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LA LETTRE MENSUELLE |
| Un peintre belge d'envergure, solitaire et humaniste convaincu - Janvier 2002. |
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Marcel
Delmotte (1901-1984) : le geste, nécessité du hasard,
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On retient tout d'une discussion à bâtons rompus, disait Marcel Delmotte. On peut apprendre plus en une heure qu'en vingt ans. Il suffit de quelques paroles pour donner une orientation... Ces paroles, nous les avons lues, découvertes grâce à un texte inédit, dactylographié, un mémoire d'étudiant oublié, qui débute par un long entretien avec le peintre, début des années 70. Faisant fi de toutes les étiquettes, refusant l'intégration au sein de groupes, associations, écoles, courants artistiques de son temps, le peintre carolorégien Marcel Delmotte, décédé en 1984, a un côté nietszchéen, génie solitaire et fier. "Il était comme un chat", raconte sa belle-fille Colette Dendelot. "Il était là, attachant mais jamais attaché". Ses références et ses maîtres font partie de l'histoire de l'art: la Renaissance, en particulier, exerça sur lui une décisive influence. Il cite aussi volontiers Uccello, Le Caravage, Botticelli... Mais la pratique de l'art ouvre chez lui, tout comme en cette riche époque, à la pensée philosophique, à une forme d'humanisme englobant toutes les activités humaines et Delmotte porte l'accent sur la toute-puissance de l'être humain, sorte de surhomme qui puise aux tréfonds de sa nature, au-delà de sa conscience, de sa raison, la force d'une vision aux accents prophétiques, une confiance en soi forgée par la sûreté d'une technique parfaitement maîtrisée. "Mon but, dit-il, est de mettre l'homme au centre de l'univers." Si sa pensée n'aboutit pas, à l'instar du philosophe allemand, à une forme d'élitisme exacerbé, l'individualisme de Delmotte n'en reste pas moins farouche et il refuse d'inféoder sa démarche à une quelconque raison, esthétique ou idéologie, confiant dans son génie propre. Comme Nietzche définissait la relation de l'homme au monde, non dans la connaissance, comme l'affirmait la philosophie classique, mais dans l'action, Delmotte, lui emboîtant le pas, rejette le rôle de la mémoire rigide et mécanique, du savoir acquis et répété. Il cultive au contraire une forme d'improvisation calculée, de chaos maîtrisé, en fondant tout son art sur le geste. Celui-ci est la clé. C'est par cet agir qu'un devenir est possible. "Je crois que, quand nous dépassons notre conscience, nos connaissances, dit le peintre, nous entrons dans un domaine qui va au-delà de nous-mêmes, qui dépasse notre savoir. Je parle d'une communion profonde, d'un amour profond avec le réel, avec les êtres. Peut-être que, quand l'homme a oublié son instinct animal, il s'incorpore au mieux dans la société. Je crois que, tant qu'il a le contrôle de son savoir, il ne va pas au-delà de sa raison. C'est quand il peint d'une manière spontanée, violente, qu'il se dépasse lui-même, qu'il devient alors prophète, parce qu'alors il devine plus qu'il ne confirme de choses." On croirait entendre parler Zarathoustra, le génie de Nietszche: "Ce qui, dans la création, me paraît important au départ, continue Delmotte, c'est une confiance absolue dans le Moi. L'extérieur est donc un élément qu'on broie, qu'on détruit pour s'exprimer profondément." Le geste créateur est d'abord destructeur. Il faut partir du néant, faire le vide pour atteindre au plein. Mais pourquoi replacer maintenant cet artiste sur l'avant-scène, le repêcher de ce bassin carolorégien qu'il n'a jamais quitté? Peut-être dans le souci de réhabiliter un grand monsieur trop orgueilleux pour investir la scène artistique de son temps, trop confiant dans sa volonté de puissance pour s'orienter au gré des vents dominants. S'il faut poursuivre la métaphore atmosphérique, il a le dernier mot: "je crée comme un ouragan." Il a cessé de souffler depuis plus d'une quinzaine d'années. Aujourd'hui cet artiste, dont la fierté servait une tenace quête d'absolu, serait centenaire, l'occasion est belle de lui donner encore la parole, grâce à un document inédit, un mémoire de fin d'études pour lequel Philippe Speileux, qui terminait une licence en archéologie et histoire de l'art à l'Université de Liège en 1971, a recueilli le témoignage de l'artiste. Les propos de Delmotte ont été scrupuleusement enregistrés et consignés. La lecture, degré suprême du dialogue "Je n'en ai pas retiré un mot", avertit