LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université, ULg - Juin  2002.

     Richard Heintz, un van Gogh heureux ?  par Christine Messens.

 

C'est l'histoire d'un petit homme mal "fagotté" qui aimait les rognons au madère et le fromage de Herve. Un petit homme habillé de costumes en velours côtelé, qui trouvait des qualités même au plus médiocre et chantonnait du Beethoven. C'est l'histoire des chemins de traverses, dans notre ville de Liège, entre le Quai Orban et la petite rue qui porte son nom et prénom actuellement. C'est aussi l'histoire d'un artiste immense qui a inventé par génie, force et travail, la peinture du paysage ardennais tel que personne ne l'avait fait avant lui. C'est l'histoire d'un artiste mais encore l'histoire de notre patrimoine wallon et de sa valeur internationale.

Né le 25 octobre 1871 à Herstal, Richard Heintz s'installe bientôt avec sa famille sur le boulevard d'Avroy, à Liège. Il fréquente l'école Saint-Jean puis l'Athénée Royal avant de partir habiter un an à Gand chez le cousin Armand (aquarelliste et aquafortiste) pour apprendre le flamand selon la volonté de son père. A son retour, il s'inscrit à l'Académie Royale des Beaux-Arts avec la certitude qu'il est fait pour peindre. Emile d'Heur (1827-1906) devient non seulement son premier professeur mais également son premier acheteur et collectionneur. Il poursuit ensuite son apprentissage auprès d'Adrien de Witte (1850-1935) puis dans la classe d'Emile Delperée (1850-1896) mais il n'aime décidément ni l'école, ni la théorie.

Deux amours : Sy et Madeleine.

Il se rend dans le village de Sy pour la première fois en 1890. Cette découverte bouleverse si définitivement sa vie que son œuvre en est marquée par de nombreux tableaux ainsi que par les habitants qui lui deviennent une autre famille. Pour lui comme pour tant de grands artistes tels que Van Gogh, c'est dans le cœur et l'expression de toute chose que les sources de l'art se cachent. Il découvre ensuite Nassogne en 1895. 

A partir de cette date, il participe également à de nombreux "Salons" ainsi qu'à toutes les expositions du Cercle des Beaux-Arts. Il obtient à 34 ans une première reconnaissance officielle de son talent à l'exposition universelle de Liège. Celle-ci, organisée dans l'actuel parc de la Boverie, fut aussi l'occasion de la construction de l'actuel Musée d'Art Moderne, du pont de Fragnée et de l'église Saint-Vincent. Afin d'immortaliser l'événement, il a d'ailleurs installé son chevalet sur le Quai de Rome.

Mais 1895 est aussi l'année de son entrée dans le cercle intellectuel, artistique et financier liégeois. Celui-ci lui fera connaître non pas le sens du commerce (il vécut toujours bohème et généreux) mais bien la fille de la famille Orban. Il tombe alors tellement amoureux de Madeleine qu'il se décrira plus tard comme "un ver de terre amoureux d'une étoile". Mais il n'osera réellement se déclarer que…30 ans plus tard ! Elle se marie donc avec L. Chainaye en 1904, date à laquelle commence pour lui une longue dépression marquée de solitude. Il atteint peu après une notoriété exceptionnelle pour un jeune artiste, son "Dégel à Sy" et "La roche noire à Sy" seront par exemple exposées au palais d'Art Moderne. Le gouvernement lui octroie une médaille de bronze et la princesse Elisabeth de Belgique lui témoigne publiquement ses félicitations.

Néanmoins, en cette heure de gloire, il accepte la bourse "Darchis" et part en Italie pour changer d'air après hésitations. Il habite à Rome avec le sculpteur liégeois G. Petit (1879-1958), correspond énormément avec son ami A. Capelle (le musée de la vie wallonne possède trois coffres de courriers) et rencontre Godefroid Kurth (1847-1916). Il compare le paysage italien à l'Ardenne qui lui manque, préfère les villages et recherche la nature. Il reste six ans dans sa quête d'une autre lumière et d'espaces moins étriqués : Rome, Subiaco, Naples, Capri, Venise, les Apennins,… En 1912, le village de Sy accueille son retour à la gare et Madeleine est devenue veuve entre temps.

