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LA LETTRE MENSUELLE |
| La chronique de l'Université, UCL - Octobre 2002. |
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Notions d'esthétique et de philosophie
de l'art, |
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PARTIE
1
Nous proposons aujourd'hui aux lecteurs une
nouvelle "trilogie", consacrée aux questions de philosophie de l'art,
d'esthétique et de critique artistique appliquées à la peinture belge. Cette démarche
introduit quelque peu – tel est du moins notre souhait – à une
compréhension profonde de l'Art, qui repose, on le sait, sur un système de
conventions élaboré conjointement par ces trois disciplines. Nous exposons dans cette première section
les notions essentielles à la compréhension du phénomène ; viendra ensuite, sur
base des résultats acquis, un essai de détermination des critères permettant
d'identifier un chef-d'œuvre, qui sera articulé en deux parties : art
ancien et art contemporain. Ces critères, toujours relatifs, se comprennent
dans un contexte bien précis, qu'il s'agira de définir. I. Introduction. Notions fondamentales D'ordinaire, si tout un chacun connaît
l'existence de l'esthétique et de la philosophie de l'art, ne fût-ce que par ouï-dire,
il est rare qu'il en maîtrise toute la complexité. Ces disciplines sont aux
prises avec les questions fondamentales, posées dès l'antiquité classique
(Platon, IVe siècle ACN) : qu'est-ce que le Beau, avec comme
corollaire, qu'est-ce que l'Art ? Tout d'abord, clarifions les concepts. En
philosophie, les termes d'esthétique et de philosophie de l'art ne sont pas
synonymes, bien que le langage commun ait tendance à employer l'un pour
l'autre. Ainsi, parler de l'esthétique d'un objet, équivaut à lui reconnaître
une qualité de beauté ("c'est très esthétique" = "c'est très
beau"). Or, l'esthétique revêt une signification spécifique dans le
contexte qui nous intéresse. On peut la définir comme l'étude de la perception
de l'individu à l'égard de l'œuvre [1] ; la philosophie de l'art est l'étude
de l'œuvre elle-même – les spécialistes nous pardonneront ce schématisme,
nécessaire à l'entreprise didactique. Le domaine de la philosophie de l'art n'est
pas l'histoire ou l'analyse stylistique, quoique ces disciplines entrent inévitablement
en ligne de compte, mais bien l'ontologie. Qu'est-ce à dire ? L'interrogation
porte sur la nature même de l'objet, qualifié d'œuvre d'art, c'est-à-dire
son statut d'entité matérielle. En d'autres termes, il convient de déterminer
ce par quoi l'œuvre d'art se distingue de manière essentielle de
tout autre objet inanimé, auquel on ne reconnaît pas un statut artistique. Ceci
nous ramène à l'esthétique. De fait, en pratique, l'esthétique et la
philosophie de l'art sont intimement liées. L'œuvre, qui possède des prédicats
particuliers, suscite l'attitude esthétique du sujet-récepteur ; en retour, le
jugement esthétique permet à l'œuvre d'exister, en lui reconnaissant son
statut privilégié. Lionello Venturi caractérise le jugement esthétique comme la
résultante de trois facteurs : "1) Le facteur pragmatique, donné par l'œuvre
d'art sur laquelle est porté le jugement ; 2) Le facteur idéal, donné par les
idées esthétiques du critique et, en général, par ses idées philosophiques et
ses besoins moraux ; en somme par la civilisation à laquelle il se rattache et
qu'il contribue à former ; 3) Le facteur psychologique, qui dépend de la
personnalité du critique" [2]. Il se distancie ainsi de la tradition
classique et de l'influence de Kant. La question du Beau, quant à elle, reste délicate.
Devant les difficultés à en formuler une définition qui fasse l'unanimité,
certains critiques ont banni ce terme de leur vocabulaire. Or, la critique
d'art, qu'elle le veuille ou non, est constamment aux prises avec ce concept.
En effet, faire l'éloge de la production d'un artiste équivaut à considérer que
les objets créés par lui sont bons, c'est-à-dire que l'intuition créatrice est
bonne, au regard de critères jugés pertinents. Or, l'on sait que l'antiquité
grecque considère le Bien, le Beau et le Vrai quasi comme synonymes, eux qui
sont les facettes complémentaires et indissociables d'une seule et même réalité
; une œuvre bonne est donc belle, car elle exprime la Vérité. Par conséquent,
la notion de beauté reste tout aussi incontournable aujourd'hui que par le passé.
