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Nous avons eu la joie de recevoir le livre que son
épouse consacre à l'oeuvre de Frédéric Bouché, peintre français disparu
brutalement à 52 ans.
La virtuosité du trait nous étreint d'abord,
que ce soit dans les dessins, souvent aquarellés et qui sont la technique de
prédilection de Frédéric Bouché, ou dans les lithographies. Puis, au fil des
pages, nous découvrons un artiste qui nous convie dans un univers fantastique,
et souvent fantasmagorique. Son monde n'est pas évident, univoque ; s'y
expriment les tensions, les craintes, les quêtes irrésolues du peintre, et
nous comprenons que ce sont les nôtres aussi, pour peu que nous osions leur
ouvrir notre intelligence.
Frédéric Bouché a connu très tôt la
renommée : il avait 22 ans lors de sa première exposition. A 27 ans, il
participe au salon des Métamorphoses du désir à Montbéliard en
compagnie de Bellmer, Dali, Delvaux, Fini, Man-Ray, Masson, Wunderlich. Et par
la suite, il exposa dans nombre de pays dont le nôtre. Laissons à Stephane Rey
le soin de décrire l'oeuvre (une touchante photo réunissant les deux hommes à
Knokke figure dans l'ouvrage) :
"Un visionnaire hors du
temps - Originalité de l'inspiration alliée à la perfection de la
technique".
Dessinateur et graveur d'une grande maîtrise, il allie au suprême degré
l'originalité de l'inspiration et la perspective de la technique. A coup
sûr, il a admiré l'écriture incisive et cruelle de Bellmer et celle plus
drolatique de Wunderlich. Mais dans le grand brassage du fantastique et de
l'érotisme, il a trouvé un style, un langage, un rythme qui n¹appartiennent
qu'à lui seul et dont le baroquisme poétique et touffu nous surprend autant
qu¹il nous captive.
C¹est dire que son trait est rigoureux, souple, insidieux et compliqué. La
femme, autant son visage que son corps, se trouve impliquée dans cette
démarche obsédante et d¹une extrême habileté, où tout se déroule dans un
extraordinaire mélange d'apocalypse et de paradis perdu.
Une prolifération fantastique nourrit des compositions où se trouvent,
étrangement entremêlés, ailes transparentes d¹insectes, yeux pédonculés,
cous d'oiseaux prolongés d'une tête agressive, membranes non identifiées,
éléments osseux de l¹oreille interne, chevelures de méduses, têtes,
nageoires dorsales et arêtes de poissons, personnages aux membres grêles et
tordus, chevaux efflanqués, joueurs de flûte ou de guitare, amorces de
crucifixions dont le symbolisme du persécuté - divin en profane - revient
fréquemment au point d'en être parfois gênant. Les images de rêve (bon ou
mauvais) de Frédéric Bouché sont très nourries sans être jamais confuses ?
On peut dénombrer aisément les acteurs de ces scènes mouvementées, les
oiseaux, les feuillages, les arbres où s¹abritent parfois des couples
clandestins, les crabes et les trompettes, les coutelas et les lévriers
squelettiques, les mains aux longs doigts articulés à la Grünenwald et les
pattes de crustacés qui y ressemblent.
Certains on fait le rapprochement entre l¹univers onirique de l¹artiste et
les cauchemars, drôleries et diableries de Jérôme Bosch. Ce n¹est pas tout
à
fait exact. Si le graphisme élégant et foisonnant de Frédéric Bouché fait
songer parfois au répertoire fabuleux du maître de la nef des fous, il y a
chez ce dernier une abondance nourrie d¹érotisme et d¹alchimie, en même
temps qu'une maturité plastique qui est la marque d¹un génie très
particulier.
Chez l'artiste français qui nous occupe, c'est le dessinateur qui l'emporte
de toute évidence, même lorsqu'il use de couleurs très atténuées comme le
vert d¹eau profonde ou le ton de rouille des reflets de flammes lointaines.
Mais ses visions grouillantes, à quoi se mêlent parfois, ambiguës et
troublantes, des scènes de cirque intemporelles et admirablement dessinées,
suffisent - en dehors de toute référence - à séduire les visiteurs ou à
asseoir sa renommée.
Stéphane Rey,
Le Soir, Bruxelles
On peut discuter des influences et du style.
Nous avons choisi Les yeux de l'amour parce qu'il y a du Rops dans ce
dessin aquarellé : rappelez-vous de la Mort dominant le monde, ou de La mort au
bal masqué. Si les styles sont totalement différents, les intentions sont
proches : Eros et Thanatos toujours voisins ! |