LA LETTRE MENSUELLE

Un article de Vera Lewijse.  Novembre 2006 
  "A table" : l'art de la table dans la peinture et l'histoire 
  
Dis moi comment tu manges, je te dirai...

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Boire peu et croire peu, c’est le fait d’un sage

De Adriaen van Ostade (1610-1685), nous avons un Intérieur de Paysan désordonné. Une femme tient un enfant sur ses genoux, enfant qui apparemment refuse de manger. Sur le sol, s’éparpillent des coquilles d’œufs cassées et des écailles de moules vides. A droite, un rouet et un appareil pour travailler la laine, une manière de survivre pour les pauvres, qui faisaient du travail à la maison. La femme et l’enfant se trouvent dans la lumière de jour qui entre par la fenêtres, trois homme buvant sont dans l’ombre. 

Une scène peu joyeuse, peinte en 1663. L’alcoolisme (mot inexistant jusqu’au vingtième siècle) fut un problème à travers les siècles mais l’attitude envers la consommation exagérée de la bière et le vin a pris une tournure importante pendant le siècle précédent.

Comme l’eau était déjà très polluée et qu’on dépendait pour l’eau potable de la disponibilité des sources d’eau claires, de l’eau de pluie et des rivières non polluées, on buvait essentiellement de la bière. La consommation des différentes sortes de bière peut être considérée comme le quintuple de la consommation d’aujourd’hui ! Le vin était la boisson des classes aisées. Le café, le thé et le chocolat devinrent des produits consommés par l’élite. Mais c’est seulement à la fin du dix-neuvième siècle que le chocolat, dont le prix avait baissé grâce à l’invention de nouveaux procédés de production, devint une boisson populaire. Nous y reviendrons plus loin.

Fumer peut nuire à la santé

Non seulement les peintures firent référence aux dangers pour la santé de la consommation de vin et d’alcool, mais elles mirent également en cause le mauvais abus du tabac.

La position centrale dans Auberge de Paysan de Pieter Duyfhuysen,ca 1660, est tenue par un paysan qui bourre sa pipe. Fumer fut considéré comme très mauvais pour la santé mais aussi comme une immense perte de temps. Il a une expression songeuse sur le visage et les yeux dirigés vers un chapelet d’oignons accroché au mur. L’oignon était considéré comme un fort aphrodisiaque et fumer menait vers l’impuissance. Entre les jambes du paysan, pendouille un couteau dans son fourreau, inoffensif et symbole de l’impuissance qui est la résultante de son usage du tabac. De plus, le couteau pointe vers une cannette de bière à ses pieds. 

Derrière lui, un homme semble lui dire des choses désagréables. Cet homme porte dans son chapeau une cuillère dirigée vers le haut, suggérant ainsi l’opposé du couteau qui pend entre les jambes du paysan assis. Dans cette peinture, on peut ainsi lire le message que l’alcool et le tabac sont à éviter ! N’ y a-t-il pas là quelque chose de très familier ?

Des nouveautés sur la table

La cafetière de Jean-Etienne Liotard (1702-1789), représente une jeune femme qui sert du chocolat chaud pour deux personnes. Sur le plateau se trouvent du lait, du sucre et un verre d’eau. Le chocolat est servi au bain marie pour conserver la chaleur. Au mur, nous remarquons un intérieur d’une église protestante. Les deux sujets soulignent le sérieux de l’action. Faites attention à la perspective bizarre de la table. La richesse des vêtements fait référence au luxe de l’emploi du chocolat. Tout dans la peinture respire une retenue tranquille avec une approche sobre du sujet, avec des couleurs splendides et rafraîchissantes, une élaboration minutieuse de l’étoffe et débordante d’attention au détail. L’œuvre de Liotard se rapproche de l’œuvre de Fragonard, d’Ingres, de Manet. Le tableau fut peint pendant le séjour à Vienne de Liotard en 1744.

En 1735, Jean-François de Troye (1679-1752) peint Le déjeuner aux huîtres sur commande de Louis XV. La peinture était destinée à son appartement privé de Versailles. Nous dirigeons notre attention sur les bouteilles de vins dans les seaux à glace au premier plan de la peinture, les rince-doigts et les assiettes individuelles sur la table. Les bouteilles ont encore des ‘culs’ plats, et le bouchon en bois et en canevas de jadis a déjà été remplacé par un bouchon muni d'une corde ou d'un fil en cuivre. 

