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LA LETTRE MENSUELLE |
| Un
article d'Adrien Grimmeau. Janvier 2006 Le silence du crayon : Les dessins de Camille Lemonnier Une activité méconnue du grand écrivain et critique |
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;; Camille Lemonnier (1844-1913), le
"Maréchal des lettres belges", a joué un rôle primordial pour notre
littérature : étant en Belgique le premier écrivain à vivre de sa plume, il
encouragea toute une jeune génération à suivre sa voie. Sa production
considérable (plus de trente romans, et une collection impressionnante de
contes, nouvelles, notes de voyages, …) a laissé ses marques dans différents
domaines, dont le moindre ne fut pas la critique d’art. En effet, les premières
publications de Lemonnier déjà, sont consacrées à l’art : il publia, à
dix-neuf ans et à compte d’auteur, une présentation du Salon de Bruxelles 1863, expérience renouvelée en 1866, puis à
Paris en 1870. Ses descriptions passionnées permettent à l’époque de découvrir
un peintre alors inconnu, Hippolyte Boulenger (1825-1905). Comme
Boulenger, Lemonnier possède un
goût prononcé pour la nature. C’est d’ailleurs dans les bois que le jeune
Camille croise pour la première fois "ce passant de la forêt"[1],
qui l’impressionne beaucoup, et avec qui il deviendra ami. Boulenger sera le
premier à bénéficier, comme plus tard Constantin Meunier ou Emile Claus, des
mots élogieux de l’écrivain. Et le choix est logique, quand on lit ce qui
attire Lemonnier dans la peinture de paysage qui naît alors en Belgique : L’artiste ne s’attache
plus avec une prédilection marquée à un ordre de sujets plutôt qu’à un
autre ; tout ce qui est vie, couleur, action, l’intéresse, le sollicite,
éveille en lui le besoin d’une notation instantanée. Les prismes changeants de
la lumière, la variété et la mobilité des tons, les transparences de l’air, le
jeu des colorations deviennent l’objet d’une curiosité incessante, sous quelque
aspect qu’ils se présentent, inerte ou animé. Et, de préférence aux formes
élégantes et maniérées, on va aux sensualités de la couleur, aux belles taches
étalées, à la chair dans sa fleur brillante, à la nature dans ses aspects qui
frappent le plus directement les sens.[2]. Lemonnier ne peut qu’être fasciné par ces toiles, puisque la nature constitue un élément central de sa vie : "Ce fut là ma véritable école ; j’ai appris chez les arbres, les insectes et les oiseaux, les joies divines de la vie. Aucune sensation d’art ne valut depuis pour moi l’intime et profonde douceur de me sentir mêlé à son miracle permanent"[3]. La nature occupe une place importante dans la littérature de Lemonnier. De nombreuses pages dans ses romans décrivent l’espace qui entoure les personnages, dans une traduction métaphorique de leurs états d’esprit : On remarquera que [les
saisons] exercent toujours leur influence sur les états d’âme décrits. Les
subissant puissamment moi-même, je les fais subir à mes personnages, en sorte
qu’il m’arrive souvent de leur attribuer une sorte d’évolution morale en raison
de la mobilité des atmosphères et des paysages desquels ils font partie.[4]
L’importance de la nature dans la
structure des romans de Lemonnier est d’ailleurs la thèse centrale d’un livre
consacré à l’écrivain[5].
