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LA LETTRE MENSUELLE |
| La chronique de l'Université, ULg - Septembre 2002. |
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La femme et le miroir : réflexion et réflexivité, par Evelyne Frankignoul. |
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Cet article reprend les points essentiels de mes recherches, toujours en cours, et se déroule en quatre étapes. * D'abord, je retrace l'évolution technique et typologique du miroir depuis l'Antiquité, ainsi que les répercussions qu'elle peut avoir dans l'art. Le miroir à travers les âges Depuis la nuit des temps, le miroir est au centre des préoccupations de l'homme. D'ailleurs, dès la Haute Antiquité, cet objet mystérieux et fascinant occupe une place importante dans la littérature et les arts. Ce succès universel s'explique notamment par son évolution typologique. En effet, les techniques et les matériaux utilisés pour le fabriquer font varier, d'une période à l'autre, sa grandeur, son format et sa qualité. Ces changements multiples se répercutent dans la façon dont les peintres le présentent et le représentent dans leurs œuvres. Alors que les miroirs convexes du Moyen Age ouvrent le champ aux déformations, les miroirs plans de la Renaissance génèrent de nouvelles recherches, qui aboutissent entre autres à une meilleure appréhension de la perspective. Quant à l'apparition, aux Temps Modernes, de miroirs de grandes dimensions, elle permet aux hommes d'enfin se voir de la tête aux pieds. Cette possibilité neuve améliore le rendu du corps humain et permet de mieux situer le personnage dans ce qui l'entoure, l'ensemble étant visible en même temps dans le reflet de la glace. De l'Antiquité à nos jours, le miroir est ainsi utilisé dans l'art comme outil de connaissance réfléchie ou comme instrument de mise en scène. Outre son évolution typologique, la richesse symbolique du miroir explique l'intérêt qu'il suscite et son omniprésence dans les arts et la littérature de tous les temps. Que ce soient les philosophes grecs, les théologiens du Moyen Age ou encore les humanistes de la Renaissance, les hommes n'ont jamais cessé de se pencher sur les questions que soulève le miroir. Que ce soit le rapport entre le sujet et son reflet, entre le visible et l'invisible, entre le réel et l'irréel ou entre le sensible et l'intelligible, ces nombreuses inconnues abordent des phénomènes tels que la réflexion, l'illusion et de la réflexivité et nous renvoient aux paradoxes et à l'ambiguïté du miroir. Dès lors, celui-ci revêt une signification propre qui évolue au fil du temps, en parallèle avec les mentalités de l'époque. Depuis l'Antiquité, cette richesse symbolique est abondamment illustrée par les peintres. La femme au miroir, reflet de l'Histoire La femme, elle aussi, a toujours été muse et inspiratrice de réflexion, de créativité. Tout comme le miroir, elle intrigue et éblouit l'homme. Le peintre, en particulier, s'applique à saisir le trait de ses courbes sensuelles et à rendre l'émotion que dégage cette âme féminine. Dès lors, quoi de plus naturel qu'il l'associe au miroir pour en faire un thème à part entière. Cette iconographie est souvent choisie par les peintres, quelles que soient leur époque et leur provenance, pour illustrer une symbolique spécifique et diversifiée. Chaque grande période historique accorde ainsi ses privilèges à certaines de celles-ci. Ce choix correspond d'une part à l'évolution du statut de la femme au sein de la société et, d'autre part, à l'évolution du sens donné au miroir dans les arts et la littérature. Durant l'Antiquité, le thème de la femme au miroir est principalement lié à son devoir d'être jeune et belle, ainsi qu'à son pouvoir de séduction devant déboucher sur la procréation. Cette iconographie basée sur l'apparence extérieure et sur l'exclusivité du pouvoir de procréer, détenu par les femmes, s'éloigne de la conception introspective de Socrate, plutôt réservée à l'homme. Cette