LA LETTRE MENSUELLE
Dans le cadre d'une thèse à la Sorbonne :

     Maurice Chabas (1862-1947) et la Belgique, des liens privilégiés,
    
par Madame Myriam de Palma
[1]

 

C'est au sein d’une famille cultivée et érudite que Maurice Chabas naquit à Nantes le 26 septembre 1862 à neuf heures et quart du soir. L’aîné, comme de coutume, reprit la maison de commerce mais les deux autres, Maurice et Paul, encouragés par leur père qui adorait la peinture, et s’y exerçait aussi à ses moments perdus, entrèrent très jeunes à l’Académie Julian.[2] Les deux frères connurent la gloire mais si Maurice fut tout au long de sa vie animé par un idéal qui ne fit que s’exalter jusqu’à sa mort, Paul par contre, fut surtout un peintre mondain.  «Tandis que Paul, chaque matin besognait en faisait joliment tremper les charmes enfantins de son jeune modèle dans les criques paisibles de l’île, Maurice, avant de se mettre à peindre, «contemplait». Je le verrai toujours les bords de son chapeau rabaissés sur les yeux, la tête levée, la barbe au vent, s’imprégnant de l'âme du paysage, de cette terre, de cette eau, de ce ciel, qu’il allait faire revivre de ses doigts de magicien».[3] C’est en ces termes que le célèbre historien André Castelot nous décrit ces deux artistes qu’il a bien connus.

Du symbolisme à l'idéalisme

L’œuvre picturale de Maurice Chabas s’inscrit dans la vague des courants philosophiques, principalement l’idéalisme et le mysticisme, qui jouèrent un rôle important dans le contexte de la vie artistique au tournant du siècle dernier. Maurice Chabas a poursuivi tout au long de son œuvre une quête spirituelle qu'il traduisait par des tableaux empreints d'une harmonie noble et sereine. L'imagination et le désir d'innovation de Maurice Chabas l'amena à diversifier sa technique, par ailleurs habile, en usant d'une purification et d'une simplification de la forme. Son œuvre, dans un premier temps académique, se rallia aux tendances symbolistes, proche de Puvis de Chavannes. Par la suite, Maurice Chabas fut tenté par les techniques néo-impressionnistes et synthétiques. Maurice Chabas fut un fervent défenseur des Rose+Croix et exposa à tous leurs salons de 1892 à 1898. Il y fut très remarqué, grâce à ces magnifiques pages que sont ses œuvres mystiques.

En 1892, le peintre symboliste Jean Delville, avec d’autres dissidents de « L’Essor », crée à Bruxelles le cercle «Pour l’Art» (1892-1895) qui a une vocation idéaliste. Le premier salon de «Pour l’Art», qui s’ouvre au public le 12 novembre 1892, réunit aux côtés des Belges Braecke, Ciamberlani, Delville, Fabry ou Rousseau des artistes présentés quelques mois auparavant à Paris chez Péladan tels Maurice Chabas, Chalon, Filiger, Niederhaüsern-Rodo, Schwabe, Séon ou Trachsel qui seront également du voyage. le 19 novembre 1892, Emile Verhaeren fera un compte-rendu de l’exposition dans le quotidien «La Nation» en ces termes: «Ces peintres sont des idéistes. On les voit représentés à «Pour L’Art», nombreusement. Delville, Ciamberlani, Fabry, Séon, Chabas, Filiger, Jacque, Trachsel, Verkade sont les principaux d’entre eux. Tous prouvent l’audace dans l’invention, l’entêtement dans un art jusqu’à ce jour mal compris, l’indifférence envers le haussement d’épaules du public… Chabas rue à travers les astres et les nuages, l’éternel voyage humain que Théophile Gautier, dans «La Caravane » égarait aux déserts».

 En 1896, on retrouve le nom de Maurice Chabas sur l’affiche du premier Salon d’Art Idéaliste créé par son confrère belge Jean Delville qui partage avec lui les mêmes convictions esthétiques et mystiques.

Le succès de Maurice Chabas se mit à croître et il connut rapidement la notoriété. En 1900, il déménage au 3, Villa Sainte-Foy à Neuilly-sur-Seine. Dans son atelier se crée un petit centre de réunions où se retrouvaient de grandes âmes et d’éminentes personnalités comme Maeterlinck, Edouard Schuré, Léon Bloy, Lévy-Brult, le professeur C. Richet, le père Sertillange, Camille Flammarion, Joséphin Péladan et René Guénon qui disait souvent « nos sciences actuelles ne sont que des résidus des grandes sciences du passé que l’homme a perdu ; il ne fait que les redécouvrir ».

