LA LETTRE MENSUELLE

Une chronique de Vera Lewijse.  Mai 2003. 
   Beaufort 2003 : Art-sur-Mer  ; "Marines côte-à-côte" :
  
au PMMK d'Ostende.

'Homme libre, toujours tu chériras la mer.' ; 
Ch. Baudelaire, 1852    

Avec le projet littoral 2003 Beaufort : art – sur – mer, un groupe national et international de plus de trente artistes modernes et contemporains, nous invite à cerner avec eux les affinités entre leurs univers artistiques et leur approche de la mer au cours de leur carrière. Dans toutes les toiles représentant la mer, la confrontation des styles des uns et des autres en est d'autant plus passionnante.

Connotation internationale Beaufort.

Le mot Beaufort dans le titre, réfère à l'unité de mesure universelle du vent, adoptée à partir de 1838 comme échelle standard et ceci grâce à Sir Francis Beaufort (1774 Irlande- 1857). D'autres éléments du mot Beaufort y sont inclus. Comme Mr. Van den Bussche, commissaire général et conservateur en chef du PMMK nous l'explique, nous  retrouvons également dans le vocable les connotations suivantes :

beau  la beauté (de la triennale)
    
eau  la force (de ses protagonistes)
be
au service de l'art sur mer
fort
eau   
a...rt en Belgique (Be)

Une exposition essentiellement peinture devient rare de nos jours. A ce point qu'on a presque oublié de quel plaisir pour les yeux et l'âme on jouit en regardant une belle toile.

Je me promenais, je regardais, je souriais, je volais ... j'étais heureuse. Je me retrouvais dans le monde de couleur, d'idées, de sentiments en dialogue avec les toiles exposées.

Turner comme point de départ

Les peintures de William Turner (1775-1851), Marine avec tempête qui se lève menaçante, ca. 1840 ; Mer orageuse avec épave en flammes, 1856, constituent le point central de l'exposition. 

Le lien est l'utilisation de la couleur et de la composition au profit d'une expression maximale et personnelle. Turner, comme précurseur des tendances expressionnistes et de l'expressionnisme abstrait du vingtième siècle.  En témoignent les œuvres de Constant Permeke (1886-1952) et Emil Nolde (1867-1956), et de contemporains comme Anselm Kiefer, Miquel Barcelo et Marcel Maeyer, ici placées l'une à côté de l'autre en juxtaposition et en dialogue éternel et vif.  

Avec Turner, pour la première fois dans l'art, la couleur devient une force en soi ; isolée de l'objet la couleur devient objet. C'est dans la perception du spectateur que les formes et les couleurs se retrouvent et acquièrent de nouveau une signification. Le caractère rétinien, visuel marqué de Turner explique sa passion pour la lumière colorée par les différentes conditions météorologiques. Les quatre lignes principales  dans l'exposition : 
- la ligne émotionnelle
- la ligne rétinienne
- la ligne visionnaire
- la ligne narratrice

trouvent avec les peintures de Turner leurs 'ouvertures'.

 La ligne émotionnelle

William Turner, Gustave Courbet, Constant Permeke, Emile Nolde, Anselm Kiefer, Miquel Barceló, Marcel Maeyer.

Six toiles sont à admirer de Courbet. Le rocher isolé, ca 1862, nous emporte vers la création du monde, rocher insolite, au milieu du tableau, sous un ciel nuageux, sur une plage déserte avec une mer calme dont la force est soulignée par la matière du rocher.

Le talent de Courbet (1819-1877) s'exprime dans différents genres : le paysage, le portrait, la nature morte. Mais c'est dans la marine qu'on sent la force émotionnelle et dramatique du maître. Force qui a inspiré Louis Artan (1837-1890) dans la recherche de l'ultime marine durant  toute sa vie. Artan qui à son tour inspira Constant Permeke (1866-1952). Le spectateur qui n'a jamais été confronté avec les marines de Permeke peut trouver ici la surprise de sa vie. 

Permeke peint la mer en tons monochromes verts, bleus ou gris. En ocres verts, bruns, bronze, une touche rose pâle derrière les nuages. Avec des coups de pinceau bruts, sans hésitation il 'place' la mer sur toile comme il a fait avec le paysan dans ses paysages, robuste et dominant la nature.   Les marines montrées datent des années 1924-1936, donc après sa rencontre avec les oeuvres de Gust de Smet et de Frits Van den Berghe, qui ont subi l'influence de l'expressionnisme allemand et le cubisme.

