LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université, ULg - Avril  2002.

     Fréon, éditeur de bandes dessinées d'art et d'essais,  
    
par Monsieur Frederic Paques

 

Le XXe siècle a vu le développement et la maturation de la bande dessinée. Novatrice dans sa conception de ce médium, Fréon est une structure d’édition belge fondée en 1992 par le collectif Frigo, composé de quatre auteurs : Denis et Olivier Deprez, Vincent Fortemps et Thierry Van Hasselt. Elle fait partie de ce que l’on nomme l’édition alternative ou indépendante.

L’édition indépendante

L’édition indépendante se constitue au début des années 90 en réaction aux contraintes imposées par les éditeurs traditionnels. Ce carcan peut aussi bien être moral (rejet de la violence et du sexe) ou narratif (héros récurrent, …) que technique (nombre de pages prédéfini, mise en couleur obligatoire, …).

Dans les années 70 déjà, des auteurs comme Gotlib, Mandryka, Bretécher, Moebius ou Druillet vont imaginer leurs propres structures d’édition afin d’échapper à la censure par ces maisons traditionnelles[i]. Ainsi naissent les magazines L’écho des savanes, Fluide glacial et Métal hurlant. Si le ton se libère, le format reste encore prédéterminé.

En 1978, la bande dessinée fait une “ irruption sauvage dans la littérature[ii] ” avec le mensuel (A Suivre) de l’éditeur Casterman. Il est caractérisé par l’affirmation d’une esthétique du noir et blanc[iii] et  la possibilité laissée aux créateurs de décider librement de la longueur de leurs récits. Ces deux spécificités marquent une rupture nette dans l’édition de bande dessinée[iv].

Un autre rôle décisif est celui d’Etienne Robial qui, avec la maison d’édition Futuropolis, fondée au milieu des années 70, propose des collections de rééditions (collection Copyright) et de publications d’auteurs connus ou plus confidentiels (collection X). La variété des formats permet à tous les travaux de s’intégrer harmonieusement à la forme qui leur convient le mieux. Ces bandes dessinées sont essentiellement en noir et blanc, répondant ainsi à un choix autant économique qu’artistique. Futuropolis est intransigeante sur la qualité de ses publications, sans concessions au mercantilisme. Elle va fortement influencer la génération suivante.

Les années 80 voient le développement d’une bande dessinée narrative, où certains genres sont privilégiés (comme l’heroïc-fantasy, l’humour, l’aventure). La production est stéréotypée et se confine dans des formats bien définis. C’est encore ce type de bandes dessinées qui a le plus de succès à l’heure actuelle.

Enfin, au début de la décennie passée apparaissent un certain nombre de petites maisons d’éditions, souvent créées par des auteurs. Ces artistes ne trouvent pas de place pour leurs créations dans l’édition standard. La première maison ainsi formée est l’Association, en 1990. D’autres structures éditoriales voient le jour à sa suite, toutes avec leur originalité propre. Je citerai, entre autres, Amok, 6 pieds sous terre, Ego comme X, Chacal puant, Les requins marteaux, P.L.G. ou le Lézard pour la France, Drozophile ou Atrabile pour la Suisse. La Belgique n’est pas en reste avec l’éditeur bruxellois Fréon. Chaque structure se caractérise par une identité, un parti-pris fort. Par exemple, l’Association privilégie une bande dessinée narrative, proche de la littérature.

Ces éditeurs sont les héritiers de Futuropolis. D’abord, leurs publications se caractérisent par l’absence de formats imposés. La qualité du papier et de l’impression sont de plus souvent privilégiées. L’emploi du noir et blanc est majoritaire, pour les mêmes raisons que Futuropolis en son temps. Néanmoins, une tendance à la couleur apparaît depuis quelques années avec la démocratisation des méthodes de reproduction. Enfin, à l’instar de Futuropolis, certains éditeurs indépendants pratiquent la réédition de chefs-d’œuvre, comme Hypocrite de Jean-Claude Forest ou L’an 01 de Gébé, tous deux à L’Association.

