LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université, ULg - Janvier  2002.

     David Pirotte, American Dream, par Madame Julie Hanique

            Né à Liège en 1965, David Pirotte rêve pendant toute son enfance d’une carrière de dessinateur de bandes dessinées, et on peut facilement imaginer que son répertoire se constitue alors principalement des super-héros et des pop stars qui resurgissent encore régulièrement dans son travail.

            Assez logiquement, il opte plus tard pour l’enseignement artistique et s’inscrit en 1982 à l’Institut Saint-Luc. Cette période correspond également à son premier engouement pour une peinture ou plutôt la reproduction d’une peinture sur la pochette du groupe anglais The The. Déjà, musique et art pictural sont intimement mêlés. Mais dans un cadre scolaire où l’apprentissage se base sur de solides connaissances théoriques et sur une découverte progressive des différents procédés techniques, il y a peu de place pour la spontanéité. C’est en fait pendant les vacances d’été 1986 que David Pirotte et deux amis découvrent la jouissance de peindre sans entraves en s’attaquant à un rouleau de toile de récupération. Premier modèle : une poule croquée par un chien. C’était aussi marrant que faire du rock raconte-t-il encore aujourd’hui.

Des Golden Sixties qui ne sont pas dorées

            Dès ses débuts, l’artiste adopte un style figuratif de tendance expressionniste qui va à contre-courant de la production habituelle des étudiants de Saint-Luc, mais il bénéficie déjà du soutien de ses professeurs qui remarquent immédiatement dans son travail aisance et ténacité. De cette époque, on retiendra principalement de grandes toiles mêlant des visages tels des masques colorés volontairement brouillés par des effets de matière au pinceau et au couteau. Cette production, rapidement abondante, trouve déjà un public lors de diverses expositions collectives dans la région liégeoise mais également à Sedan ou à la galerie Art Wall à New York.

            Contrebalançant l’influence d’un enseignement relativement académique -auquel il reconnaît toutefois le mérite de lui avoir apporté une technique et une certaine forme de discipline- les mouvements expressionnistes et néoexpressionnistes vont jouer un rôle de catalyseur pour David Pirotte, que ce soit par l’entremise d’expositions ou des nombreux catalogues qu’il feuillette avec avidité.

En quelques années, il découvre plusieurs générations et est profondément marqué par le travail entre autres de Robert Combas (France, °1957), Anselm Kiefer (Allemagne, °1945) ou Fred Bervoets (Belgique, °1942). Bien qu’indépendants, ces artistes s’inscrivent tous dans un mouvement de retour à la figuration en réaction à la froideur des abstraits et des conceptuels. Ils produisent principalement des œuvres de grand format où une matière épaisse et des couleurs agressives sont posées avec brutalité. Cet investissement physique, qui doit beaucoup à l’abstraction lyrique des années cinquante, s’accompagne par ailleurs d’une forte implication morale. En puisant dans leur histoire personnelle et collective, ils posent un constat sur le monde dans lequel ils vivent. Ainsi, chez les Allemands nés dans les années quarante, on constate par exemple un fort sentiment de culpabilité.

Le ferment créatif de David Pirotte s’inscrit quant à lui dans la société de surproduction et de surinformation vilipendée par les punks. Enfant des golden sixties, il continue cependant à osciller entre cliché hollywoodien de la prospérité et désenchantement des années de crise du no future puis de la génération x. En 1992, nous relatant son Souvenir de l’Amérique - qu’il a visitée en 1991 - le peintre propose une vision apparemment naïve, tenant à la fois de New York et de la Californie, dans laquelle des couleurs acidulées ondoient doucement au rythme des vagues. Dans ce monde onirique à la limite du kitsch - starlette en bikini et palmier, rock star et gratte-ciel -, l’angoisse surgit cependant d’un monstre bicéphale ou d’une Statue de la Liberté hallucinée très proche du catcheur.