La description littéraire des paysages est si précise, l’observation de
changements lumineux si minutieuse, que l’on a souvent parlé de Camille
Lemonnier comme d’un peintre. Non seulement certains de ses titres forcent la
comparaison picturale (Croquis d’automne,
en 1870), mais les termes employés par les critiques de l’époque renvoient au
vocabulaire graphique : "peintre qui voit souvent plus juste que le
peintre de métier"[6],
"sa plume [est] le plus magique des pinceaux"[7],
… En outre, Comme va le ruisseau,
roman de 1903, se centre sur la figure d’un peintre. Cependant –ce que la plupart des gens
ignorent, comme l’atteste l’absence complète de références directes ou non au
sujet– Camille Lemonnier s’essaya bel et bien à l’art pictural. Aucune trace
dans les biographies. Seul rappel que l’auteur d’Un Mâle ne maniait pas que la plume : quatre pastels exposés à
Bruxelles au Musée Lemonnier, perdus entre des œuvres de Claus, Van
Rysselberghe, Meunier, Mellery et d’autres. Un article paru il y a maintenant
dix ans cite ces pastels comme preuve que Lemonnier fut peintre, afin
d’examiner la figure de Lemonnier, "Entre le Peintre et l’Homme de
Lettres"[8].
Pourtant, l’auteur ne s’attarde pas sur les œuvres d’art de l’écrivain, mais
plutôt sur sa passion pour l’art, et sur ce qui pourrait tenir du peintre dans
son approche de l’écriture. Notre présent article se propose comme le pendant
de celui de Reynald Squadrelli que nous venons de citer, en examinant plus
précisément la production picturale de Camille Lemonnier. Outre les quatre pastels exposés, le
Musée Lemonnier recèle un autre élément que nous souhaitons examiner de plus
près. Il s’agit d’une boîte en carton contenant treize carnets de croquis de la
main de notre "Maréchal des lettres". Ces carnets, donnés par Marie
Lemonnier, sa fille aînée, font partie de la série d’objets personnels cédés en
1946 puis en 1949, et qui ont permis la création du Musée. Ils avaient
précédemment été montrés lors de l’exposition Camille Lemonnier à la Bibliothèque royale, en 1933. Depuis lors,
ils n’ont jamais été ni étudiés, ni présentés au public. Seules quelques pages
ont été reproduites dans la revue Les
élytres du hanneton en 2000[9].
Pourtant, ils recèlent plusieurs très beaux croquis, et permettent de préciser
les talents d’artiste de leur auteur. L’enfance de l’art Les carnets, de tailles variées –le plus grand fait 27 x 22 cm, le plus petit 10 x 7 cm– ne proposent que peu d’indices matériels : composés principalement de dessins, ils contiennent parfois des annotations de la petite écriture ramassée de Lemonnier, qui rend leur lecture hasardeuse. Cependant, quelques dessins étant datés, nous pouvons les classer de manière relative[10]. Pour commencer, mentionnons un livre non
daté, écrit par H. Vander Burgh et intitulé Etudes préliminaires et progressives de paysage. L’auteur est
probablement Hippolyte Van der Burch, qui publia dans les années 1830 à 1850
diverses méthodes artistiques. Celle-ci présente une série de paysages à deux
stades de leur composition graphique. Elle enseigna probablement les rudiments
du dessin de paysage au jeune Camille. Le premier carnet comporte les dates 1857, 59, 60, 63, soit environ la période des 12-18 ans de Lemonnier. On peut voir diverses études anatomiques ou de natures mortes sans originalité, mais appliquées. Un carnet non daté est consacré à des études d’œuvres classiques. En fait, à l’époque, le jeune Lemonnier est persuadé qu’il sera un peintre. Il s’en est expliqué : Goût pour la peinture,
d’abord. La gloire des maîtres flamands nourrit mes rêves. Le nom seul de
Rubens, à quinze ans, me donne des transports d’amour et de joie. (…) Les
visites que je fais au Musée d’Anvers sont presque des crises. Je dessine. Je
voulus peindre. Ensuite Chateaubriand, Gautier, Baudelaire, que je lus après
Hugo, déterminèrent un courant vers la littérature. L’exaltation de mon esprit
changea simplement de terrain.[11] Un carnet mentionnant les dates 1864 et
1868 comporte des dessins de Lemonnier, mais aussi d’Eugène Verdyen (1836-1903),
son cousin de huit ans plus âgé, lui-même peintre. A cette époque-là, une
grande amitié les unissait : "nous ne pouvions pas passer une
journée sans nous voir"[12],
affirme Lemonnier. Le carnet comporte quelques caricatures qui témoignent de
leur plaisir de dessiner, sans qu’il soit toutefois possible de déceler la
patte de chacun. L’on trouve dans un autre carnet, qui servit visiblement à
collectionner diverses images personnelles ou d’amis, un dessin de Verdyen à 13
ans, marqué "Souvenir d’amitié". Sur nature La période la plus intéressante
concernant les dessins de Camille Lemonnier se situe dans les décennies
1880-1890. Aucune date ne renvoie aux années 1870. A cette époque, Lemonnier
est chroniqueur pour diverses revues artistiques belges (il crée L’Art universel en 1873, puis L’Actualité en 1876) et françaises (La Gazette des Beaux-Arts, La Chronique des Arts et de la Curiosité).
