LA LETTRE MENSUELLE
La chronique de l'Université, UCL - Décembre  2001.

La parade, un thème récurrent dans l'oeuvre d'Edgard Tytgat,
par Madame Jacqueline Couvert.


L’examen d’une lithographie de Tytgat dont le thème est la parade nous a amené à examiner d’un peu plus près l’œuvre d’Edgard Tytgat et plus particulièrement ce sujet. Ce thème pour lequel il manifeste une prédilection est présent dès le début de son œuvre et jusqu’à la fin de sa vie. Il  utilisera plusieurs techniques pour traiter ce sujet.

La lithographie.

La Parade (coll R.), lithographie de 25 x 33 cm (fig. 1) est signée et datée en bas à droite, La joie d’été, Tytgat 1951. En dessous, sont apposés au crayon le numéro de série et le chiffre du tirage ( 26/200) ainsi que la signature de Tytgat. (fig. 2).

Cette lithographie qui représente une baraque de foire est composée de trois plans.

Au premier plan, des couples, encouragés par les boniments des bateleurs, commencent à se presser devant la scène. Certains sont indécis ou indifférents; d’autres devant les escaliers, esquissent un geste en proposant de monter et d’assister au spectacle (fig. 3). La représentation de dos de ces personnages permet au spectateur que nous sommes d’avoir l’illusion, en étant dans la même position, de faire partie de la foule des badauds.

Sur la scène, deux couples jouent la parade. Le regard est attiré par le costume vert vif et mauve d’un personnage de gauche (fig. 4). Sa partenaire, en lévitation, offre un visage paisible. Le personnage féminin du couple de droite présente une étrange disposition de la tête par rapport au reste du corps (fig. 5).

Au fond de la scène, des évocations des différents spectacles proposés à l’intérieur de la baraque sont représentées sur deux grands panneaux. A gauche (fig. 4), des femmes sont soumises à des supplices sadiques et cruels par des personnages dont certains sont coiffés de chapeaux pointus. La tête d’une jeune fille , telle la tête de saint Jean-Baptiste, est représentée sur un plat. Le côté droit montre au contraire plus de douceur (fig. 5). Dans la partie supérieure une femme s’échappant d’un cornet est entourée d’oiseaux et de fleurs. L’influence de Chagall et de ses personnages fantasques est ici bien perceptible. En dessous, une autre femme s’en remet aux mains d’un individu. Entre les deux panneaux, sous l’embrasure du rideau qui lui donne l’illusion d’être coiffée, elle aussi, d’un chapeau pointu,  une matrone règne sur tout ce petit monde (fig. 6). Elle contrôle les entrées à côté d’un piédestal supportant un buste de femme, la poitrine offerte. Serait-ce là l’expression de l’admiration de la femme par Tytgat ?

Dans cette lithographie, on retrouve l’admirable talent de coloriste de Tytgat. Les couleurs y sont douces et tendres, avec les ocres et les blancs se mêlent le rose et le bleu avec pourtant quelques zones plus vives de vert et de rouge

Tytgat, son oeuvre et ce thème.

Né à Bruxelles en 1879, Edgart Tytgat et sa famille s’installent à Bruges jusqu’en 1888. A l’âge de 4 ou 5 ans, intervint un événement qui marquera l’enfance mais aussi toute la carrière d’artiste d’Edgart Tytgat. Il s’agit de sa première rencontre avec le carrousel qui restera parmi les thèmes favoris du peintre. En revenant de chez le tailleur, habillé de mon beau costume marron et de ma coiffe aux rubans noirs dans la nuque, un carrousel immense se présenta devant nous . Quatre rangs de chevaux blancs et encore des chevaux rouges. Dans le cercle des chevaux, une locomotive tournait. J’avais le cœur qui palpitait. Nous montons sur le carrousel. A peine tourne-y-il que je tombe évanoui.

Après une courte expérience malheureuse dans l’horlogerie, Edgart Tytgat décide très vite de devenir artiste-peintre. Dès 1897, il suit des cours à l’académie des Beaux-Arts de Bruxelles. En 1901, il expose pour la première fois à Anvers. De 1907 à 1914, Tytgat résidera à Watermael. Il y peindra une dizaine de tableaux de foire. C’est durant son exil en Angleterre pendant la première guerre mondiale, qu’il exécutera des œuvres où la mélancolie est sous-jacente. Nostalgie de ses années à Bruxelles et sans doute regret des petits carrousels de Watermael. Il passera même ses heures de loisirs à fabriquer un carrousel en miniature dont les chevaux de bois pouvaient tourner, actionnés par une manivelle.