C’est de cette époque que la production du vin mousseux débute sa carrière. Jusqu’à la fin du dix-septième il fut défendu de transporter le vin en bouteilles. La plupart des bouteilles de Champagne éclataient sous la pression de la fermentation du vin après la mise en bouteille. L’emploi des rince-doigts reste coutumier, comme on l’a vu, depuis le Moyen-âge et l’emploi de la serviette reste en vigueur. Nous remarquons que les convives portent toujours la serviette sur l’épaule.

Le premier restaurant

Le mot restaurant réfère à ‘restauration’, à la remise en état du corps de l’homme, terme d’origine du douzième siècle. On admet que le premier restaurateur fut un certain A. Boulanger. Boulanger vendit des morceaux de viande déjà préparés. Il vendit aussi de la soupe, de la volaille et des œufs durs. Son restaurant ouvrit dans le Paris des années 1765. C’étai un établissement modeste ou l’on pouvait manger à chaque heure de la journée. 

Certes, il y avait des auberges, des tavernes où l’on mangeait au hasard de la fourchette, des sauces et des ragoûts, mais toujours à heures fixes. La nouveauté était que l’on pouvait choisir plusieurs plats à l’heure de convenance du client.

Quelques années plus tard, le premier restaurant de grand luxe ouvrait ses portes, à Paris également. Il fut nommé La Grande taverne de Londres. Une initiative d’Antoine Beauvilliers, qui écrira en 1824 le livre L’art du cuisinier. Le restaurant combinait un entourage élégant, une joyeuse atmosphère avec des mets délicats et un cellier excellent. 

Le restaurant ne subit pas de concurrence pendant les vingt années qui suivirent. A cause de la fuite de la noblesse pendant la Révolution Française, de nombreux cuisiniers et domestiques perdirent leur emploi. En outre, l’afflux des citoyens venant de la province et qui n’avaient pas de famille à Paris pour les nourrir stimula l’ouverture de nombreux petits établissements.

Le service de table avec les mets sur des assiettes individuelles s’appelle le ‘service à la russe’ et fut introduit en France en 1810 par le prince russe Kourakine. Auparavant, juste comme on a pu le constater au Moyen Age, toutes les assiettes étaient mises sur la table en même temps et les convives se servaient eux-mêmes.

Le peintre d’avant-garde russe Kustodiev nous montre l’image d’un tavernier- restaurateur et d’une compagnie à table, ce tableau a été peint en 1920 dans des couleurs rouge orange et chaleureuses. Le dressoir est toujours dans l’image  Mais maintenant il est rempli de samovars. Le chat, personnage important dans le tableau, jouait aussi un rôle essentiel dans le combat contre les rats et les souris qu’on retrouvait abondamment dans les caves et les greniers des maisons et des restaurants.

Il n’est chère que d’appétit.

Suivons pendant une journée les repas d’une honnête famille reformée en Hollande au dix-neuvième siècle.

Il y a au moins une bonne à domicile. Elle se lève la première pour s’occuper des poêles et des foyers. Elle prépare le déjeuner et éveille les membres du ménage.

Le petit déjeuner se compose de thé et de pain. Le dimanche, jour de grande luxe, il y a une tranche de fromage et du pain blanc. D’habitude, le déjeuner dure assez longtemps. Après le petit déjeuner et après avoir débarrassé la table, la bonne peut se joindre à la famille et s’asseoir avec eux pour assister à la lecture de la bible par le maître de maison. Une période de silence suit la lecture.  

Vers midi, le café est servi dans une grande cafetière, accompagné de biscuits et de gâteaux. Une heure et demie plus tard, on sert dans la cuisine le repas de midi. La cuisine où l’on préparait la nourriture n’était pas la cuisine ou l’on mangeait. Le repas de midi était plutôt sobre, se composant de pommes de terre avec des pois ou autres haricots ; sur la table un récipient contenant une sauce vinaigrée et de la graisse pour y tremper son pain, et, bien sûr, la salière, qui à sa place à table depuis des siècles. Vers cinq, six heures on prend le thé avec de la pâtisserie ou des gâteaux.  

Le repas du soir, le dîner, est très abondant, solide, lourd, consistant, et copieux. Au cours de la soirée on boit du punch chaud avec, en hiver, des châtaignes chaudes ou une autre friandise. Avant de se coucher, on mange encore une bouillie au petit-lait ou une autre bouillie au sirop accompagnée de pain.

Ces repas généreux devaient masquer le désoeuvrement de la journée. La bourgeoisie passait beaucoup de son temps à la maison. Les repas duraient généralement longtemps et formaient les moments capitaux de la journée où on laissait de préférence la parole au maître de  maison. Chez les gens aisés, on prêtait beaucoup d’attention au dîner et au souper, surtout quand on recevrait : le linge de table le plus fin, la porcelaine et les couverts d’argent et d’or étaient sortis pour souligner l’importance sociale de la famille.

