LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université, UCL - Octobre  2002.

     Notions d'esthétique et de philosophie de l'art,
     à l'appui d'exemples de la peinture belge des XIXe et XXe siècles, 
     par Monsieur Christian Bodiaux.

 PARTIE  1 

Nous proposons aujourd'hui aux lecteurs une nouvelle "trilogie", consacrée aux questions de philosophie de l'art, d'esthétique et de critique artistique appliquées à la peinture belge. Cette démarche introduit quelque peu – tel est du moins notre souhait – à une compréhension profonde de l'Art, qui repose, on le sait, sur un système de conventions élaboré conjointement par ces trois disciplines.

Nous exposons dans cette première section les notions essentielles à la compréhension du phénomène ; viendra ensuite, sur base des résultats acquis, un essai de détermination des critères permettant d'identifier un chef-d'œuvre, qui sera articulé en deux parties : art ancien et art contemporain. Ces critères, toujours relatifs, se comprennent dans un contexte bien précis, qu'il s'agira de définir.

I. Introduction. Notions fondamentales

D'ordinaire, si tout un chacun connaît l'existence de l'esthétique et de la philosophie de l'art, ne fût-ce que par ouï-dire, il est rare qu'il en maîtrise toute la complexité. Ces disciplines sont aux prises avec les questions fondamentales, posées dès l'antiquité classique (Platon, IVe siècle ACN) : qu'est-ce que le Beau, avec comme corollaire, qu'est-ce que l'Art ?

Tout d'abord, clarifions les concepts. En philosophie, les termes d'esthétique et de philosophie de l'art ne sont pas synonymes, bien que le langage commun ait tendance à employer l'un pour l'autre. Ainsi, parler de l'esthétique d'un objet, équivaut à lui reconnaître une qualité de beauté ("c'est très esthétique" = "c'est très beau"). Or, l'esthétique revêt une signification spécifique dans le contexte qui nous intéresse. On peut la définir comme l'étude de la perception de l'individu à l'égard de l'œuvre [1] ; la philosophie de l'art est l'étude de l'œuvre elle-même – les spécialistes nous pardonneront ce schématisme, nécessaire à l'entreprise didactique.

Le domaine de la philosophie de l'art n'est pas l'histoire ou l'analyse stylistique, quoique ces disciplines entrent inévitablement en ligne de compte, mais bien l'ontologie. Qu'est-ce à dire ? L'interrogation porte sur la nature même de l'objet, qualifié d'œuvre d'art, c'est-à-dire son statut d'entité matérielle. En d'autres termes, il convient de déterminer ce par quoi l'œuvre d'art se distingue de manière essentielle de tout autre objet inanimé, auquel on ne reconnaît pas un statut artistique. Ceci nous ramène à l'esthétique.

De fait, en pratique, l'esthétique et la philosophie de l'art sont intimement liées. L'œuvre, qui possède des prédicats particuliers, suscite l'attitude esthétique du sujet-récepteur ; en retour, le jugement esthétique permet à l'œuvre d'exister, en lui reconnaissant son statut privilégié. Lionello Venturi caractérise le jugement esthétique comme la résultante de trois facteurs : "1) Le facteur pragmatique, donné par l'œuvre d'art sur laquelle est porté le jugement ; 2) Le facteur idéal, donné par les idées esthétiques du critique et, en général, par ses idées philosophiques et ses besoins moraux ; en somme par la civilisation à laquelle il se rattache et qu'il contribue à former ; 3) Le facteur psychologique, qui dépend de la personnalité du critique" [2]. Il se distancie ainsi de la tradition classique et de l'influence de Kant.

La question du Beau, quant à elle, reste délicate. Devant les difficultés à en formuler une définition qui fasse l'unanimité, certains critiques ont banni ce terme de leur vocabulaire. Or, la critique d'art, qu'elle le veuille ou non, est constamment aux prises avec ce concept. En effet, faire l'éloge de la production d'un artiste équivaut à considérer que les objets créés par lui sont bons, c'est-à-dire que l'intuition créatrice est bonne, au regard de critères jugés pertinents. Or, l'on sait que l'antiquité grecque considère le Bien, le Beau et le Vrai quasi comme synonymes, eux qui sont les facettes complémentaires et indissociables d'une seule et même réalité ; une œuvre bonne est donc belle, car elle exprime la Vérité. Par conséquent, la notion de beauté reste tout aussi incontournable aujourd'hui que par le passé. Refuser de prononcer son nom échoue à évacuer la réalité sous-jacente.