l'étudiant. Le contenu de ces entretiens constitue un document brut, en pleins et en creux, avec ombres et lumières, dont on peut dégager, en opérant découpage et remontage comme on ferait pour un film, les lignes de forces d'un testament artistique. Ces pages, éclairées par d'autres écrits du peintre, démontent les rouages d'une machine à créer parfaitement rodée, qui traçait sa route avec assurance, une conviction qui encourage à le suivre. Pénétrer dans l'univers de Delmotte, c'est répondre à une invitation. L'artiste prend soin de laisser une porte entrebaillée, elle ne résiste pas. Le sujet est généralement figuratif, des personnages statufiés, des paysages, ruines, dallages, pierres, racines, vases fleuris... Un thème mythologique sert parfois de prétexte. Mais ce n'est jamais qu'un point de départ - "c'est gratuit" dit-il -, le voyage ne commence que si le spectateur pénètre dans le tableau et qu'il devienne perméable à son climat. "A partir du moment où le spectateur est entré dans mon labyrinthe, peu m'importe qu'il découvre mes intentions. Ce qui compte, c'est qu'il se découvre lui-même à partir de mon oeuvre." A propos de l'art de Delmotte, on pourrait parler de réalisme poétique, qui serait d'ailleurs selon lui la grande caractéristique de l'art wallon en général, au confluent des courants germaniques - le rêve, le fantastique - et latins - la rationalité, la géométrie, la Renaissance. Les éléments du réel sont recomposés dans une construction mentale, transposés, projetés dans un univers parallèle où le jeu sans fin des interprétations est fonction des multiples regards sur l'oeuvre. Il n'y a donc pas de symboles, car ceux-ci refermeraient la lecture sur un sens unique, sur une raison stérile. Il y a plutôt un sentiment de la nature, la soumission à un instinct, la recréation compulsive, en démiurge inspiré, de tout un univers. L'homme est au centre, puisant sa force et sa certitude dans son animalité. "En art, il faut être un peu comme un animal, parce que lui, il ne se trompe jamais", dit-il. Devenir un surhomme, ne serait-ce pas être capable de défier sa bestialité en l'exploitant? Esthétique Delmotte cultive un art consommé du laisser-aller, du laisser-faire, du premier jet - premier geste -, de la tache qui devient figure, ce qui le situe peut-être quelque part dans la mouvance surréaliste, mais il rejette toute propension à l'automatisme vain ou à l'assemblage hétéroclite, même s'il reconnaît la valeur du hasard et de l'accident comme catalyseurs. Car il est peintre dans toute l'acception traditionnelle du terme et sa technique, forgée à l'école de l'artisanat - pratique du faux marbre, du faux bois-, affûtée en dessinant les plâtres antiques, n'est que virtuosité. Une facilité d'exécution rare. Ce ne sont pas les images qu'il manipule d'abord, ce sont les lignes, les traits, les couleurs et les matières. De ce magma en gestation naissent spontanément formes et figures. Il suffit d'un rien, d'un effleurement pour les définir de la façon la plus convaincante. Elles ne sont jamais données au départ. Ensuite, de la répartition de ces éléments de construction dans l'espace naît une atmosphère chargée d'émotion. Pareil climat n'est jamais calculé d'avance. Mais quand il est atteint, précise Delmotte, on doit pouvoir le calculer a posteriori. Et ses recherches sur la section d'or visent à le prouver. Conscient du risque de perdre son rêve d'absolu dans le relâchement d'une rêverie superficielle, le peintre cherche un appui dans la maîtrise totale des processus. Il se base sur les proportions mathématiques idéales définies dans l'Egypte ancienne, reprises à la Renaissance, il est convaincu du pouvoir de cette règle d'or. "La vraie poésie, dit-il, doit naître des constructions précises. Le peintre qui a un sens de la composition, même s'il ne calcule pas, possède le nombre." Mais il prévient: "Dans certains cas, il ne faut pas insister sur la construction, on pourrait parfois détruire le rêve." C'est le métier qui seul autorise la légèreté, le fait de trouver sans chercher, de tomber juste sans y penser... Par l'usage qu'il fait de la perspective, Delmotte fait résonner l'espace. "J'emploie un point de vue très élevé pour les objets d'avant-plan, explique-t-il et un point de vue très bas pour les objets de l'arrière-plan, ce qui me donne un mouvement de = rotation. Si mes objets de devant montent, ceux de derrière descendent, alors j'ai une sensation d'espace et non de profondeur. J'emploie aussi des points de vue en