dichotomie extérieur - intérieur, corps - esprit, action - pensée subsiste longtemps dans nos civilisations. Au Moyen Age, les représentations de femme au miroir sont essentiellement des allégories. Celles-ci peuvent être tantôt positives, comme la Prudence et la Raison, tantôt négatives, comme la Vanité, l'Envie et l'Orgueil. Ces désordres de l'âme féminine rappellent la faute commise par Eve, qui peut d'ailleurs être présentée, elle aussi, avec un miroir. Dans l'iconographie religieuse, le miroir tenu par Marie évoque qu'elle est le "Miroir sans tache" de Dieu. Tandis que celui de Marie-Madeleine rappelle qu'elle a succombé à la vanité et à la luxure. Dans l'iconographie profane, le miroir est associé à la femme pour dénoncer les abus de sa coquetterie. L'attrait de la parure et du fard, exercé sur les femmes, ainsi que le plaisir qu'elles éprouvent à s'admirer sont considérés comme malsains voire maléfiques. Le Diable, créateur de mensonges et d'illusions, est dès lors souvent associé à cette iconographie et représenté au côtés de la coquette. Parfois, la vanité de la femme s'auto-admirant dans le miroir est liée à la représentation de la Mort. Dans ce cas, la belle, perdue dans une profonde contemplation narcissique, ne remarque pas la Mort qui rôde à ses côtés. Symbole de la beauté éphémère et du temps qui s'écoule irrémédiablement, cette iconographie rencontre un succès particulier dans les pays germaniques. Les représentations de la femme au miroir, au Moyen Age, sont donc, dans la plupart des cas, des œuvres didactiques, dont la connotation moralisatrice est à mettre en relation avec le message délivré par la religion chrétienne, alors à l'apogée de son influence. Dès la Renaissance, les progrès réalisés en sciences conduisent l'homme à une meilleure connaissance du corps humain. C'est ainsi que le thème de la femme au miroir sert aussi de prétexte à l'étude du nu. En outre, les scènes de toilette sont une des seules occasions pour les peintres d'essayer de capter et de rendre la sensualité qui émane de la femme nue. C'est également à la Renaissance qu'un nouveau genre apparaît : l'autoportrait. Le miroir étant l'objet qui permet à l'artiste de reproduire ses traits afin de les fixer sur la toile, il peut figurer sur l'œuvre. La peinture étant surtout une activité masculine à l'époque, il existe peu d'exemples d'autoportraits féminins. Ces quelques cas nous montrent malgré tout que ce genre neuf permet aussi à la femme artiste de s'affirmer en tant que peintre et en tant que femme. Cependant, comme la peinture et la femme sont considérées comme étant toutes deux au service de la beauté, le miroir présent dans les autoportraits féminins est associé à un instrument de toilette. Cette confusion, qui amène à confondre scène d'atelier et scène de toilette, fait que l'autoportrait féminin est considéré comme narcissique. La relation entre la femme et le miroir est souvent vue par les hommes comme secrète et mystérieuse. Ce plaisir que la femme ressent lors de ces moments d'intimité peut aller jusqu'à provoquer la jalousie de l'homme : l'aimée préférant son miroir de toilette à l'œil de son amant. Dès le début du XVIIe siècle, la femme au miroir illustre surtout deux grands thèmes : la Vanité et les Vénus. Le miroir est ainsi le symbole de la beauté et du pouvoir de séduction, bien qu'il puisse encore mettre en scène le narcissisme de la femme qui admire son reflet dans le miroir, en se contentant de cette relation intime. Aux Temps Modernes, le miroir a donc un statut ambivalent. Soit il dévoile la beauté et engendre le désir, soit il met en garde contre la fragilité de cette beauté et appelle à la prudence en évoquant les ravages causés par la vieillesse. La femme au miroir incarne, dès lors, tantôt une déesse vénérée et fragile, tantôt un monstre concupiscent. L'Epoque Contemporaine, est une période foisonnante en changements et innovations, comme l'apparition de la photographie et plus tard de