Exemple de la valeur symbolique d’un repas

Dans la province de Drenthe, au Nord des Pays-Bas, le jeune amoureux devait se présenter chez les parents de la fille. La décision des parents était décisive. Invité pour le dîner, il se mordait les doigts de tension. De la relation entre les jeunes on ne parlait point. Quand la fille apportait de la cuisine la moitié d’une tête de cochon, l’engagement était refusé. Si la fille, au contraire, apportait un bon rôti d’agneau, l’union était approuvée.

La peinture raconte la vérité ?

A quel point les sources iconographiques sont-elles correctes ? Les objets peints sont-ils produits dans la période où ils sont peints ? Ou font-ils depuis longtemps partie des objets d’usage courants ? L’objet est-il reproduit pour sa valeur symbolique ou pour ses caractéristiques réalistes ? Ce n’est pas parce que le style de la peinture est réaliste que l’emploi de l’article représenté suit la réalité.

Nous constatons que dans le panneau central du triptyque Portinari de Van der Goes les fleurs bleues sont rangées dans un verre à boire. Juste comme nous le faisons encore aujourd’hui. Faut-il de là dire que c’est un vase qu’on remarque et non pas une verre à boire ?

Les tableaux de genre furent composés avec beaucoup d’attention. Certains artefacts représentèrent une idée symbolique, contemporaine pour la langue et les idées de l’époque mais qui pour nous ont perdu leur contenu narratif.

Donc, il est risqué de dater un tableau non signé, non daté, seulement sur la base de ce que l’on voit. Bien sûr, nous pouvons nous laisser guider par le ‘ante quem’ et le ‘post quem’. Si nous constatons sur la toile un objet inventé dans une certaine année, ou dont on est certain qu’il provient d’un période bien attestée, nous pouvons dire que la peinture a été réalisée  après ou pendant la période en question et pas avant. Mais la présence d’un bâtiment sur un tableau ne veut pas du tout dire que le bâtiment était encore existant au moment de la production de la toile. Le peintre peut avoir travaillé sur des images existantes ou l’avoir mis au profit d’une idée bien spécifique.

Une peinture murale de Herculanum de l’an 50 ACN montre des pêches verdâtres et un bocal en verre. La peinture a été datée avec des moyens scientifiques et comparée avec des sources littéraires. A partir de là, le moins que nous puissions déjà dire est que la fresque murale date de la période de la dynastie Julio-Claudiens (de 27 avant J.C à 68 après JC) et que ce genre de verrerie était connu ; les pêches aussi !

Par contre, le mouvement de l’hyperréalisme, nommé aussi photo réalisme ou super réalisme américain des années 1965-1970 nous montre exactement la réalité comme elle se présente à l’œil de l’artiste. L’artiste Américain Richard Estes intensifie les choses de tous les jours en les transformant dans l’art pour souligner l’âme du peuple et de sa société. Quand dans deux cents ans ces œuvres seront contemplées, elles reflèteront exactement les biens de consommation à l’époque de production de l’œuvre.

Vera Lewijse,             
Historienne de l'art              

Lien vers la première partie 

 

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Adrien van Ostade

 

 

 

 

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Pieter Duyfhuysen 

 

 

 

 

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Jean-Etienne Liotard

 

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Jean-Etienne Liotard

 

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Jean-Fr. de Troyes

 

 

 

 

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Kustodiev

 

 

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Kustodiev

 

 

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Sargent

 

 

 

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Adolf Humborg

 

 

 

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Adolf Humborg

 

 

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Van der Goes

 

 

 

 

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Herculanum

 

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Richard Estes

Bibliographie :
N. Elias, Het civilisatieproces, Utrecht 1990

‘Gastronomy’ Encyclopaedia Britannica 2006. Ultimate reference Suite DVD 17 Sept. 2006

C. Stephen Jaeger, The Origins of Courtliness: Civilizing Trends and the Formation of Courtly Ideals, 939-1210, University of Pennsylvania Press 2000

Jean-Louis Flandrin, L'Ordre des mets, Paris, Odile Jacob, 2002

Josy Marty-Dufaut, Le festin médiéval,Besançon 2005

The Origins of Courtliness: Civilizing Trends and the Formation of Courtly Ideals, 939-1210 Door C. Stephen Jaeger.

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Lovis Corinth

 

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