Emil Nolde (1867-1956), membre du groupe 'die Brücke' à Dresde est le plus convaincant des expressionnistes allemands. L'emploi de la couleur chez Nolde transforme chaque tableau en une explosion extatique.  Ici présente avec 4 toiles.  Sirène, 1924, huile sur toile, 86.5 x 100.5 nous montre une femme, nue, longue chevelure blonde, assise au bord de la mer. Vue de dos, avec les mains croisés au haut de sa tête, elle est l'être sauvage, enfant de la mer, qui jouit de la force de l'eau qui éclabousse autour d'elle. Cette toile est un bel exemple de son art visionnaire, religieux.

Dans cette confrontation des peintres modernes et contemporains, l'expressionnisme extra-pictural de Anselm Kiefer (°1945 Donauschingen All.) trouve sa place à côté de la vérité tactile de l'œuvre de Marcel Maeyer (°1920 Sint Niklaas).

Merkaba – Les sept palaces du ciel, émulsion, huile, acrylique, gomme-laque et sept avions en plomb sur toile, 190 sur 500 cm, de Kiefer est un commentaire sur la destruction et le ridicule de la guerre. Heureux qu'en nos jours de désastres il y ait l'art pour s'exprimer franchement et se révolter contre la folie du pouvoir.

Dans Grand tableau-phare I,  huile sur bois, 150 x 122, Mayer peint avec 6 taches de couleur, vert-bleuâtre, rouge dilaté, gris-noir, bleu foncé-bleu clair un paysage avec au milieu une toute petite maison blanche avec toit rouge.  Une colonne qui réfère à l'antiquité, à gauche de la toile, domine la composition.  Signe de la continuité de l'histoire et de l'éphémère de la vie.

La ligne rétinienne

Claude Monet, Theo Van Rysselberghe, Henri-Victor Wolvens, Jennifer Bartlett, Ralph Fleck, Jan De Vliegher.

Idée centrale : l'expérience de la lumière sur la mer. Bien sur, il y a d'abord Monet (1840-1926) qui, avec sa toile Impression,  soleil levant  de 1872 a changé le concept  de la réalité dans la peinture.  Ce que lui importait était l'impression que la chose produisait sur son regard.  Nous pouvons  admirer de Monet  Le cap Martin, 1884, du Musée de Tournai et Tempête, côte de Belle-Île, 1886, du Musée d'Orsay.

De Monet, on passe par le luminisme de van Rysselberghe (1862-1926), avec comme point cardinal le point de lumière dans son oeuvre, et on est frappé par la monumentalité de  L'Atlantique, 1984, émail sur 224 plaques d'acier, 261.6 x 889, de Jennifer Bartlett (°1941 Long Beach, vit et travaille à New York).  Une grande expression de la mer qui nous emmène dans l'eau même.

Wolvens  (1896-1977), qui à l'aide d'une peinture grasse, nourrie par l'atmosphère de l'eau, l'or du sable  et les couleurs chaudes de l'été, impressionne par la grandeur de l'image et les petits détails dans son oeuvre qui témoignent de la présence humaine.

Ralph Fleck (1951 Freiburg im Breisgau) correspond dans sa langue picturale avec l'atmosphère qu'on retrouve chez un Permeke ou même un Rothko. Il se sert des couleurs vibrantes, substantielles, il créé une luminosité frappante dans une facture forte.

En étudiant l'œuvre de Jan De Vliegher (°1964 Bruges), il est très évident que la peinture part d'une photo.  L'emploi de la photographie comme base pour une peinture se passa longtemps 'en cachette'. Au 19ième siècle on connaissait  la querelle entre les 'photographistes' et les peintres ! Comme si c'était la preuve d'un manque d'inspiration de l'artiste. Maintenant, après une grande évolution, c'est  devenu une technique admise. C'est surtout l'emploi des couleurs vives et à partir de là, le transfert de l'émotion de l'action qui sautent aux yeux chez De Vliegher.

La ligne visionnaire

Léon Spilliaert, René Magritte, Gerhard Richter, Alex Katz, Luc Tuymans.

Visionnaire : ce qui se trouve, se cache derrière les choses.  Spilliaert  (1881-1946) – en contre lumière – crée  un sentiment de distanciation. En regardant,  on se sent attiré par le centre de la toile, on se trouve devant ET dedans. Une expérience très bizarre. Magritte (1898-1967) se sert de la mer comme contexte indéfinissable. Parfois comme peinture dans la peinture, parfois comme décor en soulignant la féminité de son sujet. Chez Tuymans (°1958 Mortsel), on voit la mer comme image collée  sur la rétine. Des tons flous, gris, qui changent de couleur, de profondeur  quand le spectateur bouge de gauche à droite devant la toile.

