreint de mélancolie. On assiste à un phénomène de dédramatisation du personnage diabolique, se poursuivant tout au long du XVIIIe siècle, et qui va de pair avec une religion qui perd peu à peu de son importance et devient une institution parmi d'autres. Au XIXe siècle, le Diable devient un concept intérieur à l'être humain, intimement uni à l'homme dont il n'est que le côté sombre. L'attention se porte davantage sur le moi intérieur et le Diable est assimilé à une figure du Mal présente dans chaque être. Les philosophes dissertent sur la nature humaine, les écrivains tels que le marquis de Sade, Charles Baudelaire s'emparent du personnage démoniaque et les artistes romantiques le remettent à l'honneur. Le Diable est présent partout et reste un sujet inépuisable d'inspiration, ce qui contribue à le rendre plus familier. Il s'agit d'une époque passionnée par l'irrationnel, le surnaturel, l'occultisme avec une fascination, dans les cercles cultivés, pour le personnage diabolique et ses mystères. Ce phénomène correspond à un sentiment de grand pessimisme. Aucun système explicatif ne semble alors suffisant pour comprendre la nature humaine. L'émergence de ce goût pour l'inconnu correspond à des insatisfactions face aux réponses qu'apportent la religion et la science. Confronté à un mal de vivre croissant, l'homme cherche ailleurs les explications et c'est dans les domaines interdits, secrets et non dogmatiques qu'il espère les trouver. Le satanisme va donc se développer sur ce terrain et profiter du refus des dogmes établis, du pessimisme ambiant. L'image du Diable est exploitée à maintes reprises dans le courant romantique. Ce phénomène n'est pas étonnant car le fantastique s'accorde parfaitement avec la sensibilité romantique qui laisse le champ libre au surnaturel et à l'irrationnel. Le Diable de cette époque est énigmatique et ambigu, il fait partie du domaine du rêve et n'est plus l'effroyable prince des ténèbres. Le Diable se transforme en un héros romantique au regard nostalgique. Depuis le XVIIe siècle, les poètes voient en Satan un personnage mélancolique d'une grande splendeur. La beauté des romantiques est imprégnée de douleur et de tristesse. De nombreux écrivains tels que Gustave Flaubert, Alfred de Musset, Victor Hugo ou encore Charles Baudelaire ont disserté sur cette union du beau et du triste. Ce dernier nous livre dans un passage de Journaux intimes : J'ai trouvé la définition du Beau, de mon Beau. C'est quelque chose d'ardent et de triste... Je ne conçois guère un type de Beauté où il n'y ait du Malheur. [...] Il me serait difficile de ne conclure que le plus parfait type de Beauté virile est Satan [...]2. Ce courant affiche ainsi une passion pour le grand déchu, le beau ténébreux, non plus le damné mais le pitoyable. Le romantisme se développe en Belgique aux alentours de 1830. Parmi les artistes exploitant l'image diabolique, citons Antoine Wiertz (1806-1865), dont le romantisme annonce déjà le courant symboliste. Wiertz aime le macabre, les spectres, la sorcellerie. Son goût du démoniaque et son talent pour les sujets morbides ou sataniques le rapprochent de Félicien Rops. Le romantisme voit Satan comme un personnage beau, jeune, triste et c'est sous cet aspect de héros mélancolique que Wiertz l'intègre à son univers. Le triptyque intitulé Le Christ au tombeau (1839) (fig. 1) présente sur le volet droit un Satan très romantique, une belle et ténébreuse figure, singulièrement énigmatique. Il nous apparaît très digne, calme et serein ; seuls ses doigts s'enfonçant dans la chair de sa poitrine laissent entrevoir le tourment et la crispation qui l'habitent. Enveloppé d'un drap aux plis fougueux, il porte sur la gauche un regard mélancolique. Il se détourne de la scène centrale illustrant La mise au tombeau, symbole du triomphe du Christ sur Satan et de la libération des hommes de l'emprise de ce dernier. Mais le Diable ne semble pas avoir perdu la partie, car avec sa complice, Eve, présente sur le volet gauche, il reprendra son pouvoir. Dans Le miroir du Diable (1856) (fig. 2), Satan, reconnaissable par deux petites cornes, se cache derrière le miroir dans lequel s'admire une jeune femme, personnification de l'orgueil. Satan incite cette jeune fille au vice, car c'est lui qui incline le miroir. Malgré sa beauté, il incarne donc bien véritablement le Mal. L'association de ces deux personnages, le Diable et la femme, sera exploitée à de nombreuses reprises dans le courant symboliste. Ce thème est déjà présent depuis des siècles dans l'art comme en témoigne entre autres une des représentations les plus célèbres de la luxure à l'abbatiale Saint-Pierre de Moissac (1120-1135) (fig. 3). Parmi les artistes romantiques belges, il faut également mentionner les deux statues intitulées Le Génie du Mal de Guillaume (1805-1883) et Joseph Geefs (1808-1885) ou encore La Tentation de saint Antoine (1848) de Louis