Le rêve américain de David Pirotte se nourrit également de ses aspects les plus sombres. On ne s’étonnera donc pas que Jean-Michel Basquiat (1960-1988), peintre majeur de l’underground des années quatre-vingt, figure à son panthéon. Autodidacte, il s’exprime d’abord par des graffitis mêlant poésie et revendication sociale avant de devenir la mascotte des galeries d’avant-garde qui l’érigent en pape de la bad painting. Critiquant la notion de « bon goût », ce mouvement réhabilite l’instinct, la provocation et l’utilisation de supports non conventionnels.

De manière ambiguë, le travail de David Pirotte est souvent associé à cet « art de la rue ». Or, son origine est complètement différente. Même si, comme de nombreux jeunes artistes, il a tâté du bombage à la sauvette, son œuvre s’inscrit principalement dans le cadre « classique » de la peinture à l’acrylique sur toile et est le fruit revendiqué de milliers d’années d’histoire de l’art. En fait, pour la génération actuelle, il y a de moins en moins de hiérarchie culturelle ; les maîtres classiques, les publicitaires, les premiers modernes, les dessinateurs de comics ou les néoexpressionnistes sont tous considérés comme des sources d’inspiration possibles. Mais il est vrai que les affinités du Liégeois avec un Jean-Michel Basquiat ne sont pas uniquement superficielles. En effet, on retrouve la même liberté esthétique ainsi qu’un certain lyrisme.

Underground et notoriété

Dans les œuvres de la deuxième moitié des années nonante, la composition de David Pirotte est volontiers chargée, les figures cernées d’un trait épais s’animent par leur dislocation ou l’exagération de certains traits comme des yeux exorbités ou des mâchoires crispées, mais également par le contraste de couleurs pures. Souvent précédées par des croquis dont elles reprennent l’essence, ces peintures, réalisées très rapidement et le plus souvent en séries, constituent décharge émotionnelle des pulsions de l’artiste. Puisés dans le quotidien d’expériences extrêmes, les sujets conjuguent violence, sexe et drogue. Mais il faut s’éloigner d’une interprétation purement autobiographique ou anecdotique, le peintre est un conteur qui mêle observation et fantasmes. Au-delà de visions terrifiantes, de nombreux portraits féminins sont tout simplement des déclarations d’amour.

Chantre de l’underground, David Pirotte n’éprouve cependant pas de malaise face à la commercialisation de son art. En 1995, il participe ainsi à la Foire internationale du vêtement à Cologne pour promouvoir une marque de jeans au même titre qu’un DJ house. Jouer avec son image est un héritage d’Andy Warhol.

Keith Haring, avec ses silhouettes denses et schématiques imprégnées de primitivisme, est également une riche source d’inspiration. A moindre échelle, David Pirotte crée également quelques T-shirts et se livre à des expériences de body painting. En 1993, sa performance à la galerie Léos à Liège est un spectacle hallucinant où les corps peints et masqués se convulsent et hurlent sous la direction d’un transsexuel. Encore Eros et Thanatos.

Toutefois, même si elle se nourrit de nombreuses influences, la démarche de David Pirotte n’est jamais obséquieuse. Ainsi, en 2001, lors de l’exposition Hommages/outrages à Picasso organisée par Lino Polegato en marge de celle de la Salle Saint-Georges, il est un des rares artistes contemporains à oser se coltiner au mythe. Évitant tant la copie révérencieuse que le pastiche, il intègre simplement quelques figures emblématiques de l’œuvre de Picasso à une composition qui reste très personnelle, alors qu’Alain Delaunois souligne la même rage, la même énergie chez les deux peintres.1

Une symbolique en phase avec l'actualité

L’année 2001 marque par ailleurs un renouvellement des thèmes, notamment grâce à une série sur Syd Barret, monstre sacré de Pink Floyd. Fasciné par la vie du musicien, son ascension et son déclin, David Pirotte approfondit sa connaissance et apprivoise son obsession dans de petits portraits au cadre serré légendés en français.

