LA LETTRE MENSUELLE
Un peintre belge redécouvert chez Chantal Kiener à Paris - Avril 2002.

   Armand Paulis (Anvers 1884 - Bruxelles 1979),  
  
par Madame Marie Watteau, Historienne.

 

La dernière apparition publique d’œuvres de l’artiste belge Armand Paulis (1884-1979) remonte à 1980 lorsque le musée de Bellevue de Bruxelles organisa l’exposition 150 ans d’industries d’art en Belgique. On pouvait alors y admirer plusieurs projets de vitraux datés de la fin des années 1920, réalisés pour des villas bruxelloises dans le plus pur style Art Déco[1]. De même, la littérature existant sur cet artiste traite presque exclusivement de son important travail de compositeur de cartons pour vitraux [2] et l’on en viendrait presque à occulter le fait qu’Armand Paulis, bien qu’également céramiste, mosaïste et ferronnier, fut aussi un peintre et un dessinateur.

Né à Anvers le 20 avril 1884, c’est à Bruxelles que Paulis va vivre et réaliser la plupart des ses oeuvres. Il semble que le jeune homme ait hésité entre une carrière militaire rangée et une vie d’artiste plus hasardeuse, car d’une part il obtient son certificat d’études préparatoires aux armées spéciales de l’école militaire et, d’autre part, il suit très tôt les cours du soir de l’Ecole de dessin de Saint-Josse-Ten-Noode (Bruxelles) probablement avant 1900. En 1904, alors qu’il est âgé de 20 ans, Paulis arrête son choix: il entre à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, où il poursuivra ses études durant cinq ans.

Inscrit d’abord aux cours d’architecture, Paulis se détourne bientôt de cette discipline pour suivre les leçons de peinture de Herman Richir (1866-1942), peintre académique, qui est alors le portraitiste coté de la bourgeoisie bruxelloise et du monde officiel. Pendant ses années d’études, sa formation est complétée par les cours de dessin dispensés par trois professeurs aux tendances stylistiques fort différentes : Léon Rotthier (1868-1858), essentiellement peintre de sujets historiques, mythologiques et religieux, Guillaume Van Strydonck (1861-1937), artiste qui fut qualifié d’impressionniste et membre fondateur du groupe « Les XX »  et enfin Jean Delville (1867-1953), un des plus importants peintres symbolistes de l’école belge. Est-ce précisément Jean Delville qui poussera Armand Paulis vers l’art du vitrail, lui qui s’étonne que « nos architectes modernes ne songent pas à employer plus souvent cette forme prestigieuse et somptueuse du décor »[3] ?

En 1907, le jury de l’Académie, dont fait partie le peintre Fernand Khnopff (1858-1921), décerne à Paulis le premier prix de composition pour son dessin La Vie et la Mort  (cat. n° 1), une œuvre résolument symboliste. La même année, Paulis remporte également le concours de « peinture d’après nature » [4].

A l’Académie, Paulis retrouve Lucie Bonduelle (1877-1955), qu’il a connue à l’Ecole de dessin de Saint-Josse-Ten-Noode. Il épouse bientôt cette jeune femme passionnée de dentelles[5], sœur de Paul Bonduelle (1877-1955), un architecte déjà très actif, futur président de la Société centrale d’Architecture et qui sera notamment architecte en chef de la section Belge à l’Exposition universelle de Bruxelles en 1935. Paulis sera amené à coopérer à de nombreuses reprises avec ce beau-frère grâce auquel, probablement, il obtient ses premières commandes.

Dès les années 1910, Paulis réalise des peintures décoratives, des projets de ferronneries et des vitraux en collaborant avec son beau-frère et d’autres architectes renommés comme Eugène Dhuicque (1877-1955) ou Fernand Petit (1885-1955). C’est ainsi qu’il conçoit, en 1914, le décor de l’Hôtel de Monsieur B. avenue Louise[6], ou encore, en 1918, les vitraux destinés à la maison de l’industriel bruxellois M. Molle, située sur la même avenue.

Il crée l’année suivante Le Retour au foyer, vaste décor dont dix des oeuvres exposées aujourd’hui sont des dessins préparatoires (cat. n°  2 à 11) et qui représente un groupe de travailleurs et les membres d’une famille -mère, épouse et fillette- fêtant le retour au foyer d’un homme entouré par les allégories de la Victoire et de l’Abondance. Cette décoration à l’iconographie typique de l’immédiat après-guerre était très probablement destinée à un bâtiment public. La ville de Bruxelles mène à cette époque une importante politique de reconstruction, notamment pour répondre aux besoins urgents en logements des classes les plus nécessiteuses. Il nous a été malheureusement impossible de trouver pour quel édifice ce décor a été conçu [7], car un grand nombre de ces bâtiments - maison du peuples, foyers sociaux- ont été détruits dans les années 1960 (la démolition en 1965 de la Maison du peuple construite par Victor Horta en est peut être l’exemple le plus désastreux). Quant aux archives des commandes officielles, leur recherche est rendue fort compliquée par la communautarisation et la régionalisation du pays. Ces dessins n’en restent pas moins un exemple pertinent de l’importance à cette époque du parti ouvrier belge, qui utilise volontiers l’art pour mettre en avant la fraternité des travailleurs et exalter le sentiment national.