En 1916 l’artiste exécute une aquarelle : La Baraque, Chelsea (25 x 35 cm- coll. Dr R. Vokaer), (cat. Dasnoy 556) qui est la première apparition de ce sujet. On y retrouve les mêmes éléments, parfois un peu modifiés, représentés sur la lithographie (coll.R.) : la baraque et les bateleurs, les spectateurs et le décor. Mais l’angle de vue est élargi : au premier plan les spectateurs sont représentés entièrement, au fronton de la baraque apparaît une inscription : " Edgard Tijdgat propriétaire Watermael 1916 ", à gauche on remarque un carrousel et ses chevaux de bois ; à droite, des balançoires et des enfants.

Ce sujet sera repris dès 1919. Edgard Tytgat grave les bois du recueil Carrousels et baraques imprimé à Londres par C. Beaumont. L’artiste se révélera à cette époque être un illustrateur pourvu d’une excellente technique. Il taille ses planches d’une manière très précise malgré un outillage rudimentaire. Une des gravures de ce recueil reprend de manière presque identique l’aquarelle de 1916.

Après la guerre, il rentre à Bruxelles et fait construire une maison à Woluwé. Il a 40 ans et peint encore de manière impressionniste mais un changement s’opère. Sa peinture entre dans une nouvelle phase : l’expressionnisme. Le style expressif et sobre qu’il a découvert en gravant les bois a indéniablement eut une influence et Tytgat, à cette époque, tente de s’en rapprocher avec sa peinture. Le peintre et l’imagier se rencontrent.

En 1923, Edgart Tytgat peint La baraque ou la parade (huile sur toile 112x 135- coll. part. Verviers), (cat. Dasnoy 129). Cette toile est assez proche de l’aquarelle de 1916. Le style y est plus soigné. Les personnages du premier plan diffèrent quelque peu et l’enseigne de la baraque indique " Edgart Tytgat de Watermael et de la Woluwe ". A côté, sur la gauche, seul subsiste le carrousel.

En 1924, André de Ridder fonde avec P.G. Van Hecke Sélection, un organe de l’avant-garde de la peinture en Belgique. Il y décrit la peinture douce et intime de Tytgat et sa volonté de simplification. Il est à ce moment reconnu comme un des maîtres de l’expressionnisme.

Mais dès les années 30, Tytgat se détache de l’expressionnisme. Son regard essaye de capter tout ce qui bouge autour de lui. Les différentes manières acquises au cours des années se mêlent, il aime à entretenir cette diversité. C’est à cette époque que réapparaît dans ses peintures l’évocation des foires et des baraques.

La parade (huile sur toile, 96 x 130 cm- Musée municipal de Menton), ( cat. Dasnoy 505), obtint le Grand prix international de peinture de Menton. Cette peinture est signée et daté en bas, à droite : Edgart Tytgat 1951.

Dans le lavis qui a servi de projet, La parade (50 x 66, 5 cm- coll. G. Van Geluwe, Bruxelles), (cat. Dasnoy 833), signé en bas, à droite Joie d’été. Edgart Tytgat 1951 ; on retrouve les bateleurs de La baraque de 1923 et de l’aquarelle du même sujet qu’il avait fait à Londres en 1916.

C’est de ces deux dernières réalisations que se rapproche le plus la lithographie de la coll. R. Comme pour cette dernière œuvre, le sujet est cerné plus étroitement, plus aucune diversion à la scène principale. Seule la baraque est représentée, le fronton disparaît et les personnages sont représentés à mi-corps. On remarque de plus, que les dimensions de la lithographie (coll. R.) (25 x 33 cm) représentent exactement la moitié des dimensions du lavis ( 50 x 66,5 cm).

A la fin de sa vie, ses œuvres tournent souvent autour du thème de la femme condamnée à des supplices divers. À l'inverse de sa peinture qui révèle parfois la vieillesse et la maladie, ses lavis présenteront jusqu’à sa mort en 1957 beaucoup de fraîcheur et son inspiration y demeurera intacte.

Un regard libre et poétique.