Refuser de prononcer son nom échoue à évacuer la réalité sous-jacente. Il n'est pas dans notre intention de résoudre
la problématique de la définition de l'Art et du Beau [3], mais d'en faire
percevoir l'intérêt, au moyen d'un langage accessible, dans le domaine de la
peinture belge. De fait, loin d'être l'apanage d'intellectuels en chambre, dont
la réflexion tournerait à vide, ces questions rejaillissent immédiatement sur
des réalités bien concrètes, nous oserions dire "sonnantes et trébuchantes",
car c'est de la définition – honnête ou fallacieuse – des catégories
du Beau et de l'Art que procède la cotation des artistes, fondement du marché
de l'art. Ces préliminaires peuvent paraître quelque peu abscons, mais nous
allons tâcher d'éclairer le propos. Platon considère que le Beau existe en soi ;
il s'apparente à l'harmonie, qui est équilibre. Le Beau acquiert ainsi un
caractère universel, nécessaire et absolu, qui s'impose à l'homme [4]. Sa révélation
est conditionnée par l'habileté de l'artiste, médium entre le monde des Idées
et le monde sensible, et sa capacité à s'ouvrir lui-même à ce que les Anciens
avaient appelé les Muses, personnifications de l'inspiration artistique. La création
artistique a pour mission de faire advenir les manifestations du Beau, et donc
du Bien et du Vrai. En dépit de développements philosophiques divergents aux
XVIIIe (Kant) et XIXe siècle (Hegel, ou le positivisme de
Taine par exemple), cette conception reste assez répandue. Elle est fréquemment
exprimée par les artistes ; ils sont nombreux à ressentir la sensation
d'accueillir une dimension qui les dépasse, à être, en quelque sorte, ravis par
l'inspiration. La vision de l'art-fait-sacrement du Beau
constitue les bases théoriques du respect dont on entoure les œuvres.
Selon l'intuition de Kant, l'attitude esthétique s'apparente à une expérience
quasi mystique [5]. En ce sens, on utilise parfois l'expression "s'ouvrir à
l'art", comme s'il s'agissait d'une réalité éternelle, qui nécessite un
parcours initiatique pour être appréhendée. Nous avions développé à ce sujet,
en août dernier, un bref parallèle entre les rites religieux et les rites muséaux.
Or, nous avions également montré que le
statut de l'œuvre d'art est relatif au temps et au lieu. De fait,
l'attitude esthétique, qui, rappelons-le, est propre à conférer à un objet sa
qualité d'œuvre d'art, apparaît relative au sujet qui l'exerce, lui-même
tributaire d'un contexte. Les artistes du XXe siècle ont eu le mérite
de démontrer que le Beau, et donc l'Art, ne sont pas ontologiques : le statut
d'une boîte de conserve change radicalement lorsqu'elle est rangée dans le
rayon d'un supermarché, ou exposée dans une vitrine. Ces créations annihilent
par contrecoup la sacralité prétendue des œuvres "classiques". Cette relativité est perceptible depuis
longtemps, par les évolutions de la mode. Celles-ci peuvent se comprendre, dans
une vision classique, en tant que progrès vers l'expression la plus adéquate du
Beau. Toutefois, les difficultés surgissent vite, puisque des mouvements de
"revival" remettent au goût du jour des styles naguère relégués aux
oubliettes de l'histoire. Il n'y a donc pas de progression linéaire. La mise au
rebut d'œuvres d'art jadis admirées démontre de façon explicite que le
Beau n'exerce pas d'attrait en lui-même ; l'œuvre ne contient pas en elle
le Beau, qui s'imposerait à l'esprit. Or, comment se fait-il que des individus très
divers admirent cependant une même œuvre ? C'est ici qu'intervient le
"sens commun", malaisé à définir. Il s'agit d'un dénominateur commun
des consciences, valable en art, mais aussi en d'autres domaines. Peut-être ne
s'agit-il pas d'autre chose que de l'intériorisation des codes cognitifs de
l'espèce humaine, qui permettent aux hommes de se reconnaître entre eux, et
d'identifier leur production symbolique. Comme l'écrit Raphaël Goubet (UCL),
"le jugement de goût est donc le révélateur privilégié du sens commun,
cette intersubjectivité primordiale, sans laquelle ne peut se former de
subjectivité, et sans laquelle celle-ci ne pourrait communiquer avec
autrui" [6]. En ce sens, le Beau exprime l'adéquation
formelle de l'objet avec les codes cognitifs de la société. Encore faut-il définir
de quelle société il s'agit. Les sociétés de type occidental ont atteint un tel
niveau de complexification qu'il n'est plus possible de les caractériser
globalement, sauf en certaines matières fondamentales. Le public assidu des
expositions au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles n'est pas exactement le même
que celui des rave-parties. Ce qu'une catégorie socio-culturelle a défini comme
kitch, par exemple, sera perçu comme beau par une autre catégorie de
population. Et pourtant, ces groupes sont tout autant constitutifs de la société.
