LA LETTRE MENSUELLE

Un peintre belge à (re)découvrir.  Décembre 2005 
  Le peintre Emile Thysebaert
  
L'artiste et l'homme racontés par sa fille

;;
Biographie de l'artiste

Le peintre Emile Thysebaert est né à Gand le 4 juin 1873 et décédé à Anderlecht le 2 février 1963.

Son grand-père Nand Thysebaert était patron d'un chantier de constructions navales. Ceci a donné au peintre son intérêt pour le monde du travail.

Tout jeune, il a le loisir d'observer les ouvriers du port de Gand au chantier naval de son grand-père, ce qui marquera très fort ses débuts. Il peindra plus tard le port, des débardeurs, des haleurs, tout un monde des travailleurs du port.

Son père, sans contrarier ses goûts pour le dessin, lui apprend son métier de coiffeur. 

Adolescent, il entre à l'atelier de Gondry. Tout en travaillant avec son père, en trichant sur son âge, il est accepté à l'Académie de Gand où il a eu Canneel comme professeur.

A 17 ans, lors d'un bref voyage à Paris, il rencontre Rodin et Derain. Toulouse-Lautrec l'impressionnera beaucoup; sa leçon lui sera bénéfique quand il peindra plus tard des personnages typiques du quartier des Marolles.

Désigné par le sort, il est incorporé à la Compagnie Universitaire d'Anvers. Tout en faisant son service militaire, il est autorisé à fréquenter l'Institut Supérieur des Beaux-Arts de cette ville chez les frères De Vriendt. Leur conception de l'art ne coïncidant pas, le jeune Thysebaert trop récalcitrant sera renvoyé à la caserne.

Après son service, il revient à l'Académie de Gand où il est l'élève de Delvin et de Louis Tytgat. Il y côtoie Baertsoen, Georges Minne, Van Rijsselberghe... A Laethem, il rencontre De Saedeleer, Van de Woestijne et Maeterlinck. Il ne s'établit jamais dans cette région mais il y a peint

Déjà à cette époque, il s'intéresse à la vie des travailleurs. Son dessin s'affirme, d'une puissance remarquable.

Reste à inclure

Le billet du Consulat
de Belgique à Rome

En 1899, muni d'un billet de 50 francs, il décide de visiter l'Italie. A Bâle, une copie faite au musée, lui  rapporte 75 francs ce qui lui permet de poursuivre son voyage. Il visitera ainsi Florence, Pise, Bologne, Sienne et Venise, vivant de la vente de copies faites dans différents musées et aussi de son métier de coiffeur.

La même année, un prix octroyé par l'Etat belge, lui permet de compléter ses études artistiques à Rome.

Rentré au pays, il se remet au travail et se fait avantageusement connaître dans les milieux artistiques. Il se distingue particulièrement dans la peinture dite de genre, saisissant sur le vif l'ouvrier, le paysan, le marchand de rue, le miséreux dans son milieu. Il les représente tels qu'ils sont avec une vérité âpre et mordante, parfois humoristique, recherchant le pittoresque. L'artiste vibre à l'unisson de ces petites gens, il comprend leurs joies et leurs souffrances.

C'est à cette époque qu'il peint ses haleurs, ses bals marolliens. Pour son travail, il se rend souvent dans les Marolles, le quartier de la rue Haute: le Montmartre bruxellois.

Vers 1900, il s'établit à Bruxelles. Il y épouse Marie Van Pachterbeek en 1902 dont il aura un fils Henri né en 1903. En 1914 il s'établit à Schaerbeek où il achète la maison du 92 de la rue Philomène.

En 1906, un de ses bals marolliens est exposé au Grand Palais à Paris. Il lui vaut une médaille et une reproduction de ce tableau est publiée dans le catalogue officiel.

En 1917, son épouse décédera des suites d'une opération chirurgicale. Il se remarie en 1918 avec Catherine Coppens. Cinq enfants naîtront de ce second mariage.

En 1921, le couple part en voyage en Italie et dans le sud de la France. Ils passeront par Rome, Venise, Naples, Menton et Marseille d'où le peintre ramènera de nombreuses esquisses. Alors que, dans sa première période, sa peinture est fort sombre et les sujets plus âpres (travailleurs, miséreux,...), après ce séjour dans le Midi, sa palette s'éclaircira, ses couleurs seront plus vives et plus gaies.

Dans l'entre-deux-guerres, il peint beaucoup à la côte: marines, dunes, robustes pécheurs, leurs intérieurs où on pouvait voir la famille rassemblée autour d'un poêle de Louvain.

Peu avant la fin de la guerre, la famille déménage à Anderlecht.

L'artiste, doué d'un grand talent, ne se laisse pas influencer par les modes en peinture. Il reste en marge des écoles. D'après les critiques, son art est vigoureux et multiple.

Dans son livre “Lathem-Saint-Martin, le village élu”, Paul Haesaerts mentionne E. Thysebaert. Il qualifie son oeuvre de "réalisme libre". Le peintre a évidemment été influencé par cette école.

Serge Goyens de Heusch, lui, le cite dans son livre sur les impressionnistes belges comme peintre de paysages, d'animaux et de sujets de genre à caractère social.

Dans le dictionnaire des peintres, il est dit: “paysagiste, peintre animalier, portraitiste, aquafortiste et sculpteur. Production importante, excelle dans la représentation du cheval de trait”

Dans Piron, on indique: “Style réaliste et manière libre témoignant d'un fort engagement social”.

Sous le ministère de Jules Destrée, le peintre a été décoré Chevalier de l'Ordre de Léopold. A cette époque, l'État lui a acheté une toile représentant un "pêcheur au port".

Le musée de Pau possède “L' Homme au Chien”. La Reine Elisabeth lui a acheté deux toiles.