Encouragé à s’intéresser à la situation politique de l’été, l’artiste suit attentivement les événements de Gênes. Il illustre notamment le G 8 par la représentation d’un manifestant lançant un extincteur, tâche rouge qui focalise l’attention dans un dessin plus classique.

Mais, en raison de sa charge symbolique et médiatique, l’attentat contre le World Trade Center vient véritablement bouleverser le quotidien de David Pirotte. Gavé d’informations et d’images, le plasticien est obligé de réagir avec le langage qui lui est propre. Alors que ses carnets de croquis se remplissent de dessins dérivés de photographies de presse, la toile de grand format est le lieu de la synthèse.

De peinture en peinture, on rebondit ainsi d’une région du globe à une autre, la violence et l’angoisse qu’elle engendre ne faisant que croître. Aux combinaisons des pompiers fouillant les décombres, répondent l’entrave vestimentaire des Afghanes et un caisson à oxygène, seule possibilité de survie dans un futur apocalyptique rongé par la guerre bactériologique. En fait, comme dans son travail antérieur, on navigue entre réalité crue et fantasmes cauchemardesques.

Mais si on retrouve cette tension entre réalité et fiction, entre témoignage et imagination, la forme ne cesse d’évoluer, de se dégager de ses modèles. Suivant une tendance déjà amorcée dans ses œuvres récentes, le foisonnement des éléments fait place à une composition plus épurée avec une palette de couleurs limitée. Les corps quant à eux sont à peine déformés, comme dans ce portrait du commandant Masud en pleine prière se détachant sur un fond quadrillé rouge sang.

Cette figure de plus en plus populaire trouve un étonnant pendant féminin en la personne de Madonna, incarnation de la business woman. Armée d’un micro, elle chante Who’s that girl ? en interpellant les femmes dissimulées par leur burqa qui partagent la même toile, ces femmes qui ont perdu leur droit de parole et dont le champ de vision est fortement restreint par un grillage qui vient structurer plusieurs peintures de la série. 

D’autres œuvres étonnent par leur grande économie de moyens ; les frappes « chirurgicales » sur Kaboul sont par exemple schématisées par des croix oranges rappelant le sigle des produits inflammables. Fidèle à une tradition relativement récente qui lui permet d’esquiver le problème de l’attribution des titres, David Pirotte a pris l’habitude d’intégrer du texte à ses toiles. Ici, à son anglais souvent hésitant, il n’hésite pas à ajouter quelques mots d’italien. Ou même, de manière audacieuse, à calligraphier dans un arabe complètement imaginaire une lettre de menace de Ben Laden adressée au président Georges W. Bush.

Par cet ensemble graphiquement très abouti, le peintre met en place des idées fortes par le biais d’une symbolique élémentaire. Cela lui permet probablement d’être accessible à un public plus vaste puisque la thématique est décryptable par un grand nombre et que la violence des faits estompe parfois celle du trait. D’aucuns lui reprochent déjà une certaine démagogie, comme si le choix du sujet pouvait être mercantile alors qu’il est inévitable qu’il s’impose à un artiste pour qui les États-Unis représenteront toujours, et de manière inextricable, un rêve d’enfant et une incarnation du cauchemar.

            Peu importe, le peintre est déjà en quête d’autres horizons. L’exposition d’une grande partie de ces toiles à la L’Ombra (Liège) jusqu’au 21 janvier 2002 marque la clôture d’un cycle.

Julie Hanique,     
Historienne d'art     

1. DElAUNOIS Alain, Hommages et outrages à l’œuvre de Picasso, dans Le Soir, 5/2/2001.

Cliquez sur les miniatures pour voir les oeuvres en plein écran.

 

Les légendes complètes des illustrations sur les pages qui les affichent 
en grande taille

 

 

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1997

 

 

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1992

 

 

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2001

 

 

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2001

 

 

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1989

 

 

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1995

 

 

 

d_pirotte9.jpg (60928 octets)

 2001

 

 

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1993

 

 

d_pirotte11.jpg (62214 octets)

2001

 

 

 

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