Il faudra attendre 1879 pour que l’auteur débute sa féconde série créatrice de
romans avec vingt-neuf titres publiés uniquement pour la période 1879-1908.
Ainsi, chronologiquement les carnets de dessins de Lemonnier semblent
correspondre à sa carrière de romancier, comme s’il voulait retrouver avec
ceux-ci le côté pictural qui se mêlait dans la chronique d’art à l’écriture. Pour la décennie 1880, deux carnets : l’un comporte la date de 1882, l’autre celle de 1887. Mais pas moins de cinq carnets –plus d’un tiers de l’ensemble conservé par le Musée Lemonnier– datent des années 1890. Aucune évolution graphique n’est désormais décelable : l’écrivain se révèle un dessinateur accompli. Quelques croquis sont de simples cernes rapides des formes étudiées (voir ses "Chevaux"), mais la plupart des compositions jouent au contraire sur des oppositions en clair-obscur plus travaillés, qui remplissent le cadre choisi. Il s’agit bel et bien la plupart du temps, de compositions minutieuses. Une division peut être opérée entre les
sujets intérieurs et extérieurs. Dans la première catégorie prennent place les
dessins qui, suppose-t-on, sont réalisés pour occuper les soirées. Plusieurs
pages présentent des femmes cousant, lisant, ou jouant du piano, isolées dans
un fond noir. Cette ambiance silencieuse n’est pas sans rappeler l’univers de
plusieurs dessinateurs fin-de-siècle, dont Xavier Mellery (1845-1921). Si les
œuvres de Lemonnier ne sont pas aussi fines, aussi complètes que les dessins de
Mellery, les oppositions lumineuses, le calme qui s’en dégage, n’y sont pas étrangers.
L’artiste symboliste fut ami de Lemonnier, qui s’enthousiasma beaucoup pour ses
dessins. Il écrivit entre autres : "Une impression surnage dans
l’ensemble de sa production : le silence. (…) Un peu de songe s’attache à
tout ce qui sort de sa main et trahit les habitudes contemplatives de son esprit"[13]. Le silence, la contemplation, sont au
centre de plusieurs dessins dont celui de cette femme entourée d’obscurité,
regardant par la fenêtre. La silhouette, de dos, entre ces larges traits noirs,
renvoie à l’artiste, contemplateur, qui la dessine. Contemplateur. Voilà probablement le mot
clé de ce dessinateur à ses heures. En amoureux de la nature, il cherche à se
retrouver, à la retrouver, en croquant des paysages lors de ses balades. Dans
les sujets extérieurs, l’on trouve encore des modèles féminins à la couture ou
à la lecture, mais ce sont les paysages qui révèlent le plus l’écrivain. Soit
ceux-ci témoignent des voyages de Lemonnier, à une époque où la photographie
n’est pas encore répandue, soit ils traduisent la grande capacité de l’auteur à
s’imprégner de la nature qui l’entoure. Devant un dessin de vaches paissant
sous les arbres – les vaches sont récurrentes dans ces carnets –, une anecdote
prend tout son sens : A la campagne, il se
livre davantage encore. Les arbres l’exaltent. L’odeur des combes sylvestres l’enivre.