En 1920, Armand Paulis est appelé par son ami le sculpteur Marcel Rau, filleul de Victor Horta, à participer à la réorganisation de l’Ecole d’Arts et Métiers d’Etterbeek. Il est nommé professeur de dessin le 17 février 1920 et sera par la suite professeur de décoration. La même année, il dessine les vitraux pour la bibliothèque de la maison de Pierre Bauthier, conservateur aux Musées royaux des Beaux-Arts de Bruxelles, construite par Bonduelle. Paulis crée pour la bibliothèque d’élégantes figures nues, les bras tendus vers des végétations suspendues retombant comme des lianes (cat. n° 12).

De cette même époque datent le décor de vitraux de la maison bruxelloise du conseiller à la Cour d’Appel Saliez (238 avenue Mozart), celui de la maison personnelle de Bonduelle, rue de Minimes, ou encore, dans le même esprit Art Déco, celui de M. Divoire (77 avenue Brugmann).

            En 1925, les regards se tournent vers Paris, où l’Exposition des Arts décoratifs attire les artistes de toute l’Europe. En tant que professeur de l’Ecole des Arts et Métiers d’Etterbeek, Paulis expose à Paris un vitrail , un écran de feu en fer forgé ainsi qu’une mosaïque[8].

            En 1928 et 1929, alors qu’il crée des projets d’illustrations (L’Aveu, l’Etreinte, L’Abandon…) présentés à l’Exposition du livre illustré du cercle artistique et littéraire de Bruxelles, il conçoit un important ensemble de vitraux  pour la villa bruxelloise de M. Rondeau, due à l’architecte Fernand Petit. Outre un vitrail à motif floral pour le hall d’entrée, cet ensemble comptait de nombreuses autres verrières pour la salle de bain et ses annexes. Celle-ci était décorée d’un nu entouré de motifs purement décoratifs, végétaux et marins, tandis que le reste recevait un décor mettant en scène des personnages mythologiques évoluant sur fond de draperies. Des vitraux analogues ont été crées pour l’Hôtel de Mme Dugniolle, avenue de Tervueren, pour l’entrepreneur François, avenue de Mot (tous deux détruits), et pour une autre maison de Petit avenue Molière.

Parallèlement à ces réalisations privées, Paulis continue à recevoir des commandes publiques. En 1928, il crée la grande verrière des Papeteries de Belgique, rue de la grande Ile à Bruxelles, dans le quartier des Riches Claires. Pour le très beau hall Art Déco de ce bâtiment conçu par  Eugène Dhuicque, Paulis imagine  un vitrail d’une luminosité et d’une légèreté remarquables[9]. A la même époque, il agrémente les façades d’immeubles de ce même architecte de frises en grès émaillé[10], conçoit des cartons de vitraux pour le Salon de l’Hôtel Métropole de Bruxelles et pour la Fondation Universitaire.

Pendant toutes ces années où les commandes de vitraux affluent, Paulis n’abandonne pas la peinture pour autant. Les tableaux qu’il expose en 1931 à la galerie Portenart de Bruxelles confirment ses talents picturaux. S’essayant au paysage, il crée des œuvres aux titres mélancoliques (Orage imminent, Couchant triste, La pluie).

L’Exposition Universelle qui se tient à Bruxelles en 1935 va lui permettre de montrer au public des œuvres de plus grande envergure. Il est en effet chargé de concevoir deux verrières pour le Pavillon des arts graphiques[11] ainsi que celle du Bon Marché exposée au Pavillon de l'Elégance. Outre d’élogieuses critiques dans la presse contemporaine, ces oeuvres lui valent une médaille d’argent de participation artistique, ainsi qu’une médaille d’or en ferronnerie. Il sera nommé chevalier de l’Ordre de Léopold II l’année suivante.

Lorsqu’il devient, en 1942, directeur de l’Ecole d’Arts et Métiers d’Etterbeek, Armand Paulis est âgé de 58 ans. Il occupera cette fonction jusqu’à l’âge de 70 ans. Tout en continuant à former plusieurs générations d’artistes, il participe à de nombreuses expositions dans les galeries bruxelloises (galerie Van Loo, galerie Lautrec…) ainsi qu’aux Salons d’Automne d’Etterbeek. Dans les mêmes années, il montre plusieurs cartons de tapisserie au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. 

Après la seconde guerre mondiale, si Paulis est sollicité pour la décoration de bâtiments officiels[12], il se consacre plus particulièrement aux arts graphiques et à la peinture. En 1963 et 1964, la galerie bruxelloise du Baron René Steens organise deux expositions de ses œuvres, dans lesquelles plus de cent dessins, aquarelles et peintures montrent la diversité de ses talents, mais aussi le fil conducteur de son inspiration : ces œuvres décrivent un univers peuplé de nymphes et de faunes, danaïdes désespérées ou bacchantes ivres, autant de sujets qui lui permettent de mettre en avant le corps humain. Les nus de sa jeunesse ressurgissent alors comme s’ils n’avaient jamais vraiment déserté son esprit.