l'informatique. C'est également à cette époque que les bouleversements sociaux et politiques, comme la liberté et la reconnaissance de la femme acquises grâce à son émancipation et l'internationalisation des échanges humains, amènent de profondes modifications dans les mentalités. Ces évolutions et révolutions se répercutent dans l'art qui connaît alors une véritable "explosion". De nouveaux mouvements se succèdent sans arrêt et conduisent à de nouvelles recherches artistiques. Le thème de la femme au miroir est touché, lui aussi, par ces nombreux bouleversements. Il continue d'illustrer les symboliques anciennes comme la toilette, la coquetterie ou la vanité. Mais le miroir, quand il est associé à la femme, reste aussi le moyen de modifier le rendu de l'espace. En effet, le miroir présent dans ces œuvres peut agrandir le champ de vision de la toile et donner à voir des angles de vue inattendus. Les jeux optiques, via le miroir, tout comme les déformations et les dédoublements, se multiplient au XXe siècle. Cette capacité du miroir à reproduire le visuel dans le visuel va conduire les artistes à le considérer comme la métaphore de la peinture. Le nombre d'autoportraits féminins s'accroît considérablement au siècle dernier, ce qui est notamment à mettre en parallèle avec l'évolution du statut de la femme. Il perd peu à peu sa connotation péjorative et devient un genre à part entière. A l'Epoque Contemporaine, le thème de la femme au miroir conduit également à illustrer plus fréquemment le repli sur soi. Qu'il évoque l'introspection ou le rêve, ce thème reflète bien les différents changements de l'époque, tout comme il s'aligne sur les recherches menées sur l'inconscient par les philosophes et les psychologues. Le miroir médiateur d'un questionnement intérieur lié à la connaissance de soi n'est pas neuf, mais le nouveau statut octroyé à la femme, aboutit à le lier davantage à l'imagerie féminine. Un autre changement, propre au XXe siècle, est le fait d'envisager le miroir dans sa matérialité. C'est ainsi que le thème de la femme au miroir peut être illustré sans réellement figurer une glace mais en l'utilisant comme support de l'œuvre, représentant la femme. Le thème de la femme au miroir continue donc, à l'Epoque Contemporaine, de fasciner les hommes et de représenter des symboliques anciennes, même si celles-ci sont remises au goût du jour. Et chez les peintres belges ? Qu'en est-il pour les peintres belges du XIXe et XXe siècles ? Ont-ils, eux aussi, représenté le thème de la femme au miroir, et dans quelle optique ? Les nombreuses œuvres que j'ai recensées lors de mes recherches, effectuées dans le cadre de mon mémoire, attestent de la présence de ce thème dans la majorité des mouvements figuratifs belges. Toutefois, certains mouvements et certains peintres lui ont accordé une place privilégiée. C'est ainsi que le symbolisme, le fauvisme brabançon, l'expressionnisme et le surréalisme sont les mouvements qui comptent le plus d'artistes l'ayant illustré, et que Paul Delvaux, Fernand Khnopff, René Magritte, Armand Rassenfosse, Félicien Rops, Alfred Stevens, Théo Van Rysselberghe et Rik Wouters sont les artistes l'ayant représenté le plus souvent. L'importance que donnent ces peintres au thème de la femme au miroir répond surtout à deux grandes motivations. La première est liée à l'attrait des peintres pour la féminité, tels celui de Félicien Rops, Fernand Khnopff, Paul Delvaux, Armand Rassenfosse ou Alfred Stevens, considérés comme des peintres de la femme. Inspirés, éblouis, fascinés ou intrigués par celle-ci, ils en font leur thème de prédilection. Puis, amenés à les observer dans diverses situations, ils sont attirés par la relation mystérieuse qu'elles entretiennent avec leur miroir. En général, ces peintres ont tendance à privilégier l'aspect symbolique dans leurs représentations de la femme au miroir. La seconde motivation est, quant à elle, plus directement liée aux possibilités qu'offre le miroir. De