Edgard Tytgat, dans la diversité de son œuvre, n’a cessé de situer les personnes et les choses dans son univers avant tout poétique. Son inspiration, il la trouve surtout dans les événements qu’il pouvait observer de sa fenêtre. Son esprit est toujours en éveil : il voit les choses et veut aussitôt les raconter. Il le fait avec beaucoup d’humour et de facétie. Son style est donc simple, direct et coloré à l’image des kermesses qu’il représente souvent. Peut-on dire pour cela que Tytgat est naïf ? Cette naïveté admise par certains auteurs est décriée par d’autres. On pourrait parler aussi de candeur, terme dégagé de toute connotation péjorative à l’inverse du mot naïveté. Chez Tytgat, il faudrait plutôt parler d’une naïveté inhérente à sa nature. Il perçoit les choses sans les altérer par les conventions ou les habitudes. Edgart Tytgat se distingue, en effet, des peintres que l’on qualifie de naïfs puisqu’il a étudié la peinture à l’académie. Il a appris à peindre et a été mêlé dès le début de son œuvre aux événements artistiques.

Tytgat possède un regard d’enfant dégagé de toute contrainte. Dans ses œuvres, on retrouve aussi cette puissance d’émerveillement devant des choses les plus ordinaires. Il les représente à sa façon et son génie est de nous recréer ces choses apparemment anodines empreintes de beauté et de poésie tout en y mêlant sa surprenante espièglerie. Si ses sources d’inspiration sont populaires, son art se révèle pourtant élaboré et très délicat. Comme pour les œuvres de Bruegel, qui a souvent traité de thèmes populaires, la lecture de la peinture de Tytgat doit se faire à différents niveaux. Bien au delà des gestes, des attitudes ou des regards que l’artiste représente, toute une histoire peut s’imaginer , quelque chose de profondément humain et d’émouvant.

La vie, pour Edgart Tytgat ne doit pas se prendre trop au sérieux. C’est un des messages qu’il nous a laissé, il a sans doute raison. 

Jacqueline Couvert,     
Assistante UCL      

Bibliographie

Albert Dasnoy et Gisèle Ollinger, Edgart Tytgat. Catalogue raisonné de son œuvre peint, Bruxelles, 1965.

Els Desmede, Edgart Tytgat houtsnijder, Gand, 1995.

Georges Mayer, Tytgat, dans Le Dictionnaire des peintres belges du XIV e siècle à nos jours, Bruxelles, 1995, p. 967.

Jean Milo, Edgart Tytgat, Paris, 1930.

Jozef Muls, Edgart Tytgat, Bruxelles-Paris, 1943.

Gisèle Ollinger-Zinque, Introduction dans Edgart Tytgat. Evocation d’une vie (catalogue d’exposition), Bruxelles, 1974

Maurice Roelants, Edgart Tytgat, Monographie de l’Art Belge, Anvers, 1948

Joël Roucloux, La naïveté dans Courrier du passant, Louvain-la-Neuve, 52, 1997, p. 4-7.

Willy Van Den Bussche (traduction de M.C. Nuyens), Edgart Tytgat. Der Fubulieren (catalogue de l’exposition Rétrospective Edgart Tytgat), Ostende, 1998.

Piet Boyens, Une rare plénitude. Les artistes de Laethem-saint-Martin (catalogue de l’exposition), Gand, Deinze et Deurle, 2001.

Paul Haesaerts et Roger H. Marijnissen, L’art flamand d’Ensor à Permeke, Anvers, 1970.

Philippe Roberts-Jones, Du Réalisme au surréalisme. La peinture en Belgique de Joseph Stevens à Paul Delvaux, Bruxelles, 1969.

Bamber Gascoigne, How to Identify Prints. A Complete Guide to Manuel and Mechanical Processes from Woodcut to ink-jet, Londres, 1991.

 

Cliquez sur les miniatures pour voir les oeuvres en plein écran.

**

Les explications
sur les illustrations
 sont reprises sur la
 page que vous 
obtenez en "cliquant"

 

 

16iljc111.jpg (67357 octets)

Figure 1.

 

Les détails de l'oeuvre ont été comptabilisés par la Sabam comme autant d'oeuvres !

Nous les avons supprimés, afin de ne pas être taxé à outrance.

Copyright © 2001 Memoires et Jacqueline Couvert. Tous droits réservés.

 

Les autres articles sont accessibles via nos archives.   
Retour à la lettre
       Retour à l'accueil

| Recommandez ce site à un ami |

 

Hit-Parade