dehors du tableau pour ouvrir le cadre, parce que la perspective, avec son point de vue d'attraction, rétrécit le tableau." Le dessin, pour Delmotte, est une armature souple qui dialogue, par la grâce du geste, avec la tache, le fond primitif de matière colorée. "Je dessine, explique-t-il, avec le trait de manière imprévue, inattendue, sur la tache, sur la proposition de la tache." La technique détermine le climat de l'oeuvre. Delmotte recourt au glacis. Le mystère et la résonance de sa peinture sont incompatibles avec le travail en pleine pâte. La substance vitreuse porte au rêve. "Dans ces couleurs qu'on fait avec des frottis et des grattages, comme vous le voyez dans les fonds de Breughel, remarque-t-il, le paysage est fait sans avoir l'intention de faire un paysage..." C'est un miracle calculé, comme dans le bain de révélateur du photographe. On atteint au rêve par la logique des choses, en suivant la logique de la matière, traits et couleurs, après l'avoir bousculée, provoquée par un geste bien placé. Sans s'appesantir, pour ne pas rompre le charme, c'est-à-dire sans nuire au cours naturel d'une matière constamment questionnée. Elle finit alors par répondre. Quant à la couleur, elle baigne la peinture dans la musique. Delmotte lui assigne une fonction climatique, expressive. "Je crois que la couleur joue un rôle capital, mais il faut écarter le symbole de la couleur, explique-t-il. Les symbolistes de 1900 ont donné à chaque couleur une signification. Je crois que c'est une erreur. Je crois que le symbole doit se dégager de l'harmonie des couleurs, mais la couleur ne peut être un symbole. Ce serait facile... On a représenté l'espérance par le vert: c'est conventionnel. C'est la structure même du tableau qui doit donner l'espérance. La couleur en elle-même ne signifie rien. Elle n'a de valeur et de beauté que par ses accords." Il est bien question d'harmonie. Delmotte met en garde: "Ce n'est pas parce que vous mettez toutes les couleurs qu'il y a de la couleur." On reste dans le registre musical: en peinture aussi le bruit menace. Les sujets puisent essentiellement dans les traditions, ce sont des thèmes prétextes: le corps de la femme idéalisée, des pietàs, des bouquets, des structures minérales, organiques, racines, des constructions, carrelages, portes, des évocations urbaines stylisées... Mais une ligne de force se dégage: "J'ai cherché longtemps le silence, raconte le peintre. Je pensais souvent à des statues qui marchent. Le côté silencieux avec ces grands regards vides, des yeux qui regardent plutôt l'intérieur que l'extérieur, que nous retrouvons chez les archaïques." Le silence est aussi musique. L'art repose, selon Delmotte, sur les mythes, mais ceux-ci "sont épuisés quand l'homme n'a plus rien à dire, quand, lorsqu'il regarde la nature, elle ne lui parle plus. Il veut recréer un monde en dehors de la nature parce qu'il veut changer, faire du nouveau. Alors il fait de l'esthétisme, c'est-à-dire des spéculations intellectuelles sur les formes. Il ne se contente plus d'essayer de s'incorporer dans la nature et de communier intensément avec elle... A partir de la photographie, continue Delmotte, l'artiste a eu peur de la réalité, peur d'être académique, conventionnel. Alors qu'en réalité on peut être conventionnel en faisant de l'informel. A partir du moment où c'est un système de fabrication, c'est un académisme, que ce soit formel ou informel. C'est pour cela que le fantastique, l'informel, le surréalisme sont le rempart des pompiers..." Pour Delmotte, l'art, quand il n'est pas fabriqué, est rêve éveillé, reflet d'une idée de l'univers. Il est l'expression d'une époque, sans doute, mais surtout destiné à se projeter au-delà. En cela, l'oeuvre authentique est en perpétuel devenir, elle atteint son but si le spectateur, par delà le temps, y trouve toujours un parfum d'aventure, s'identifie à elle et s'y révèle. Luc DECHAMPS, Cet article est paru le 01 12 2001
dans le quotidien belge l'Echo, en son supplément culturel "L'Exception"
sous la plume de Monsieur Luc Dechamps. Biographie succincte de Marcel Delmotte. Avril 1901: Naissance à Charleroi. Le site réalisé par Madame Dendelot ne répond plus... |
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Copyright © 2001 Luc Dechamps pour le
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Pour les oeuvres : Colette Dendelot.
Pour les photos : C. Dendelot et crédits cités sur les pages.
Mise en page : Mémoires 2002.
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