Ses yeux s’aiguisent. Il surprend partout des détails de peintre que nos yeux
n’apercevaient pas. J’ai le souvenir d’une promenade en plaine faite avec lui
il y a bien longtemps. Des vaches paissaient dans un pré. L’herbe était haute,
pleine de trèfles, inondée de soleil. Devant les belles robes bigarrées nous
nous étions arrêtés. Alors, il me montra une petite chose qui me ravit, une
petite chose que jamais je n’aurais songé à regarder : un reflet, un
délicieux reflet mauve sur le pis traînant d’une vache. On l’a dit souvent,
Lemonnier est un peintre qui s’est trompé de vocation.[14] Avec Emile Claus Effectivement, les dessins de la période 1890, la même époque que les pastels, prouvent que Lemonnier n’a rien perdu de sa connaissance de la nature. Ses oeuvres témoignent du plaisir évident que prend l’écrivain à s’y ressourcer. Etrangement, ses thèmes de prédilection renvoient directement à l’énumération qu’il opère de ceux du peintre Emile Claus (1849-1924) : "Il se mit à peindre la chaumine, les sillons, la rivière qui passe au bout du champ, la voile où souffle le vent du large".[15] Si l’on compare les dessins de Lemonnier et ceux de Claus dans les mêmes années, les ressemblances thématiques et stylistiques sont frappantes. En fait,
Claus et Lemonnier se voient régulièrement à l’époque : dès 1890,
quasiment tous les ans ils se rendent visite mutuellement, que ce soit à La
Hulpe chez Lemonnier, ou dans la villa Zonneschijn de Claus à Astene. Les deux
hommes deviendront de grands amis, au point que James Ensor se moquera d’eux
dans un texte les mettant en scène : Émiel
(Claus) y termine toutes ses répliques par "Demandez à Kamiel", et Kamiel (Lemonnier) termine les siennes
par "Demandez à Claus"[16] ! Le style luministe bien connu d’Emile
Claus fait voir dans les pastels de Lemonnier une influence de son ami.
Pourtant, au contraire, ce serait bien Claus qui aurait suivi l’avis de
l’écrivain pour se forger un style personnel : Ce fut ainsi le lot de
Lemonnier d’accoucher les peintres, de les révéler à eux-mêmes. On a prétendu
parfois qu’il avait subi leur influence. Il serait beaucoup plus vrai de dire
que ce sont eux qui ont subi la sienne, et cela pour plus grand bien de leur
art et de leur personnalité : tel le cas de Meunier et tel, plus tard,
celui d’Emile Claus qui ne se faisait pas faute de le reconnaître et de le
proclamer.[17] On date les premières œuvres luministes
de Claus de 1891, soit exactement la même époque que les pastels de Lemonnier.
A l’époque, Claus séjourne à Paris, où Lemonnier l’introduit dans les milieux
artistiques[18],
qui seront d’une grande importance pour le peintre. On peut supposer que ce
sont de longues discussions entre les deux hommes qui dirigèrent Claus, en même
temps que Lemonnier, vers le luminisme. Ce que Lemonnier retrouve dans ce
style, c’est précisément ce qu’il recherche en littérature : une métaphore
de l’âme des personnages. La théorie des ambiances
du même coup se précise ; la figure peinte absorbe enfin par ses pores
l’air respirable ; l’élément atmosphérique, condition de l’essor des
organismes, pénètre le tableau, l’aérise et lui donne la vie. Voilà le principe
moderne nettement posé : sans doute l’homme ne se montrera longtemps
encore que sous l’apparence d’un certain geste extérieur ; il faudra fouiller
plus profondément pour toucher en lui l’âme, l’humanité et le siècle. Mais
l’art, comme la nature, lui fournit d’abord le moyen d’exister organiquement.
