LA LETTRE MENSUELLE

Une chronique de Vera Lewijse.  Février 2003 
   Serse :
'Naturam ipsam imitandem esse, non artificem' :
  
à la Galerie Van Laere Contempory Art d'Anvers.
 

Dessins de grand format au crayon de graphite et à la gomme sur papier marouflé sur plaque d'aluminium de l'artiste italien Serse. 

L'artiste
Roma Fabricio Serse, dit Serse, est né en 1952 à San Polo del Piave (Italie). Il vit et travaille à Trieste. Le paysage qui entoure son enfance, la mer et les montagnes, influenceront l'œuvre picturale à venir.

La force de l'expressionnisme marqua le début de sa carrière. A la manière d'un Anselm Kiefer (°1945) qui dévoile dans ses toiles plusieurs états de conscience, Serse évolua vers une économie des matériaux employés et la traduction des idées, à travers un art monumental maîtrisé.

Inspirations
Serse nous raconte que l'influence de l'œuvre Guilio Paolino a été très importante.

Paolino (°1940 Genoa)  est avec Luciano Fabro, Jannis Kounellis, Mario Merz, Guiseppe Penine, Michelangelo Piostoletto pour n'en citer que quelques-uns, connu par sa collaboration au mouvement d'art Arte Povera.

Arte Povera se propose, dans un esprit provocateur de "déculturation", de rétablir un contact direct avec les matériaux naturels et de favoriser l'échange entre des polarités énergétiques contrastées. L'effet cohérent et illustratif de l'œuvre est supprimé pour faire place à une expérience sensible.  L'expression "art pauvre" est emprunté au langage du Living Theater par le critique d'art italien Germano Celant. Première exposition en 1967 'Arte povera In spazio' à la Galerie Ba Bertesca à Gênes. On retrouve des éléments  de l'Arte Povera dans le Land Art et l'art conceptuel[1]. 

Paolino, est en outre fasciné par la photographie, la recherche de la tension sous-jacente entre le blanc et le noir comme couleurs extrêmes, et par fascination pour l'existence, l'essence, le statut de l'objet. Le ligne créative de Paolino explore ainsi le lien entre le passé et le présent, et le lien entre l'original et la réplique.

Les dessins peints de Serse.

Les dessins de grand format travaillés au crayon de graphite et à la gomme sur papier, lui-même marouflé sur plaque d'aluminium, donnent le sentiment d'une approche scientifique tout en restant sensuels et sensibles. Entre la photographie et la peinture, chaque détail est minutieusement élaboré, avec une patience à toute épreuve, effacé à la gomme et frotté pour obtenir le résultat désiré. 

Serse nous dit "pour comprendre la réalité de la nature, ainsi que sa complexité physique, j'ai besoin d'une réduction de la vue, d'un voile opaque, par conséquent d'un renoncement.[2]"

Il nous racontait avoir été inspiré par l'œuvre de l'architecte italien, humaniste, et initiateur principal de la théorie de l'art de la Renaissance Leon Battista Alberti (1404-1472), dont la publication "De re aedificatora" est considérée comme la bible de l'architecture de l'époque.

Alberti serait aussi l'inventeur des premiers "peep shows", ces vues en perspectives peintes en couleurs transparentes sur verre, éclairées par l'arrière pour simuler la lumière du soleil et du clair de lune.

La totalité du détail.
Comme  Alberti, Serse trace la carte d'un territoire. 
Il souligne le détail ; ensuite, comme d'un regard jeté par la fenêtre, il nous en indique la totalité. De cette manière il force le regard à s'arrêter. 

Ces détails, dans leur espace limité du cadre,  contiennent une variété de données et de nuances. Un moment de repos coupe la vitesse hystérique avec laquelle nous parcourons la vie. La vitesse accentuée par l'apaisement de l'image.

Plus le spectateur pénètre l'image, plus grande devient l'aliénation.

De cette façon la nature se fait (en)cadrer : par le regard de l'artiste, par le regard du spectateur, par le support, par l'endroit où les dessins sont exposés.

Dans l'œuvre de certains artistes 'l'histoire'  est la plus importante.  Dans les dessins de Serse, l'important c'est l'attitude, la retenue, la solitude...

Comme souvent dans les créations des artistes italiens, un  sentiment typiquement poétique s'insinue dans la conscience du spectateur, sans même que ce spectateur s'en rende compte.

L'art n'est pas simple. Il demande de l'attention et une largeur d'esprit avant d'entamer la dialogue avec ce que l'œuvre exige des sens du spectateur.

De la peinture dessinée.  
Partant de la
photographie, l'image est transmise trait par trait sur papier. Papier à son tour supporté par l'aluminium. Ainsi la luminosité se renforce, nous est renvoyée. L'impression de se trouver devant une photo est toujours présente, dans une approche quasi scientifique.