Il n'est pas dans notre intention de résoudre la problématique de la définition de l'Art et du Beau [3], mais d'en faire percevoir l'intérêt, au moyen d'un langage accessible, dans le domaine de la peinture belge. De fait, loin d'être l'apanage d'intellectuels en chambre, dont la réflexion tournerait à vide, ces questions rejaillissent immédiatement sur des réalités bien concrètes, nous oserions dire "sonnantes et trébuchantes", car c'est de la définition – honnête ou fallacieuse – des catégories du Beau et de l'Art que procède la cotation des artistes, fondement du marché de l'art. Ces préliminaires peuvent paraître quelque peu abscons, mais nous allons tâcher d'éclairer le propos.

Platon considère que le Beau existe en soi ; il s'apparente à l'harmonie, qui est équilibre. Le Beau acquiert ainsi un caractère universel, nécessaire et absolu, qui s'impose à l'homme [4]. Sa révélation est conditionnée par l'habileté de l'artiste, médium entre le monde des Idées et le monde sensible, et sa capacité à s'ouvrir lui-même à ce que les Anciens avaient appelé les Muses, personnifications de l'inspiration artistique. La création artistique a pour mission de faire advenir les manifestations du Beau, et donc du Bien et du Vrai. En dépit de développements philosophiques divergents aux XVIIIe (Kant) et XIXe siècle (Hegel, ou le positivisme de Taine par exemple), cette conception reste assez répandue. Elle est fréquemment exprimée par les artistes ; ils sont nombreux à ressentir la sensation d'accueillir une dimension qui les dépasse, à être, en quelque sorte, ravis par l'inspiration.

La vision de l'art-fait-sacrement du Beau constitue les bases théoriques du respect dont on entoure les œuvres. Selon l'intuition de Kant, l'attitude esthétique s'apparente à une expérience quasi mystique [5]. En ce sens, on utilise parfois l'expression "s'ouvrir à l'art", comme s'il s'agissait d'une réalité éternelle, qui nécessite un parcours initiatique pour être appréhendée. Nous avions développé à ce sujet, en août dernier, un bref parallèle entre les rites religieux et les rites muséaux.

Or, nous avions également montré que le statut de l'œuvre d'art est relatif au temps et au lieu. De fait, l'attitude esthétique, qui, rappelons-le, est propre à conférer à un objet sa qualité d'œuvre d'art, apparaît relative au sujet qui l'exerce, lui-même tributaire d'un contexte. Les artistes du XXe siècle ont eu le mérite de démontrer que le Beau, et donc l'Art, ne sont pas ontologiques : le statut d'une boîte de conserve change radicalement lorsqu'elle est rangée dans le rayon d'un supermarché, ou exposée dans une vitrine. Ces créations annihilent par contrecoup la sacralité prétendue des œuvres "classiques".

Cette relativité est perceptible depuis longtemps, par les évolutions de la mode. Celles-ci peuvent se comprendre, dans une vision classique, en tant que progrès vers l'expression la plus adéquate du Beau. Toutefois, les difficultés surgissent vite, puisque des mouvements de "revival" remettent au goût du jour des styles naguère relégués aux oubliettes de l'histoire. Il n'y a donc pas de progression linéaire. La mise au rebut d'œuvres d'art jadis admirées démontre de façon explicite que le Beau n'exerce pas d'attrait en lui-même ; l'œuvre ne contient pas en elle le Beau, qui s'imposerait à l'esprit.

Or, comment se fait-il que des individus très divers admirent cependant une même œuvre ? C'est ici qu'intervient le "sens commun", malaisé à définir. Il s'agit d'un dénominateur commun des consciences, valable en art, mais aussi en d'autres domaines. Peut-être ne s'agit-il pas d'autre chose que de l'intériorisation des codes cognitifs de l'espèce humaine, qui permettent aux hommes de se reconnaître entre eux, et d'identifier leur production symbolique. Comme l'écrit Raphaël Goubet (UCL), "le jugement de goût est donc le révélateur privilégié du sens commun, cette intersubjectivité primordiale, sans laquelle ne peut se former de subjectivité, et sans laquelle celle-ci ne pourrait communiquer avec autrui" [6].