En 1910, il participera  à l’Exposition Universelle de Bruxelles .

En 1915, Maurice Chabas découvre son âme-sœur en la personne de Gabrielle Storms-Castelot. Celle-ci est née à Anvers, en Belgique, le 8 janvier 1888. Le couple aura deux fils, André, né le 23 janvier 1911 qui deviendra un écrivain d’histoire réputé et prolifique et Jacques, né le 11 juillet 1914 qui se lancera dans une carrière de comédien. Quittant Anvers assiégé par les Allemands, toute la famille se réfugie dans un premier temps en Angleterre, puis terminera son exode en France au cours de l’automne 1914. Ils résideront longtemps au 42, rue de Lubeck, à Paris. Très rapidement, Gabrielle Storms-Castelot se trouve mêlée au milieu des artistes, elle tient un salon littéraire dans son appartement et Maurice Chabas en devient la figure de proue. Le 20 mars 1922, la Souveraine des Belges envoie un courrier à Maurice Chabas pour lui témoigner qu’elle garde le meilleur souvenir de sa pensée qui lui fut extrêmement agréable lors de leur dernière rencontre et elle le remercie pour le don de son ouvrage, les  « Psaumes D’Amour Spirituel » auquel il a apposé une dédicace si sensible en son honneur.[4]

Apprécié du public comme de la Reine Elisabeth

Maurice Chabas recevra toujours un accueil chaleureux et admiratif de la part du public belge lors de ses nombreuses expositions dans ce pays où dès la fin du XIXème siècle, il exposera ses oeuvres et où plus de soixante ans plus tard, une rétrospective posthume lui sera consacrée ! Mais reconnaissant de cette estime, il rendra service à nombre d’artistes belges en les aidant à présenter leurs productions en France, notamment les symbolistes Anto Carte et Emile Fabry bénéficieront de sa sollicitude[5].

Une exposition importante des oeuvres de Maurice Chabas eût lieu en 1928, à la Galerie des Artistes Français, située au 35, chaussée d’Ixelles, à Bruxelles. L’artiste demande la faveur à la Reine Elisabeth de Belgique de l’inaugurer le 4 décembre, jour de l’ouverture de l’exposition ou un autre jour qui lui sera gré. Celle-ci répondra à son désir et lors de sa visite  s’entretiendra longuement avec Maurice Chabas, lui témoignant toute son affection[6]. Lui-même ainsi que sa fille n’hésiteront jamais à faire appel à la générosité d’une Reine qui fût toujours extrêmement bienveillante envers les artistes. Il la rencontra notamment chez sa dame d’honneur, la comtesse Greffuhle, autre figure célèbre dans le monde des arts pour l’admiration qu’elle lui offrit. « Je me rappelle toujours avec tant d’émotion le dîner chez la Comtesse Greffule, où j’avais amené mon ami Quénisset, l’astronome, pour faire des projections d’étoiles et l’entretien philosophique qui en était résulté avec Votre Majesté ».[7] 

Le 26 janvier 1929, le public belge peut à nouveau admirer l’exposition de Maurice Chabas, mais cette fois à Liège. Elle fût  toutefois un peu restreinte, de nombreuses toiles spiritualistes ayant été vendues à Bruxelles.  Effectivement, la Revue Franco-Belge souligne le succès considérable que l’exposition  a remporté à la Galerie Brachot[8]. Ici aussi, l’artiste rencontre une très grande estime pour son travail et l’exposition dut être prolongée de huit jours pour répondre à l’attente d’un public enthousiaste. Lors d’un entretien du journaliste de « La Meuse » avec Maurice Chabas, ce dernier rappelle ses convictions de peintre spiritualiste comme il se qualifie lui-même et exprime sa gratitude envers La Reine Elisabeth qui ne manque jamais de visiter ses expositions bruxelloises et qui non seulement se montre compréhensive des choses de l’art , mais encore « est un femme de la plus haute distinction du coeur et de l’esprit ». De plus, lorqu’il lui a parlé d’astronomie, « science que j’aime infiniment, j’ai été grandement surpris de l’entendre citer les contellations par leur nom »[9].

Suite à la visite de la Reine Elisabeth à l’exposition , Maurice Chabas lui envoie une missive le 20 avril 1929 ayant pour sujet l’organisation de conférences populaires d’astronomie. Effectivement , celle-ci fut fascinée par le discours de l’ami astronome de Maurice Chabas. Ce dernier lui propose une série de conférences réalisées par Madame Camille Flammarion durant le mois d’octobre. Par la même occasion, il en profite pour lui déclarer que ses deux expositions à Bruxelles et à Liège ont rencontrés un énorme succès, dépassant même les espérances les plus optimistes ![10]. La Reine accepta la proposition de Maurice Chabas qui contribua ainsi à promulguer hors des frontières françaises sa belle passion pour l’astronomie.