Ayant retrouvé tous ses coups de cœur, il produit abondamment. Puis Madeleine se remarie et il sombre alors dans l'alcoolisme. Veuve une seconde fois, il l'épouse le 4 décembre 1926. Il cesse de boire définitivement et produit ses meilleurs tableaux mais…décède d'une congestion trois ans plus tard, le 26 Mai 1929 à Tohogne. Son corps repose dans le cimetière de Robermont. Son buste nous salue dans la Galerie de la roseraie du parc de la Boverie. Une plaque commémorative est placée sur le " rocher du Sabot " où il trouva la mort. La rue Richard Heintz accueille bien des enfants, lui qui les aimait. Enfin, plus de 300 tableaux font de lui un maître à penser pour tous les artistes liégeois qui lui succèdent.

Un paysagiste moderne, hardi, frénétique.

Sa principale innovation fut l'introduction de l'Ardenne dans sa réalité, comme le montre sa "Vallée sauvage" (Sy, 1902, huile sur toile). Son talent lui permit aussi de nous rendre sa vision de l'Italie ("La Piazetta de Venise", 1908, huile sur toile), de la Flandre ou de la France ("Le Mont Blanc", 1906, huile sur toile). Son goût privilégié pour le plein air ne l'empêcha pas d'aborder les natures mortes ("Nature morte", s.d., huile sur toile) ou même les portraits ("Portrait d'Aristide Capelle", 1921, huile sur toile). Sa facture moderne et frénétique, sa vision directe et hardie ainsi que son âme libertaire et emportée se manifestant par des moyens picturaux drus et coloristes sont autant de jalons dans notre tradition artistique. Bien que privilégiant la peinture à l'huile, il appréciait également le dessin ("La chapelle et la ferme Simon à Sy", 1905), l'aquarelle ("Fermette à Sy", 1894) et la gravure ("Chiny", s.d., eau-forte).

Richard Heintz ne se voulait ni élève, ni maître. Il se disait offusqué de toute école. Il n'était pourtant pas isolé de son époque mais ce sont les espaces, lumières et climats différents qui ont forgé son évolution. Celle-ci commença par des œuvres diffuses telle le décor de théâtre du Collège Saint Servais, lorsqu'il travaillait pour l'entrepreneur de peinture A. Javaux (vers 1890). Une période impressionniste fait directement suite, avec par exemple sa fameuse huile sur toile intitulée "Liège, Exposition 1905". Il continuera dans cette technique avec des œuvres, telles que le magnifique "Effet de Soir à Sy. Impression" (1916) et "Sy" (1925), se situant entre impressionnisme et abstraction (à laquelle il serait arrivé s'il avait vécut plus longtemps).

En 1925, il atteint son apogée avec la vivacité de sa perception et de sa technique. Il aime le mouvement tournoyant, les touches claires mêlées de quelques traits en couleur diluée pour fixer les grandes lignes. Il peint en larges coups de pinceau, de manière synthétique et joint enfin la force à l'équilibre après des débuts pourtant contraints de soucis du détail et de minutie. Quant à la couleur, le bleu "Heintz" ainsi que ses créations de gammes personnelles traduisent à jamais l'âme de notre beau pays ainsi honoré par "le bon peintre de Liège", comme aimaient l'appeler J. Ensor (1860-1949) et C. Lemonnier (1844-1913).

Christine Messens,     
Historienne d'art     

Bibliographie :

  1. B. Lognard-Poncin, Richard Heintz, Au rythme de…Ferrières, 1979, Verviers.
  2. Collectif, Richard Heintz, 1990, Liège.
  3. Exposition.Cabinet des estampes, Richard Heintz, dessins-gravures, 1979, Liège.
  4. Société auxiliaire des expositions du palais des Beaux-Arts de Bruxelles, Richard Heintz (1871-1929), rétrospective, 1934, s.l.
  5. Palais des Beaux-Arts de Liège, Rétrospective Richard Heintz, 1931, Liège.
  6. Catalogue d'exposition, Richard Heintz et ses amis, 1971, Liège.
  7. V. Van Gogh, Lettres à son frère Théo, 1988, s.l.
 

 

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Légende sur les pages en grande taille

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Fermette

 

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Liège

 

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Chapelle

 

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Venise

 

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Portrait

 

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Chiny 

 

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Vallée

 

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Impression

 

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Sy, 1925

 

 

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