Il respire, il irradie, la lumière flotte autour de lui comme de la vie
sensible : elle semble la projection de son moi pensant au dehors. La
lumière ! Grand moment de l’art ! La projection du moi et la lumière, ce
sont exactement les mêmes caractéristiques qui attirèrent l’œil de Lemonnier
vers les dessins de Mellery. Eux aussi exportent l’âme des personnages (de
l’artiste) dans l’espace qui les entoure. C’est précisément l’âme du
dessinateur que nous retrouvons dans un dessin quasiment symboliste de
Lemonnier, d’une bouée flottant au large. Dessin minimaliste, sobre, et
pourtant puissamment évocateur d’un moment de solitude. Lemonnier exposé La période du début des années 1890
présente donc un tournant : Lemonnier dessine plus, crée des pastels, et élabore
avec Emile Claus le principe luministe. C’est aussi à cette époque qu’il prend
part à un salon, en tant qu’exposant. C’est en effet en avril 1891, à Paris,
que Lemonnier participe à l’exposition Poil-Plume[19],
qui expose des oeuvres d’art réalisées par des écrivains, morts –Hugo, Musset,
Mérimée, Baudelaire, Nerval, …– ou vivants –Verlaine, Mirbeau, Anatole
France… L’exposition est un succès. Cependant, il faut attendre 1908 pour que
Lemonnier tente l’expérience à nouveau, en Belgique cette fois. En mai 1908, une souscription pour un
monument au poète Charles Van Lerberghe (1861-1907) est ouverte, au bénéfice de
laquelle est organisé un salon de peintres-écrivains, Le violon d’Ingres, qui se clôture par une vente aux enchères. Y
prennent part, parmi dix-sept littérateurs, Max Elskamp, Octave Maus, Sander
Pierron, Maurice des Ombiaux, Louis Dumont-Wilden. Camille Lemonnier présente
douze œuvres. Celles-ci datent toutes de la période 1889-1892. Est-ce à dire
qu’il n’a plus dessiné depuis ? Non. Quatre carnets sont postérieurs à
cette période (les dates suivantes sont mentionnées : 1894, 97 ; 1895 ;
1899 ; 1911). Cependant, les travaux plus conséquents datent probablement
des années où Lemonnier et Claus se fréquentent assidûment. L’intérêt de ce salon conçu avec humour est
d’avoir profité du fait que la plupart des critiques importants de l’époque y exposaient,
pour proposer à des artistes (et pas des moindres) de rédiger les
comptes-rendus pour la presse. Si l’idée est amusante, elle révèle des textes
absolument pas objectifs, d’artistes qui, selon leurs rapports avec les
auteurs, ou leur mentalité, sont élogieux ou règlent leurs comptes. Il suffit
de comparer la vision que décrit Ensor du salon et celle de Fernand Khnopff,
pour s’en convaincre. Ensor note : "Partout, lourdeur, horreur
monotone et d’informes constellations expectorées par des plumitifs borgnes
déchirent partout la vue"[20],
tandis que Khnopff trouve que "l’exposition elle-même est très
intéressante et elle présente une telle diversité de talents et de manières que
l’application du système des comparaisons immédiates n’est guère
possible"[21]. La plupart des avis émis sur les œuvres
de Lemonnier sont élogieux. Fernand
Khnopff : Gisbert Combaz : Georges Lemmen : Les critiques plus acerbes proviennent
des artistes dont la plume temporaire n’épargne guère le Salon dans son
ensemble. Ensor écrit : Oui, notre gros phraseur
sympathique récalcitrant Camille Lemonnier, s’attarde à miner les plus
considérés des suiveurs de Vie et Lumière. Les peintres de ce cercle, séquelle
irisée s’abîment vraiment dans un marais de décomposition. (…) Hélas !