Les tirages sont faibles et la publicité presque absente. Mais les livres sont vendus aux libraires en tant que prises fermes, ce qui évite les retours d’invendus. Enfin, le support périodique occupe une place importante afin de garder un contact soutenu avec le lecteur. La volonté des éditeurs indépendants est de s’imposer sur la durée et de garder une intégrité artistique.

Fréon

Pour les fondateurs, tout commence par la création et l’exposition de livres réalisés à l’eau-forte alors qu’ils suivent un cours de gravure à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles[v]. Un véritable intérêt pour le livre en tant qu’objet d’art naît de cette expérience. Leur travail d’éditeur témoigne de cet état d’esprit. Ainsi, tous les paramètres du livre sont discutés longuement avec l’auteur. De cette gestation commune résultent des œuvres au format et à la maquette variés, mais aussi un catalogue très réduit. En bientôt dix ans, Fréon publie une quinzaine d’albums (en dehors de ses revues). Sachant que nombre de maisons traditionnelles en publient le quintuple en une seule année, à des tirages au moins dix fois supérieurs, il est bien entendu que le but ne peut dès lors être la rentabilité.

Fréon répond à toutes les caractéristiques des maisons indépendantes citées plus haut. Mais si elle s’en rapproche par de nombreux points, la maison bruxelloise se distingue des autres petits éditeurs par sa volonté de faire sortir la bande dessinée de ses frontières traditionnelles. Pour ce faire elle privilégie au moins trois perspectives : le rapprochement avec les autres arts graphiques (et plus généralement plastiques), le développement d’un appareil théorique, l’organisation de rencontres et d’échanges internationaux entre les auteurs de la scène alternative.

De la bande dessinée comme art graphique

Dans un monde de la bande dessinée plutôt refermé sur lui-même, Fréon veut renouer avec une tradition graphique extérieure, créer des liens avec les arts graphiques “ traditionnels ” (peinture, gravure, …). Dans leurs albums, on peut ainsi reconnaître les influences des primitifs flamands, de Brueghel, des expressionnistes allemands, de Frans Masereel, d’Ensor, de Picasso, de Francis Bacon ou de Lucian Freud, plus que de Franquin, Hergé ou Peyo. Même dans le domaine de la bande dessinée, leurs influences sont Alberto Breccia, Muñoz et Sampayo ou Alex Barbier, tous auteurs qui expérimentent techniquement et narrativement.

Comme chez ces artistes, une volonté de contestation sociale est présente. Ainsi, parmi les grandes réussites de Fréon, citons l’édition de la biographie de Che Guevara par Hector Oesterheld, Alberto et Enrique Breccia. Ce livre est en soi un symbole. Paru en 1968, il connaît un succès important. En 1973, la presque totalité des exemplaires sont détruits par le régime militaire argentin. Le scénariste est arrêté et assassiné. Plus que le souci de rééditer un ouvrage important devenu indisponible, une telle publication constitue le témoignage d’un réel souci politique et de la volonté de ne pas laisser la bande dessinée en dehors des enjeux sociaux de l’art.

En outre, les auteurs renouent avec des procédés peu usitées en bande dessinée, comme les techniques d’imprimerie  (linogravure, monotype, …) ou picturales (crayon lithographique, aquarelle, acrylique, …). Chaque auteur en vient même à se spécialiser dans une manière de faire. Ainsi Thierry Van Hasselt travaille le monotype, Vincent Fortemps utilise le crayon lithographique sur film plastique et Denis Deprez la linogravure. L’impression en quadrichromie, même pour les dessins en noir et blanc, permet un rendu fidèle des nuances. Le trait de contour est souvent délaissé au profit de masses juxtaposées.

Les images ainsi produites posent un problème d’hétérogénéité avec le texte. Plusieurs méthodes sont envisagées pour le solutionner. La plus radicale est l’abandon total ou presque de l’écrit, comme dans Cîmes de Vincent Fortemps ou Ophélie et le directeur des ressources humaines d’Eric Lambé. Une autre manière, plus traditionnelle est d’écrire le texte avec la même technique que le dessin. Les textes de Portraits crachés de Dominique Goblet et de Les nébulaires de Denis Deprez en sont des exemples. Enfin, certains albums, comme Gloria Lopez de Thierry Van Hasselt, creusent encore l’écart de façon plus franche en ajoutant le texte mécaniquement.