En ce sens, le Beau exprime l'adéquation formelle de l'objet avec les codes cognitifs de la société. Encore faut-il définir de quelle société il s'agit. Les sociétés de type occidental ont atteint un tel niveau de complexification qu'il n'est plus possible de les caractériser globalement, sauf en certaines matières fondamentales. Le public assidu des expositions au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles n'est pas exactement le même que celui des rave-parties. Ce qu'une catégorie socio-culturelle a défini comme kitch, par exemple, sera perçu comme beau par une autre catégorie de population. Et pourtant, ces groupes sont tout autant constitutifs de la société. Le Beau et le Bien, et donc le Vrai, sont relatifs aux groupes sociaux en cause. Ces groupes eux-mêmes ne sont pas homogènes ; s'ils se retrouvent dans un but ponctuel, par exemple une exposition, leurs activités, leurs appartenances socio-culturelles peuvent les opposer sur bien des points.

Si le Beau n'est pas ontologique, l'art ne l'est pas non plus. Il y a réification du Beau, qui, en fait, n'a pas plus de réalité qu'un autre concept. Si l'on peut admettre l'universalité du jugement esthétique, ce que confirme l'approche empirique, il faut renoncer à accepter l'universalité de ses objets d'application. Ne demeure que la perception de l'individu, évolutive, qui permet à certaines catégories d'objets d'exister en tant qu'œuvres d'art. Dès lors, si cette attitude venait à se modifier profondément, nous ne donnons pas cher de la survie, en leur état actuel, des musées, galeries et autres sanctuaires artistiques, ni de la rentabilité des placements en œuvres d'art.

C'est ici qu'interviennent la critique et l'histoire de l'art. La critique filtre les œuvres correspondant le mieux aux codes du moment. Un bon critique se doit d'être en osmose avec la société, et juger au nom du sentiment ambiant. Il s'agit là d'une tâche difficile, où la subjectivité a une part importante. 

[à suivre...]      

Christian Bodiaux,     
Chercheur UCL     
 

[1] Diverses tendances coexistent au sein de l'esthétique, qui touche aux disciplines telles que la psychologie, la psychiatrie et la sociologie. Chacune apporte son interprétation de l'esthétique, soit du rapport à l'art.

[2] L. Venturi, Histoire de la critique d'art (Images et Idées. Arts et métiers graphiques), traduit de l'italien par J. Bertrand, Paris, Flammarion, 1969, p. 33.

[3] Voir à ce sujet D. Lories, Expérience esthétique et ontologie de l'œuvre. Regard "continental" sur la philosophie analytique de l'art (Académie royale de Belgique. Mémoires de la Classe des Lettres, LXVIII), Bruxelles, Palais des Académies, 1989, p. 153-181. Pour une introduction très générale à la question, voir www.philagora.net/philo-poche. On y trouve trois pages d'un développement sur les rapports entre l'Art et le Beau.

[4] Dans la philosophie classique, trois grandes conceptions du beau coexistent : celle de Platon (le Beau comme Idée transcendante), celle de Kant (Idée du sujet), celle d'Hegel (concept immanent). Voir à ce sujet www.heraclitea.com.

[5] La définition de l'attitude esthétique selon Kant est la suivante : il s'agit d'une "connivence profonde et immédiate de l'objet et du sujet de l'expérience esthétique. Regarder la chose belle de façon libre et désintéressée, c'est permettre à la chose d'apparaître en et pour elle-même, librement. La chose belle a le pouvoir d'interpeller le regard pur qui lui fera droit, parce qu'elle s'adresse à nous dépouillée de tous les masques ordinaires, nous libérant ainsi des préoccupations cognitives et des intérêts de tous ordres. Libres l'un et l'autre, le sujet et l'objet se rencontrent sans intermédiaire et de ce face-à-face jaillissent le sens et le plaisir pris à ce sens gracieusement offert". Lories 1989, p. 120-121.

[6] www.comu.ucl.ac.be/Doctorants/Goubet/

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Cette 1ère partie
n'est pas 
illustrée

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Partie II : Entre Rubens et Wiertz.
Partie III : Les contradictions de l'Art contemporain.

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