Les oeuvres exposées aujourd’hui, réalisées entre 1907 et 1920, reflètent différents aspects de l’art belge en ce premier quart du XXe siècle. Alors que La Vie et la Mort témoigne de l’importance du mouvement symboliste en Belgique, la série des nus s’inscrit dans un tout autre courant : hommes ou femmes, jeunes et moins jeunes, sont décrits avec un réalisme presque sans pitié, d’où toute forme d’idéalisation est absente. Quant aux dessins préparatoires au Retour au foyer, ils  montrent la persistance du réalisme social en Belgique après la première guerre mondiale.

  Marie Watteau,        
Historienne        

Madame Marie Watteau a réalisé ce magnifique travail pour l'exposition qui se tient actuellement et jusqu'au 13 avril 2002 à la Galerie Chantal Kiener, 138, rue Saint-Honoré, 75001 Paris. Elle a accepté que Mémoires publie le fruit de ses recherches. Grâce lui soit rendue d'ainsi valoriser le patrimoine belge et la connaissance que tout les amateurs d'art peuvent en avoir.

[1] Cent cinquante ans d'industries d'art en Belgique 1830-1980 , exposition  Bruxelles, Musée Bellevue : 4 octobre-30 novembre 1980, Bruxelles : Musées royaux d'art et d'histoire, 1980, pages 59-60 et 86.

[2] Voir  E. Dhuicque, La rénovation du vitrail en France, l’œuvre d’Armand Paulis, extrait de Clarté, octobre 1939 et Cl. Van Nerom, Vitraux d’époque 1925 du peintre Armand Paulis in La maison d'hier et d'aujourd'hui, mars 1980. Voir aussi Le verre en Belgique sous la direction de Luc Engel, Anvers, 1989, pages 335-336 ; Dictionnaire biographique illustré des artistes en Belgique depuis 1830, Arto, 1995, page 302 et Paul Piron, De Belgische Beeldende Kunstenaars uit de 19de an 20ste euuw, 1999, page 1041.

[3] E. Dhuicque, op.cit., page 8.

[4] Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, Procès-verbaux 1906-1910.

[5] Elle est déjà mariée avec Paulis en 1914, date à laquelle elle expose sous son nouveau nom, à l’exposition du cinquantenaire de l’Ecole de dessin de Saint-Josse-Ten-Noode. Lucie Paulis sera longtemps attachée à la section dentelles du Musée du Cinquantenaire et publiera plusieurs ouvrages  sur ce sujet.

[6] Voir L’Emulation, n°9, 1923, pages 141-146.

[7] Il est possible qu’il s’agisse d’une fresque pour le réfectoire du Foyer Laekenois construit en partie par Bonduelle juste après la première guerre. Cette hypothèse est néanmoins invérifiable car l’intérieur de ce bâtiment comme ses archives ont été détruits.

[8] Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris, Catalogue officiel de la section belge, 1925, page 183. Le voyage de Paulis à Paris est offert par la Ville de Bruxelles (Archives générales du Royaume, série T004/01-8).

[9] L’Architecture Art Déco, Bruxelles, AAM, 1996, page 157. Ce bâtiment racheté par la ville est devenu l’Institut technique Annessens.

[10] Ibid. page 173.

[11]Voir l’article de Dhuicque op. cit. qui parle longuement de ces verrières.  Elles appartiennent aujourd’hui à l’Université libre de Bruxelles et sont exposées au département des archives.

[12] En 1946, il crée une série de cartons de vitraux pour le ministère de la Défense Nationale et, en 1957, une tapisserie pour le palais de l’O.N.U. à New York ( Projet exposé au Salon d’automne d’Etterbeek de cette même année.)

Remerciements :
Chantal Kiener remercie les personnes qui ont permis de mener à bien les recherches sur cet artiste :

- Monsieur Werner Adriaenssens (Musées Royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles) 
- Monsieur Jacques Debergh (Institut royal du Patrimoine artistique)
- Monsieur Godart (Archives des musées royaux des Beaux-Arts de Belgique)
- Monsieur Hoeven (Académie des Beaux-Arts de Bruxelles)
- Madame Anne Lauwers (Archives d’Architecture Moderne)
- Monsieur Emmanuel Mons delle Roche (Art-mémoires)

- Madame Simon (Archives de la ville de Bruxelles)

 

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Les descriptions 
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Armand Paulis. 

 

 

 

 

 

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Armand Paulis 

 

 

 

 

 

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Armand Paulis 

 

 

 

 

 

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Armand Paulis

 

 

 

 

 

 

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Armand Paulis 

 

 

 

 

Pour contacter 
l'auteur : 
watteau@magic.fr 

Copyright :
© Texte de Marie Watteau, Paris
© Photos : Chantal Kiener, 138, rue Saint-Honoré, 75001 Paris

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