Serse s'inscrit dans la tradition picturale qui essaye de capter la lumière, le rythme, dans un champ de tension. Les ajouts de sens, dues à l'observation de l'artiste et aux choix qu'il fait, deviennent manifestes.

De cette manière nous retrouvons trace du sublime qui vit dans les peintures de Caspar Friedrich et  de "l'apaisement" dans l'œuvre de Giorgio Morandi.

De disegno au dessin
Au seizième siècle, travaillaient à Venise deux écrivains importants, Pado Pino et Lodovice Dolce.
Tous deux se penchent sur la notion du "disegno".

Pino publi 'Dialogo di pittura' en 1548.  Dolce publi 'Dialogo della pittura intitualto Aretino' en 1557.  (Aretino était un satiriste renommé, intéressé dans l'art de son temps, un critique d'art qui comptait).

Ils distinguent trois niveaux dans l'art de la peinture :
- Inventio

- Disegno
- Colorito
 

Inventio : le choix des matériaux, la mise en forme visuelle, l'arrangement des éléments dans une forme appropriée.

Disegno : le bon sens, le jugement. Disegno est une qualité de l'artiste. En fait, c'est la pratique du dessin et le résultat de l'étude et de l'exercice. Disegno se réfère aussi à la sélection du beau sur l'ordinaire, à la réflexion, à l'effort soutenu pour atteindre la beauté suprême dans la réalité.

Designo est aussi nommé précision, définition par Pino. Alberti se sert du même terme mais se réfère plutôt à la ligne de contour, tandis que Pino veut plutôt indiquer le trait du pinceau.

Colorito doit être expressif et approprié, stimuler le réalisme pour émouvoir le spectateur.

L'artiste doit avoir l'intuition, l'empathie pour ce qu'il veut représenter et, à l'aide d'inventio, disegno et colorito, s'exprimer avec facilitas. "Facilitas" exprime la capacité à évoquer des choses compliquées tout en donnant l'impression qu'il est aisé, facile de dessiner et d'interpréter.

Les idées ci-dessus nous semblent évidentes, mais étaient au seizième siècle, au sein des différentes écoles italiennes, des idées de réforme inlassablement discutées .

Perception et interprétation
En regardant les dessins de Sers
e, nous retrouvons ces trois notions.

Faisons la comparaison de la peinture du peintre Antonin Slavicek avec le dessin de Serse. Tous deux ont pris comme sujet le bois de bouleau.

Dans la peinture à l'huile, aussi bien  que dans la représentation en noir et blanc de Serse, l'essentiel de l'idée est visible et surtout sensible. Sans se servir de couleurs, Serse nous fait sentir la fraîcheur et l'atmosphère du bois.

Observateur, nous réagissons sur le visible avec nos sens, et nous ajoutons automatiquement l'invisible à l'aide d'une information obtenue jadis. Nous nous servons d'un souvenir, d'une expérience de promenade au bois. Nous nous souvenons comment les troncs des bouleaux blancs sentent sous nos mains, de la sveltesse et de l'élégance des arbres. Et en regardant un dessin, tout cela nous revient...

Les dessins ne se dévoilent pas du premier coup d'œil. Nous sommes frappés par leur caractère intemporel, par le silence, et au même moment par la présence d'une forte vivacité.

C'est une synesthésie d'immobilité et de progression, d'action et d'inertie, de la grandeur à l'opposé du minime, de la pensée et de la sensation. 

Vera Lewijse,         
Licenciée en Histoire de l'art         

[1] Giulio Carlo Argan, L'art moderne.  Du siècle des Lumières au monde contemporain. Ed. Bordas. Gênes, 1992..

[2] Michel Baudson, Serse. Le deuil artistique de Serse. Ed. Galerie Guy Bärtschi. Genève 2002.
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L'artiste

 

 

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Atelier de l'artiste

 

 

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Ai sali d'argento,
2002

 

 

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Studio dal vero,
2002

 

 

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Ai sali d'argento,
1998

 

 

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Studio dal vero,
1999

 

 

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Studio dal vero,
2002

 

 

 

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Silver Birch,
1997

 

 

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Antonin Slavicek

 

 

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Morandi

 

 

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Studio dal vero,
1997

Van Laere Contemporary Art, Verlatstraat 23-25, 2000 Anvers.
Tel. 32-(0)3-257.14.17.

Du  23 janvier au 1er mars 2003.
Du mardi au vendredi de 14 à 19h ; samedi de 14 à 18h.

Copyright © 2003 Mémoires et Vera Lewijse. 
Copyright © 200
2 Photos et bibliographie : Baudson 2002 ; Van Laere.
Les photos sont publiées avec l'autorisation de l'artiste.

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