Le Beau et le Bien, et donc le Vrai, sont relatifs aux groupes sociaux en
cause. Ces groupes eux-mêmes ne sont pas homogènes ; s'ils se retrouvent dans
un but ponctuel, par exemple une exposition, leurs activités, leurs
appartenances socio-culturelles peuvent les opposer sur bien des points. Si le Beau n'est pas ontologique, l'art ne
l'est pas non plus. Il y a réification du Beau, qui, en fait, n'a pas plus de réalité
qu'un autre concept. Si l'on peut admettre l'universalité du jugement esthétique,
ce que confirme l'approche empirique, il faut renoncer à accepter l'universalité
de ses objets d'application. Ne demeure que la perception de l'individu, évolutive,
qui permet à certaines catégories d'objets d'exister en tant qu'œuvres
d'art. Dès lors, si cette attitude venait à se modifier profondément, nous ne
donnons pas cher de la survie, en leur état actuel, des musées, galeries et
autres sanctuaires artistiques, ni de la rentabilité des placements en œuvres
d'art. C'est ici qu'interviennent la critique et l'histoire de l'art. La critique filtre les œuvres correspondant le mieux aux codes du moment. Un bon critique se doit d'être en osmose avec la société, et juger au nom du sentiment ambiant. Il s'agit là d'une tâche difficile, où la subjectivité a une part importante. [à suivre...]
Christian Bodiaux, [1] Diverses tendances coexistent au sein de
l'esthétique, qui touche aux disciplines telles que la psychologie, la
psychiatrie et la sociologie. Chacune apporte son interprétation de l'esthétique,
soit du rapport à l'art. [2] L. Venturi, Histoire de la critique
d'art (Images et Idées. Arts et métiers graphiques), traduit de
l'italien par J. Bertrand, Paris, Flammarion, 1969, p. 33. [3] Voir à ce sujet D. Lories, Expérience
esthétique et ontologie de l'œuvre. Regard "continental" sur la
philosophie analytique de l'art (Académie royale de Belgique. Mémoires
de la Classe des Lettres, LXVIII), Bruxelles, Palais des Académies, 1989,
p. 153-181. Pour une introduction très générale à la question, voir www.philagora.net/philo-poche.
On y trouve trois pages d'un développement sur les rapports entre l'Art et le
Beau. [4] Dans la philosophie classique, trois
grandes conceptions du beau coexistent : celle de Platon (le Beau comme Idée
transcendante), celle de Kant (Idée du sujet), celle d'Hegel (concept
immanent). Voir à ce sujet www.heraclitea.com. [5] La définition de l'attitude esthétique
selon Kant est la suivante : il s'agit d'une "connivence profonde et immédiate
de l'objet et du sujet de l'expérience esthétique. Regarder la chose belle de
façon libre et désintéressée, c'est permettre à la chose d'apparaître en et
pour elle-même, librement. La chose belle a le pouvoir d'interpeller le regard
pur qui lui fera droit, parce qu'elle s'adresse à nous dépouillée de tous les
masques ordinaires, nous libérant ainsi des préoccupations cognitives et des
intérêts de tous ordres. Libres l'un et l'autre, le sujet et l'objet se
rencontrent sans intermédiaire et de ce face-à-face jaillissent le sens et le
plaisir pris à ce sens gracieusement offert". Lories 1989, p. 120-121. |
* Cette
1ère partie ****
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Partie
II : Entre Rubens et Wiertz.
Partie III : Les contradictions de
l'Art contemporain.
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