Approche théorique et rencontres internationales

Cette expérimentation graphique se couple avec un approche plus spéculative. La revue Frigorevue, qui devient Frigobox en 1994, privilégie la voie la plus expérimentale de toute l’édition indépendante, elle présente en outre des textes théoriques et critiques, souvent denses, dont la rédaction est assurée par Jan Baetens et Olivier Deprez. Toute création chez Fréon est donc sous-tendue par une profonde réflexion sur les possibilités du médium. Cette démarche est louable, mais le propos tenu est souvent complexe, parfois obscur.

Enfin, une autre grande originalité de Fréon, qui vise à faire sortir la bande dessinée de ses frontières, est d’organiser des rencontres internationales avec les auteurs de la scène internationale. Pour ce faire, Fréon met également sur pied une manifestation annuelle, Autarcic Comix . Cette manifestation est reprise mensuellement à Paris par l’éditeur Amok. Elle réunit des labels indépendants et des associations consacrées à la bande dessinée, présente des expositions, des conférences et permet au public de se familiariser avec ces groupes. Si Autarcic Comix autorise la rencontre des auteurs et du public, les échanges du point de vue créatif sont beaucoup plus limités. C’est pourquoi, plus récemment, Fréon organise dans le cadre de Bruxelles 2000 l’atelier de l’Echangeur Narratif, sur le thème des “récits de ville”. Pendant un mois, différents auteurs de provenances diverses sont réunis dans un atelier et ont comme consigne de produire un récit ayant pour motif la ville de Bruxelles. Dans ce cadre ont déjà été publiés quatre albums dont deux collectifs. Cette méthode permet des échanges professionnels beaucoup plus profonds et durables.

Une démarche cohérente

Loin de tout effet de mode, Fréon publie des œuvres cohérentes, rigoureuses, même si d’appréhension souvent difficile. Elles soulèvent toutes des questions sur ce qu’est la bande dessinée. Il est possible d’admirer les albums comme des livres d’art, image après image. Mais au delà de la beauté plastique évidente de chacune des cases, le lecteur est invité à créer des liens entre elles, puis entre les séquences, pour ne souvent qu’entrevoir un sens. Il triture la matière brute qui lui est proposée et en modèle une interprétation personnelle. Il doit faire sienne l’œuvre de l’artiste, la lecture devient ainsi travail de création. Cette exigence, plus que l’aspect formel, est à mon sens ce qui rapproche le plus les bandes dessinées Fréon des autres formes d’art plastique contemporaines.

Frédéric Paques   


[i] MARTIN, Jean-Philippe, L’irrésistible ascension de l’édition indépendante, in 9e Art, n°5, janvier 2000, p. 22.

[ii] D’après la citation, devenue historique, de Jean Paul Mougin, rédacteur en chef de l’époque.

[iii] Par exemple Silence de Comès, Ici Même, de Forest et Tardi ou le cycle des Cités Obscures de Schuiten et Peeters, tous en noir et blanc et de longueur aléatoire.

[iv] GROENSTEEN, Thierry, Les années 90 : tentative de récapitulation, in 9e Art, n° 5, janvier 2000, p.12.

[v] CANARD, Bruno, (et al.), Fréon, les agitateurs culturels, in L’Indispensable, n°4, octobre 1999, p. 33-36.

Voir ici un aperçu du catalogue Fréon 

Les illustrations sont reproduites sous la responsabilité de l’auteur.

 

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Légende et copyright sur les pages en grande taille

 

 

 

 

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Deprez

 

 

 

 

 

 

 

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Lambé

 

 

 

 

 

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Fortemps

 

 

 

 

 

 

 

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Goblet

 

 

 

 

 

 

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Ricci et Giandelli

 

 

 

 

 

 

 

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Van Hasselt

 

 

 

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