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LA LETTRE MENSUELLE |
| Un
peintre belge à (re)découvrir. Décembre 2005 Le peintre Emile Thysebaert L'artiste et l'homme racontés par sa fille |
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Tout jeune, il a le loisir d'observer les ouvriers du port de Gand au
chantier naval de son grand-père, ce qui marquera très fort ses débuts. Il peindra plus tard le port, des
débardeurs, des haleurs, tout un monde des travailleurs du port. Son père, sans contrarier ses goûts pour le dessin, lui apprend son métier de coiffeur. Adolescent, il entre à l'atelier de
Gondry. Tout en travaillant avec son père, en trichant sur son âge, il est
accepté à l'Académie de Gand où il a eu Canneel comme professeur. A 17 ans, lors d'un bref voyage à Paris, il rencontre Rodin et Derain.
Toulouse-Lautrec l'impressionnera beaucoup; sa leçon lui sera bénéfique quand
il peindra plus tard des personnages typiques du quartier des Marolles. Désigné par le sort, il est incorporé à la Compagnie Universitaire
d'Anvers. Tout en faisant son service militaire, il est autorisé à fréquenter
l'Institut Supérieur des Beaux-Arts de cette ville chez les frères De Vriendt.
Leur conception de l'art ne coïncidant pas, le jeune Thysebaert trop
récalcitrant sera renvoyé à la caserne. Après son service, il revient à l'Académie de Gand où il est l'élève de Delvin et de Louis
Tytgat. Il y côtoie Baertsoen, Georges Minne, Van Rijsselberghe... A Laethem,
il rencontre De Saedeleer, Van de Woestijne et Maeterlinck. Il ne s'établit
jamais dans cette région mais il y a peint Déjà à cette époque, il s'intéresse à la vie des travailleurs. Son
dessin s'affirme, d'une puissance remarquable.
Rentré au pays, il se remet au travail et se
fait avantageusement connaître dans les milieux artistiques. Il se distingue
particulièrement dans la peinture dite de genre, saisissant sur le vif
l'ouvrier, le paysan, le marchand de rue, le miséreux dans son milieu. Il les
représente tels qu'ils sont avec une vérité âpre et mordante, parfois
humoristique, recherchant le pittoresque. L'artiste vibre à l'unisson de ces
petites gens, il comprend leurs joies et leurs souffrances. C'est à cette époque qu'il peint ses haleurs,
ses bals marolliens. Pour son travail, il se rend souvent dans les Marolles, le
quartier de la rue Haute: le Montmartre bruxellois. Vers 1900, il s'établit à Bruxelles. Il y
épouse Marie Van Pachterbeek en 1902 dont il aura un fils Henri né en 1903. En
1914 il s'établit à Schaerbeek où il achète la maison du 92 de la rue
Philomène. En 1906, un de ses bals marolliens est exposé
au Grand Palais à Paris. Il lui vaut une médaille et une reproduction de ce
tableau est publiée dans le catalogue officiel. En 1917, son épouse décédera des suites d'une
opération chirurgicale. Il se remarie en 1918 avec Catherine Coppens.
Cinq enfants naîtront de ce second mariage. En 1921, le couple part en voyage en Italie
et dans le sud de la France. Ils passeront par Rome, Venise, Naples, Menton et
Marseille d'où le peintre ramènera de nombreuses esquisses. Alors que, dans sa
première période, sa peinture est fort sombre et les sujets plus âpres
(travailleurs, miséreux,...), après ce séjour dans le Midi, sa palette
s'éclaircira, ses couleurs seront plus vives et plus gaies. Dans l'entre-deux-guerres, il peint beaucoup
à la côte: marines, dunes, robustes pécheurs, leurs intérieurs où on pouvait
voir la famille rassemblée autour d'un poêle de Louvain. Peu avant la fin de la guerre, la famille
déménage à Anderlecht. L'artiste, doué d'un grand talent, ne se
laisse pas influencer par les modes en peinture. Il reste en marge des écoles.