trois fois hélas !!! Depuis Boulenger, Dubois, Artan, Monsieur Lemonnier
n’a plus découvert un peintre. (…) Les peintures de Monsieur Camille Lemonnier
reflètent les décompositions avancées ; il faut être juste, cependant et
signaler certaines études moins obtuses mais d’aspect lunettiforme.[25] Quant à un auteur anonyme, Ingres, qui qualifie le salon de "farce
nauséabonde"[26],
il s’exclame : "Et Camille Lemonnier ! Ces pastels
veloutés, visions exactes des matins de printemps, ne rappellent guère le rouge
et robuste écrivain du "Mâle" et du "Mort". Pas même
une tête mal guillotinée, comme le décrit si bien Fernand Khnopff".[27] La manifestation se clôture le dimanche
24 mai par une vente aux enchères d’une œuvre par artiste. Le record est de 75
francs pour un tableau de Maurice Kufferath. Lemonnier vend un paysage pour 25
francs, somme honorable[28]. Fuite ou
prolongement ? Ces deux expositions demeurent totalement
anecdotiques : non seulement elles ne dépassent pas le cadre des écrivains
qui peignent, mais en plus, dix-sept années séparent les deux salons, dont le
second est avant tout caritatif. Lemonnier n’a jamais cherché à montrer ces
œuvres, et il ne considérait probablement comme telles que les pastels qu’il
réalisé vers 1890. Un biographe visitant le bureau de l’écrivain,
explique : "Enfin l’on y voit ses propres œuvres, clairs pastels
chantant les matins d’été, les arbres glorieux dans le soleil. (…) Lemonnier
n’y attache pas grande importance".[29] Lors de l’exposition de 1908, le peintre
Emile Vauthier émet une remarque intéressante : Ce qui est frappant,
dans cette exposition, c’est de si peu trouver, sauf pour Van Lerberghe,
Elskamp et Renard, dans l’œuvre dessinée ou peinte l’homme de l’œuvre écrite.
Camille Lemonnier, si robuste, si opulent, se complaît dans d’exquises et
subtiles notations de couleurs, où toute forme est bannie pour ne laisser
subsister que l’irisation immatérielle des choses. Faudrait-il en déduire qu’un
homme possédant deux arts veuille compléter l’un par l’autre, cherchant comme
les couleurs le ton complémentaire ?[30] Si l’on se réfère à ce que Lemonnier trouve dans le luminisme –"la projection de son moi pensant au dehors"–, et si l’on repense aux dessins les plus intéressants de l’écrivain, qui apparaissent effectivement comme une objectivation de l’âme du dessinateur dans la nature (voir la bouée en pleine mer, la femme à la fenêtre, dans l’ombre), il nous semble évident que Camille Lemonnier a poursuivi sur papier ces recherches littéraires, qu’il décrit lui-même comme la traduction d’une "évolution morale en raison de la mobilité des atmosphères et des paysages". Les écrits –dont Reynald Squadrelli fait l’analyse suivante : "Chez Lemonnier, comme il en va ici pour les Symbolistes des premières années du siècle, la nature est fusion, confusion[31]"– trouvent leur prolongement dans les dessins. Ainsi, certaines vues extérieures ne sont pas sans rappeler certaines descriptions romanesques, par exemples celles de Au cœur frais de la forêt. Le soleil se coucha
paisiblement ; le ciel sur notre marche semait des roses ; le vent
avait gardé un peu de la chaleur du jour. Il apparut des fermes, des toits de
chaume, des clôtures fleuries. Les herbes et le sable rafraîchissaient nos
pieds. Nous longeâmes ensuite un grand bois et tout le soir n’était pas tombé.