Gallait (1810-1887) qui s'inscrivent dans la même veine que l'œuvre d'Antoine Wiertz. Le Diable apparaît également dans le courant symboliste qui se situe en Belgique dans les années 1885-1890. Celui-ci se présente comme le prolongement du romantisme car il réemploie de nombreux thèmes similaires dont le Diable et la femme, son avatar, instrument du Mal et de la perdition des hommes. Dans la mentalité misogyne de l'époque, la séduction féminine est ressentie par les hommes comme une menace et le symbolisme va donner son expression la plus évidente à ce sentiment. Satan et la femme ont un but commun : ils tentent ou séduisent les hommes pour les entraîner à leur perte. Dans une volonté de se libérer des contraintes religieuses et de la peur de l'Enfer, certains n'hésitent pas à choquer délibérément, pour détruire le fondement même du christianisme. C'est le cas de Félicien Rops (1833-1898) qui représente le Diable et la femme fatale à diverses reprises. L'érotisme et le diabolisme imprègnent intensément son œuvre. Chez Rops, le Diable emprunte des formes bien différentes selon les oeuvres et il le dépeint principalement en trois personnes : le bouffon, l'empereur du plaisir charnel et le dandy, signifiant peut être que le Mal se trouve en chaque homme, du plus pauvre au plus riche. Dans l'œuvre de Rops, qui est peu croyant, la notion de divin est absente. Il n'y a pas d'opposition entre le Ciel et l'Enfer, entre la pureté et la luxure. L'artiste ne représente que le versant négatif de l'humanité, reflet de la société et de sa morale débridée en cette fin de siècle. Le thème satanique lui permet de choquer la bourgeoisie et ses valeurs conventionnelles qu'il méprise. Dans La Tentation de saint Antoine (1878) (fig. 4), Rops renonce à sa représentation préférée du Diable sous la forme du dandy pour celle du bouffon. Il répond ainsi aux goûts et aux attentes du public. Cette œuvre illustre un tour que le Diable joue au saint, venu se recueillir devant la croix du Christ. Satan a subtilisé le Christ pour le remplacer par une superbe jeune fille. Des amours à têtes de mort dont le haut du corps est squelettique lancent des fleurs. Rops transforme ici l'iconographie religieuse traditionnelle : les anges volant sur un fond bleu, souvent représentés dans les compositions religieuses, sont métamorphosés pour faire allusion à la mort engendrée par le péché de la tentation. Rops utilise le satanisme pour révéler les tabous de son temps, il en pointe les faiblesses. La tentation est charnelle. Il prend également plaisir à multiplier les signes de provocation envers la religion. En 1879, Rops réalise une série de planches illustrant Les Diaboliques (1874) de Jules Barbey d'Aurevilly. Il place ces planches sous le signe du Diable et de la femme comme en témoigne notamment le frontispice. Celui-ci intitulé Le Sphinx (fig. 5) allie le triple symbole du Diable, de la femme et du sphinx. La femme étreint sensuellement une statue de sphinx et, derrière elle, un Satan vêtu de noir la contemple de manière méditative. Rops le représente de manière très élégante, portant un monocle à la façon d'un homme fortuné, personnification du dandy. Ses ailes rigides en demi-lune et ses oreilles pointues permettent de l'identifier. En 1882, au sommet de sa gloire parisienne, Rops regroupe cinq planches gravées sous l'intitulé Les Sataniques dans lesquelles il illustre la possession de la femme par Satan. En mettant en scène ce couple infernal, il allie l'érotisme au Mal. Le Diable y apparaît sous de multiples formes : il est un paysan dans Satan semant l'ivraie (fig. 6), une idole et le maître de l'empire charnel dans L'Idole (fig. 7), se substitue au Christ dans Le Calvaire (fig. 8) ou apparaît comme un monstre sacrificiel dans Le Sacrifice (fig. 9). Il prend un malin plaisir à jouir de la faiblesse de la femme qui ne peut lui résister et à laquelle à leur tour les hommes ne peuvent que succomber. Jean Delville (1867-1953), autre grand symboliste belge, représente un Diable encore tout différent dans Les Trésors de Satan (1895) (fig. 10). Dans une atmosphère aquatique assez mystérieuse, Satan enjambe de beaux corps nus d'un mouvement gracieux et souple tel un danseur. On assiste à une danse d'envoûtement pendant laquelle il prend possession de ces corps. Il s'agit d'un Enfer assez plaisant où les damnés ne semblent pas malmenés, à l'expression de leur visage, et dont le souverain est plus que séduisant. Le Diable retrouve enfin en ce XIXe siècle sa gloire d'antan mais sa réapparition prend place dans un contexte idéologique totalement différent des siècles précédents. Ce sont les poètes et les artistes qui, dégagés de toute emprise religieuse, vont réhabiliter le Diable dans l'imaginaire. Catherine Dormal, Copyright © 2002 Mémoires et Catherine Dormal. Tous droits réservés. Liens utiles sur notre
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