D'après les critiques, son art est vigoureux et multiple. Dans son livre “Lathem-Saint-Martin, le
village élu”, Paul Haesaerts mentionne E. Thysebaert. Il qualifie son oeuvre de
"réalisme libre". Le peintre a évidemment été influencé par cette
école. Serge Goyens de Heusch, lui, le cite dans son
livre sur les impressionnistes belges comme peintre de paysages, d'animaux et
de sujets de genre à caractère social. Dans le dictionnaire des peintres, il est
dit: “paysagiste, peintre animalier,
portraitiste, aquafortiste et sculpteur. Production importante, excelle dans la
représentation du cheval de trait” Dans Piron, on indique: “Style réaliste et
manière libre témoignant d'un fort engagement social”. Sous le ministère de Jules Destrée, le
peintre a été décoré Chevalier de l'Ordre de Léopold. A cette époque, l'État
lui a acheté une toile représentant un "pêcheur au port". Le musée de Pau possède “L' Homme au Chien”.
La Reine Elisabeth lui a acheté deux toiles. En octobre 1961, le Roi Baudouin le nomme
Officier de l'ordre de Léopold. Les communes de Schaerbeek, Anderlecht et
Molenbeek ainsi que l'Hôtel Charlier à Saint Josse et le musée d'Ixelles
possèdent des toiles de l'artiste. Souvenirs personnels Mes premiers souvenirs se situent à la rue Philomène où nous sommes nés
tous les cinq: ma soeur Marie-Emmanuelle en 1922, mes frères Emile-Pierre en
1923, Jean en 1925, Paul en 1927 et puis moi-même en 1932. Je n'ai donc pas
connu les années fastes de mon père (je suis née pendant la crise des années
30), les acheteurs habituels étaient devenus plus réticents. La maison avait un cachet particulier, la façade principale,
transversale à la rue donnait vers le haut de celle-ci. Ce bâtiment d'un seul
étage avait une largeur exceptionnelle. Dans la cour, fermée par un mur,
poussaient deux lilas dont l'un atteignait l'étage. Mes frères s'amusaient à y
grimper et à entrer ainsi par la fenêtre du premier. Mon père travaillait dans son atelier situé sous les combles éclairés
par une immense verrière. Les enfants devaient y passer pour se rendre dans
leur chambre. Mais dans la journée, il ne fallait pas le déranger. Mon père
était très matinal et nous pouvions déjà le voir fort tôt au travail. J'ai souvent posé pour lui, ce que je n'aimais pas du tout. Il fallait
rester tranquille un temps interminable et je me sentais scrutée par son regard
aigu, ce qui me gênait fort. Mon père avait la paix là-haut pour travailler; parfois il se fâchait
parce que mes frères faisaient trop de bruit et criait du haut de l'escalier
pour les faire taire. Je me souviens des dernières années avant la guerre où nous passions
nos étés à la mer à Oostduinkerke. Mon oncle, l'Abbé Coppens, y était chapelain
à N.D. des Dunes pendant la saison estivale. A l'époque, il n'y avait pas
encore la foule, la plage était très belle et les dunes magnifiques. Mon père y
a beaucoup peint. Sur plusieurs toiles, on peut voir l'ancienne église du
village détruite pendant la guerre et aussi le vieux moulin de Coxyde qui à
l'époque se dressait sur la haute dune ("Hoge Blekker"). A la maison, mon père n'était pas très loquace, il se tenait beaucoup
dans son atelier, à moins qu'il ne soit à la recherche de quelque sujet à
peindre. Mes parents parlaient en flamand entre eux ainsi qu'avec mes oncles et
tantes. Je me rappelle qu'un jour que j'avais fait quelque sottise, il m'a
grondé en flamand mais moi je lui ai répondu en français... En fait, il parlait
aisément les deux langues. Mon père était très croyant, et très pratiquant, il disait toujours une
prière avant le repas et ne manquait jamais la messe du dimanche. Il a
participé à une exposition d'art religieux moderne en 1923. Presque chaque hiver, mon père faisait une broncho-pneumonie, sauf
pendant la guerre. On était alors forts inquiets, pourtant il se remettait