Douze toiles de Léon Spilliaert, dont diverses sortent des collections privées. Le lien spécial de Spilliaert avec la mer trouve son ultime extériorisation dans Marine bleue  et jaune, 1934. Une aquarelle et gouache sur papier, 49.3 x 68,3. Une surface bleue, coupée par des lignes qui semblent danser et vibrer dans le cadre.

Il y a aussi la  superbe toile de Gerhard Richter (°1932 Dresde), Marine (ciel nuageux) 1969. Dans les années 1965-1970 Gerhard Richter commençait de faire des peintures à l'aide de la photographie. Image trouvée, parfois une photo de presse, des snapshots, parfois ses propres photos, il agrandissait et reproduisait  la photo sur toile. C'est le résultat d'un besoin de rendre visible un sujet, sans expression. L'importance est de d'abord souligner un modèle de la perception, et ensuite la représentation de la réalité.

Dans la ligne visionnaire on s'éloigne de la valeur extérieure de l'image pour se concentrer sur la valeur intérieure de l'idée derrière l'image.

La ligne narratrice

James Ensor, Jean Brusselmans, Paul Maas, Roger Raveel, Etienne Elias, Malcolm Morley, Sandro Chia, Enzo Cucchi, Fred Bervoets, Norbert Bisky.  

L'œuvre de Ensor (1860-1949) dans l'exposition au  PMMK est très liée avec les installations des artistes dans les villages balnéaires qui font part de cette triennale.  Dans une salle on peut admirer deux toiles de Ensor Le Christ apaisant la tempête,  1891 et Les Bains à Ostende, 1890 à gauche et à droite, avec  au milieu une gravure rehaussée de 200 sur 300 de Fred Bervoets (°1942 Burcht):  l'art en dialogue, on entend et on sent les peintres se parler à travers leur oeuvre.

Au première vue la facture de Paul Maas (1890-1962) fait chaotique, mais après quelques instants l'histoire se dévoile; on retrouve un tas de petites figures qui bougent, dansent, jouent, se promènent sur la plage et sur les digues.  Ce sont des personnages transparents dans des toiles extrêmement existentielles.

La base de la vision phénoménologique de Raveel  (°1921 Machelen-aan-de Leie), qui témoigne dans ces toiles de l'émiettement et de l'aliénation, exprime la tension entre la nature et les choses, entre  l'abstrait et le concret, et que la chose simple n'existe pas, Quand même la mer, 2002, huile sur toile avec miroir, 145 x 195.

Elias  (°1936 Ostende) se place dans le même contexte. Elias, influencé par Raveel au début de sa carrière, montre  dans ses toiles un univers magique, plastique, plein de couleurs expressives.  

Les Italiens Sandro Chia (°1946 Florence) et Enzo Cucchi (° 1949 Morro d'Alba) ont créé des toiles spécifiques pour l'événement. 

Malcolm Morley, (°1931 Londres) travaille et vit à New York, artiste de pop-art, et de l'hyperréalisme des années 1965-1970, montre l'idée-catastrophe de la mer. Il se sert de plusieurs techniques,  couches pâteuses, image qui dépasse le cadre, photoréalisme et toiles monochromes.

En suivant les quatre lignes on a fait le parcours de l'exposition au PMMK à Ostende. Mais le voyage ne prend pas fin ici.

Il reste la visite des plages et des sites où différents artistes ont donné leur vision de la mer. C'est l'autre volet de ce méga-projet :  

Triennale d'art contemporain sur mer, parcours d'art contemporain
dans les cités balnéaires
, 2003 Beaufort: Art-sur-mer (Cliquez sur le lien).

 Vera Lewijse,         
Historienne de l'art         


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Catalogue

 

 

 

 

 

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Claude Monet

 

 

 

 

 

 

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Gustave Courbet

 

 

 

 

 

 

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Gerhard Richter

 

 

 

 

 

 

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Ralph Fleck

 

 

 

 

 

 

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William Turner

 

 

 

 

 

 

 

Supprimés :
Henri Wolvens
James Ensor,
Droits Sabam

 

 

 

PMMK, Musée d'art Moderne, Romestraat 11, 8400  Ostende.
Info: 059.56.45.89. www.2003beaufort.be 

 

 

Tous les jours de 10 à 18 heures ; fermé le lundi.

Publications :
Catalogue  Marines côte à côte : 35 Euro.

Catalogue Triennale d'art contemporain sur mer : 35 Euro.
Guide des randonnées Triennale d'art contemporain sur mer: 5 Euro.

Toutes les éditions sont en vente au PMMK, Musée d'art Moderne à Ostende et dans tous les Offices du Tourisme (en NL, FR, EN et DE) .

Exposition accessible jusqu'au 16 novembre 2003 - prolongation.

Copyright © 2003 Mémoires et Vera Lewijse.
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