Un peu de clarté pâlissait nos visages ; nous étions l’un près de l’autre comme de petites ombres ; de nouveau
nous croyions ne nous être pas connus encore. Puis ce reste de jour s’éteignit,
la nuit bleue nous enveloppa.[32] Si les seuls pastels, aux couleurs si
vives, rendent la comparaison littéraire moins directe, les carnets de dessins
permettent de mieux saisir le second art de Lemonnier, pas si éloigné de la
plume de l’écrivain. Adrien Grimmeau,
L’auteur remercie Philippe Roy, doctorant spécialiste de l’œuvre de Camille Lemonnier, pour son aide précieuse. Bibliographie : [1] Camille Lemonnier, Une vie d’écrivain, Bruxelles, Labor,
1945 (première édition : Bruxelles, La Chronique, 1911), p.54. [2] Camille Lemonnier, L’école belge de peinture, 1820-1905 :
essai, Bruxelles, Labor, 1991 (première édition : Bruxelles, Van Oest,
1906), p.155. [3] Camille Lemonnier, Une vie d’écrivain (…), p.53. [4] Camille Lemonnier, cité par Georges Rency, Camille Lemonnier, 1844-1913. Son rôle, sa
vie, son œuvre, ses meilleures pages, Bruxelles, Labor, 1944, p.113. [5] Lia Handau, Camille Lemonnier : essai d'une interprétation de
l'homme, Paris, Librairie E. Droz, 1936. [6] Georges Rency, op.cit., p.29. [7] Pangloss, in Le Matin, Anvers, 13 novembre 1906. Cité
par Claudette Sarlet dans la postface de Camille Lemonnier, L’école belge de peinture, 1820-1905 :
essai, Bruxelles, Labor, 1991, p.254. [8] Reynald Squadrelli, « Entre le
Peintre et l’Homme de Lettres, Camille Lemonnier », in Les cahiers naturalistes, 42ème
année n°70, 1996, pp.139-150. [9]
Les élytres du hanneton, septembre 2000,
n°209. [10] Notons cependant qu’une date ne
définit pas l’ensemble des dessins d’un carnet. Il se peut que celui-ci ait
servi durant plusieurs périodes successives. [11] Georges Rency, op.cit., p.61. [12] Camille Lemonnier, Une vie d’écrivain (…), p.80. [13] Camille Lemonnier, L’école belge de peinture (…),
pp.189-90. [14] Georges Rency, op.cit., p.190. [15] Camille Lemonnier, L’école belge de peinture (…), p.203. [16] James Ensor, « Réflexions
sur quelques peintres et lanceurs d’éphémères », in Pourquoi pas ?, 21 décembre 1911, repris dans James Ensor, Mes écrits ou les suffisances matamoresques,
Bruxelles, Labor, 1999, pp.35-44 [39]. [17] Georges Rency, op.cit., pp.72-3 [18] Johan De Smet, « Emile
Claus, le parcours d’une vie », in Emile
Claus 1849-1923. Oostende, Museum voor moderne Kunst, 1997, pp.17-39 (22-3). [19] La salon de 1891 est évoqué par
Nicolas Jan, « Poil et Plume 1909 : le deuxième Salon des
littérateurs-peintres et statuaires », in Histoires littéraires, t.2, n°5, janvier-mars 2001, p.5. [20] James Ensor, « Le salon des
écrivains-peintres », in L’écho
d’Ostende, 13 mai 1908, repris dans James Ensor, Mes écrits ou les suffisances matamoresques, Bruxelles, Labor,
1999, pp.60-65 [60]. [21] Fernand Khnopff, « Les
violons d’Ingres », in L’étoile
belge, 15 mai 1908, pp.2-3 (édition A) [p.2]. [22] Ibid., p.3. [23] Gisbert Combaz, « Les
Violons d’Ingres », in L’art moderne,
24 mai 1908, p.166. [24] Georges Lemmen, « Après les Violons d’Ingres », in L’indépendance belge, 25 mai 1908, sp. [25] James Ensor, op.cit., pp.61-2. [26] Ingres, « Salon des Violons
d’Ingres », in La Belgique artistique
et littéraire, tome XI, juin 1908, pp.434-7 [434]. [27] Ibid., p.436. [28] « La clôture des Violons
d’Ingres », in L’étoile belge,
25 mai 1908, p.2 (édition A). [29] Maurice Des
Ombiaux, Camille Lemonnier, monographie anecdotique et
documentaire, Bruxelles,
C. Carrington, 1909, p.147. [30] Emile Vauthier, « Les
écrivains-peintres », in Le journal
du matin, 14 mai 1908, p.2. [31] Reynald Squadrelli, op.cit., p.148. [32] Camille Lemonnier, Au cœur frais de la forêt, Bruxelles, La
renaissance du livre, 1944 (première édition : Paris, Ollendorff, 1900),
pp.20-21. |
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