LA LETTRE MENSUELLE

Les chroniques de Françoise Bernardi.   Avril 2002 
   L'Entreprise Brueghel ou la peinture de père en fils
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Pieter Brueghel l’Ancien a connu de son vivant un réel succès. Le réel engouement suscité par ses œuvres ne faiblit pas avec sa mort. La demande est toujours importante et il s’agit d’y répondre. C’est alors la copie qui va permettre la transmission et la perpétuation de cette tradition picturale. Pieter Brueghel le Jeune est à la tête de cet atelier de copies, il est le fils aîné de Brueghel l’Ancien.

Cette Entreprise Brueghel suscite bien des questions. La première concerne Brueghel le Jeune qui n’avait que cinq ans à la mort de son père. Comment a-t-il pu avoir connaissance des tableaux de ce dernier qui étaient alors dispersées ? On peut également se demander ce qui détermine le choix des copies, qui sont les commanditaires et quelles sont les sources des copistes ? Certaines œuvres de Brueghel l’Ancien n’ont pas été copiées. Comment s’opère ce choix des copies.

Ce n'est qu’après une vingtaine d’années après la mort de leur père que les deux fils de Brueghel l’Ancien dirigent l’atelier de copies. Marten van Cleve et Pieter Marten avaient jusque là répondu à la demande du public de plus en plus enthousiaste. La notion d’original devient de plus en plus floue puisque les copies se font à partir de …copies, les originaux étant dispersés dans toute l’Europe. Les œuvres qui sortent de l’atelier sont signées par Breughel le Jeune mais exécutées par des anonymes. Pieter le Jeune va puiser dans le répertoire de son père, il va reprendre des types de personnages mais va créer de nouvelles compositions, ce qui explique que pour certaines œuvres sorties de cet atelier, on n’a pas l’original de Brueghel l’Ancien.

Dans cet atelier, Jan l’Ancien dit de Velours, le frère cadet de Pieter Brueghel l’Ancien, travaille lui aussi mais très vite il se détachera de la copie pour développer son propre style. Il travaillera pour la cour d’Espagne. Ses peintures de fleurs restent ses œuvres les plus personnelles et les plus sensibles.

Le mot « entreprise » prend tout son sens dans cette exposition qui montre bien que le père a su se faire un nom et ses successeurs, enfants et autres copistes de l’atelier, en ont fait une marque de fabrique. A notre époque où la copie est souvent associée à un manque d’inspiration, un faible talent ou encore au faussaire, il est difficile de saisir la valeur qui leurs est donnée au XVIIè siècle. Au temps de Brueghel, il était courant de copier des œuvres d’artistes, les ateliers étaient composés de nombreux artistes auxquels le maître d’atelier déléguait souvent son travail mais en signant toujours les tableaux qui sortaient de cet atelier. La notion d’œuvre originale repose alors plus sur la façon dont un thème peut être abordé. Brueghel l’Ancien a inventé un genre nouveau qui mélange les scènes paysannes avec des événements religieux. La demande du public est réelle et seul un atelier de copistes peut y répondre après la mort du maître.

Le Dénombrement de Bethléem, le Paysage d’hiver avec la trappe aux oiseaux, ces deux tableaux originaux de l’Ancien peuvent être comparés aux copies alors que l’Avocat du village et l’Adoration des Mages sous la neige permettent de voir les changements iconographiques et stylistiques. Pour ces deux derniers thèmes, aucun original de l’Ancien n’a pu, à ce jour, être trouvé, ce qui tend à prouver que le fils a pris une certaine liberté par rapport aux œuvres de son père pour créer un nouveau répertoire mais toujours « à la manière de ». Si Pieter Brueghel l’Ancien avait réussi un subtil mélange du religieux avec le profane, du quotidien avec l’universel, cette conception tendra a s’atténuer avec son fils qui optera pour des compositions plus familières, la scène de genre prend le dessus, la réflexion philosophique que l’on pouvait trouver chez l’Ancien se perd.

On retrouve également deux versions de la Chute d’Icare, dont l’attribution longtemps débattue a divisé les experts. On sait aujourd’hui que ces tableaux ne sont pas de la main de l’Ancien.

L’exposition aborde le thème passionnant et sujet à débat (et même polémique) de la copie. Au XVIIè siècle, savoir copier les maîtres est la marque d’un savoir, transmettre une tradition picturale est reconnu et valorisé. Mais en plus de cette réflexion, l’exposition présente les différentes techniques scientifiques qui se conjuguent avec l’histoire de l’art (radiographie, réflectographie à infrarouges, rayons U.V., dendrochronologie, …) et permettent une meilleure compréhension de l’œuvre, ces différentes techniques livrent en quelques sortes les secrets cachés de le peinture. La démarche de l’artiste, une datation précise.

L’exposition du Musée d’Art ancien présente la « fameuse » Entreprise Brueghel et aborde ainsi différentes facettes de l’histoire de l’art. La copie est un thème passionnant qui suscite de nombreux débats auprès des spécialistes et dont le « statut » a bien changé depuis le XVIIè siècle.

Françoise Bernardi    


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Musée d’Art ancien  Rue de la Régence, 3 – 1000 Bruxelles  
Tél. : 02.508.32.11

Du mardi au dimanche de 10 à 17h, fermé le lundi.
Exposition accessible jusqu'au 23 juin 2002.

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