Le mysticisme des dernières années

A la fin de sa carrière, vieillissant, lorsque éclate la deuxième guerre mondiale, Maurice Chabas se déclare désormais, conscient de son impuissance à affronter et à vaincre les désastres qui ravagent le monde. Il devint convaincu que ceux-ci étaient la conséquence du manque d’idéalité de l’humanité ; quasiment reclus, il se consacrera presque exclusivement à la peinture religieuse et spirituelle. Celle-ci devient de plus en plus éthérée, lumineuse et colorée et le conduit à se tourner vers la non-figuration et l'abstraction qui se prête naturellement à la communication des mystères de la religion chrétienne. «Il me faut tout oublier pour tout apprendre à nouveau, apprendre tout dès le début, sans limiter la recherche au domaine du formel».[11] Il oublie le succès passé, il ne cherche plus à occuper une place brillante. Il laisse à son frère Paul une notoriété qu’il n’envie plus. Il restera dans l’ombre où il se tient seul et humble.

C’est à Versailles qu’il se retire, très diminué physiquement, presque dans la misère matérielle, «mais acceptant, comme tous les grands cœurs, avec beaucoup de philosophie, son état permanent de clairvoyance mêlée de visions d’enfer».[12] François Mauriac lui écrira « Vous avez compris la nécessité de vous oublier vous-même en la Contemplation». Le 11 décembre 1947, il mourra, à Versailles, volontairement solitaire, loin de l’affection de ses proches et amis intimes.

Lors de la rétrospective de l’oeuvre de Maurice Chabas organisée au Musée Galliéra, sa fille, Germaine Chanteaud-Chabas sollicite l’attention de la Reine Elisabeth de Belgique. Elle tente de convaincre celle-ci de patronner une exposition restreinte de la manifestation parisienne en Belgique. Elle avive les souvenirs royaux en faisant resurgir de sa mémoire la grande amitié qui liait Maurice Chabas à la Comtesse Greffuhle et à Anna de Noailles. La réponse est prompte et positive, la Reine accueille favorablement son désir qu’elle place sous le Haut Patronnage de Sa Majesté la manifestation commémorative qui sera organisée en 1951 à la Galerie Ex-Libris à Bruxelles[13]. Elle rendra  un dernier et touchant hommage à l’artiste en se rendant personnellement à l’exposition qui très certainement à raviver des chers souvenirs dans son coeur.

Myriam de Palma,     
Etudiante en Histoire de l'Art     
 

Afin d’enrichir cette recherche sur un peintre de qualité, vous pouvez me contacter si vous possédez des renseignements sur cet artiste et sa famille.  Au stade actuel de ma recherche, je souhaite surtout retrouver des œuvres, des photographies et des lettres de Maurice Chabas, toutefois tout document, article, témoignage… se rapportant à celui-ci m’intéresse afin de combler certaines lacunes qui subsistent encore. 
Myriam de Palma . 9, Allée des Carrières, 78100 Saint Germain en Laye, Tel/Fax : 01-34-51-44-75, e-mail : chabamyr@free.fr 


[1] Etudiante en Histoire de l’Art, thèse en cours de rédaction sous la direction du Professseur Bruno Foucart , Paris IV Sorbonne.
[2]
Germaine Chanteaud, Maurice Chabas, Revue d’Histoire du XIVième arrondissement, 1963.
[3]
Rétrospective Maurice Chabas, Galerie Bernheim-Jeune, 26 avril au 15 mai 1952.
[4]
Lettre de la Reine Elisabeth de Belgique à Maurice Chabas, 20 mars 1922, Archives Royales de Belgique.
[5]
Lettre de Paul Lambotte à Maurice Chabas, 4 février 1922, archives familiales.
[6]
Liège Echo, 27 décembre 1928.
[7]
Lettre de Maurice Chabas à la Reine Elisabeth, 5 novembre 1928, Archives Royales de Belgique.
[8]
Gabrielle Castelot, Revue Franco-Belge, février 1929
[9]
H., La Meuse, 28 janvier 1929
[10]
Lettre de Maurice Chabas à la Reine Elisabeth, 20 avril 1929, Archives royales de Belgique
[11]
Note manuscrite de Maurice Chabas, archives familiales.
[12]
Georges Blache, vente de l’atelier de l’artiste, 1971.
[13]
Lettre de la Reine Elisabeth à Germaine Chanteaud-Chabas, 9 novembre 1951, Archives royales de Belgique

 

 

 

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