nombreux peintres, tels Théo Van Rysselberghe ou Rik Wouters, ont usé du miroir comme d'un tableau dans le tableau. Leur peinture, principalement axée sur le désir de capter et de rendre les effets de la lumière sur les motifs et les couleurs, les a conduit à privilégier l'aspect formel dans leur traitement de la femme au miroir. Il apparaît donc que chaque peintre, et même chaque mouvement, s'intéresse plus particulièrement soit à l'aspect formel soit à l'aspect symbolique de cette iconographie. Le miroir, thème aux multiples facettes La recherche que je continue de mener sur la symbolique du thème de la femme au miroir, me permet de constater que les rôles joués par le miroir lorsqu'il est associé à la femme sont aussi diversifiés dans les œuvres actuelles que dans celles des périodes historiques précédentes, et que, ici aussi, certains rôles sont privilégiés. Parmi ceux-ci, je relève surtout celui de symbole de la beauté ou de séduction ; celui de médiateur du repli sur soi, du rêve et de la magie ; ainsi que celui d'objet permettant d'agrandir le champ de vision de l'œuvre. Les données fournies par cette étude soulignent aussi que le thème de la femme au miroir est lié aux mêmes thématiques que dans le passé et qu'il est le plus souvent associé, comme chez les Anciens, à celui de la toilette. Outre ces découvertes, le résultat de mes recherches rend compte de la portée de ce thème chez les artistes qui l'ont représenté. La femme au miroir revêt, en effet, une importance et une signification particulière pour chacun d'entre eux. Par exemple, chez Wiertz, sous le couvert d'une scène de toilette, elle se révèle être une véritable allégorie de la Vanité. Chez Stevens, miroir de la femme bourgeoise de la deuxième moitié du XIXe siècle, elle se constitue le reflet de sa peinture réaliste. Chez Van Rysselberghe, elle permet au peintre de réaliser une deuxième étude néo-impressionniste de son modèle. Et chez Khnopff, elle se fait le reflet de la vision poétique et mystérieuse que le peintre a de la femme. L'étude du thème de la femme au miroir dans la peinture belge montre ainsi que les peintres du XIXe et XXe siècles, se sont placés, en abordant ce sujet, dans la lignée de leurs illustres prédécesseurs même si leurs œuvres trahissent aussi l'époque dans laquelle ils vivent. En effet, ce thème reflète l'artiste en tant qu'homme, puisqu'il nous y livre sa vision de la femme, et en tant que peintre, puisqu'il y réunit les principales caractéristiques de son art, et donc de son temps. La femme au miroir est donc bien un sujet de réflexion et un objet de réflexivité. Ces premières constatations mettent bien sûr en évidence la portée unique de cette iconographie, qui associe deux motifs qui n'ont jamais cessé de susciter l'intérêt de l'homme : la femme et le miroir. Mais elles ouvrent surtout de nouvelles perspectives et soulèvent de nombreuses questions : qu'en est-il dans les pays ayant une autre vision de la femme ? Ce thème est-il traité de façon différente par l'artiste masculin ou féminin ? Quelle place a-t-il dans la littérature, dans la sculpture et les arts audio-visuels de notre époque ? Est-il, là aussi, tellement porteur de sens ? Le libre accès à la peinture que les femmes ont obtenus modifiera-t-il la façon dont ce thème sera envisagé ? L'homme de ce siècle soignant son physique et se parant autant que la femme, surgira-t-il une iconographie de l'homme au miroir ? … La femme au miroir soulève aussi des questions existentielles comme celles de vouloir appréhender l'insaisissable et l'intelligible, celle de vouloir percer des mystères universels tels ce pouvoir de la femme à engendrer la vie et celui du miroir à capter l'irréel. C'est sans doute cet intérêt, que suscite ce thème chez les hommes dès l'aube de la civilisation, qui explique le mieux la récurrence de cette iconographie et sa persistance dans la peinture du XIXe et XXe siècle. Evelyne
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