toujours. Pendant l'hiver 1961-1962, il a encore eu une pneumonie mais cette
fois, il ne s'en est pas bien remis et sa santé a fort décliné. En 1944, nous sommes partis habiter à Anderlecht. Nous occupions une
maison au bord de la Senne ; celle-ci passait sous le pont du chemin de fer,
longeait l'usine des "Laines d'Aoust" et le mur de notre jardin. Sur
le côté de la maison, on apercevait les hauteurs de l' "Altitude
Cent". Mon Père allait souvent peindre au parc Duden. La maison était située dans un endroit tranquille, assez isolé. Dans
les prairies voisines, un fermier venait traire ses vaches matin et soir. Mon
père a souvent peint les splendides rangées de peupliers qui bordaient ces
prairies. Un grand jardin s'étendait
derrière la maison avec une magnifique
aubépine que mon père a peinte à différentes saisons ; toute rose au printemps
et dans de splendides couleurs automnales. Ma mère faisait des bouquets de
lilas et des fleurs du jardin; autant de sujets de peinture pour mon père. Il y
avait aussi un cerisier (cerises du nord). Mon père aimait manger quelques
cerises après son dîner comme "digestif". Aussi se fâchait-il quand
les enfants dilapidaient ses sacro-saintes cerises, pourtant bien aigrelettes. Nous nous sentions bien là dans la nature. Venant de la ville c'était
un petit paradis. A l'époque, mon père âgé de plus de septante ans, partait à vélo,
tenant sa toile d'une main, sa boîte de couleurs fixée sur le porte-bagages. Il
allait peindre dans les environs de Neerpede : le vieux moulin
"Luizenmolen", ainsi qu'une chaumière qui existait encore en ce
temps-là... Quelquefois il trouvait une bonne âme pour lui ramener sa toile
fraîchement peinte et d'autres fois, je me souviens qu'il attachait deux toiles
séparées par des morceaux de bouchons pour les transporter sans dommage. Dans les années cinquante, Monsieur
Dandoy, grossiste en pharmacie, rue
Royale Sainte Marie, l'invitait pour le week-end à sa maison de campagne. Là
mon père peignait la Lesse, les hauteurs de Furfooz, le château de Walzin...
Souvent il peignait deux toiles pendant son séjour. Monsieur Dandoy les lui achetait
pratiquement toutes. Nous n'en avons pas vu beaucoup. J'ai toujours connu mon père très actif, le premier levé, en train de
peindre, ou de se balader à la recherche de quelque sujet. En 1952, je suis partie au Congo avec mon mari Pierre
Furnelle; nous
revenions tous les trois ans et étions bien contents de retrouver toute la
famille, mon père avait alors 80 ans passés. A chaque départ, nous nous
demandions si nous le reverrions. Nous sommes rentrés définitivement en 1960 et
nous nous sommes installés dans la maison des parents. Mon mari s'intéressait beaucoup au travail de mon père (il peignait
d'ailleurs lui-même). Ils discutaient peinture. Mon père lui donnait volontiers
des conseils. Il a donc tout naturellement subit son influence. Lors de sa dernière exposition, ayant très peu vendu (sa peinture
n'était plus tellement au goût du jour), le propriétaire de la galerie voulut
garder des toiles en paiement mais mon frère est allé les récupérer "en
stoemelings". Dans ses vieux jours, il lui arrivait d'éplucher les pommes de terre du
dîner, il prétendait que ça le soulageait quand il était enrhumé. Quand il
avait réussi à avoir l'épluchure d'un seul tenant, il la brandissait fièrement
en disant : "maintenant je peux me marier". Un jour qu'il avait eu un coup à l'oeil, il a camouflé l'hématome en
peignant en couleur chair sur le bleu. J'ai souvent entendu la réflexion " 't es nen artist" pour expliquer quelques bizarreries. Il a encore peint jusqu'à l'année avant sa mort. Il ne devait plus voir très bien, la peinture était un peu floue mais intéressante malgré tout. Nicole
Thysebaert
En annexe : synthèse biographique et nombreux articles de presse. ;; |
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