En octobre 1961, le Roi Baudouin le nomme Officier de l'ordre de Léopold.

Les communes de Schaerbeek, Anderlecht et Molenbeek ainsi que l'Hôtel Charlier à Saint Josse et le musée d'Ixelles possèdent des toiles de l'artiste.

Souvenirs personnels

Mes premiers souvenirs se situent à la rue Philomène où nous sommes nés tous les cinq: ma soeur Marie-Emmanuelle en 1922, mes frères Emile-Pierre en 1923, Jean en 1925, Paul en 1927 et puis moi-même en 1932. Je n'ai donc pas connu les années fastes de mon père (je suis née pendant la crise des années 30), les acheteurs habituels étaient devenus plus réticents.

La maison avait un cachet particulier, la façade principale, transversale à la rue donnait vers le haut de celle-ci. Ce bâtiment d'un seul étage avait une largeur exceptionnelle. Dans la cour, fermée par un mur, poussaient deux lilas dont l'un atteignait l'étage. Mes frères s'amusaient à y grimper et à entrer ainsi par la fenêtre du premier.

Mon père travaillait dans son atelier situé sous les combles éclairés par une immense verrière. Les enfants devaient y passer pour se rendre dans leur chambre. Mais dans la journée, il ne fallait pas le déranger. Mon père était très matinal et nous pouvions déjà le voir fort tôt au travail.

J'ai souvent posé pour lui, ce que je n'aimais pas du tout. Il fallait rester tranquille un temps interminable et je me sentais scrutée par son regard aigu, ce qui me gênait fort.

Mon père avait la paix là-haut pour travailler; parfois il se fâchait parce que mes frères faisaient trop de bruit et criait du haut de l'escalier pour les faire taire.

Je me souviens des dernières années avant la guerre où nous passions nos étés à la mer à Oostduinkerke. Mon oncle, l'Abbé Coppens, y était chapelain à N.D. des Dunes pendant la saison estivale. A l'époque, il n'y avait pas encore la foule, la plage était très belle et les dunes magnifiques. Mon père y a beaucoup peint. Sur plusieurs toiles, on peut voir l'ancienne église du village détruite pendant la guerre et aussi le vieux moulin de Coxyde qui à l'époque se dressait sur la haute dune ("Hoge Blekker").

A la maison, mon père n'était pas très loquace, il se tenait beaucoup dans son atelier, à moins qu'il ne soit à la recherche de quelque sujet à peindre. Mes parents parlaient en flamand entre eux ainsi qu'avec mes oncles et tantes. Je me rappelle qu'un jour que j'avais fait quelque sottise, il m'a grondé en flamand mais moi je lui ai répondu en français... En fait, il parlait aisément les deux langues.

Mon père était très croyant, et très pratiquant, il disait toujours une prière avant le repas et ne manquait jamais la messe du dimanche. Il a participé à une exposition d'art religieux moderne en 1923.

Presque chaque hiver, mon père faisait une broncho-pneumonie, sauf pendant la guerre. On était alors forts inquiets, pourtant il se remettait toujours. Pendant l'hiver 1961-1962, il a encore eu une pneumonie mais cette fois, il ne s'en est pas bien remis et sa santé a fort décliné.

En 1944, nous sommes partis habiter à Anderlecht. Nous occupions une maison au bord de la Senne ; celle-ci passait sous le pont du chemin de fer, longeait l'usine des "Laines d'Aoust" et le mur de notre jardin. Sur le côté de la maison, on apercevait les hauteurs de l' "Altitude Cent". Mon Père allait souvent peindre au parc Duden.

La maison était située dans un endroit tranquille, assez isolé. Dans les prairies voisines, un fermier venait traire ses vaches matin et soir. Mon père a souvent peint les splendides rangées de peupliers qui bordaient ces prairies.

Un grand jardin s'étendait derrière la maison avec une magnifique aubépine que mon père a peinte à différentes saisons ; toute rose au printemps et dans de splendides couleurs automnales. Ma mère faisait des bouquets de lilas et des fleurs du jardin; autant de sujets de peinture pour mon père. Il y avait aussi un cerisier (cerises du nord). Mon père aimait manger quelques cerises après son dîner comme "digestif". Aussi se fâchait-il quand les enfants dilapidaient ses sacro-saintes cerises, pourtant bien aigrelettes.

Nous nous sentions bien là dans la nature. Venant de la ville c'était un petit paradis.

A l'époque, mon père âgé de plus de septante ans, partait à vélo, tenant sa toile d'une main, sa boîte de couleurs fixée sur le porte-bagages. Il allait peindre dans les environs de Neerpede : le vieux moulin "Luizenmolen", ainsi qu'une chaumière qui existait encore en ce temps-là... Quelquefois il trouvait une bonne âme pour lui ramener sa toile fraîchement peinte et d'autres fois, je me souviens qu'il attachait deux toiles séparées par des morceaux de bouchons pour les transporter sans dommage.

Dans les années cinquante, Monsieur Dandoy, grossiste en pharmacie, rue Royale Sainte Marie, l'invitait pour le week-end à sa maison de campagne. Là mon père peignait la Lesse, les hauteurs de Furfooz, le château de Walzin... Souvent il peignait deux toiles pendant son séjour. Monsieur Dandoy les lui achetait pratiquement toutes. Nous n'en avons pas vu beaucoup.

J'ai toujours connu mon père très actif, le premier levé, en train de peindre, ou de se balader à la recherche de quelque sujet.

En 1952, je suis partie au Congo avec mon mari Pierre Furnelle; nous revenions tous les trois ans et étions bien contents de retrouver toute la famille, mon père avait alors 80 ans passés. A chaque départ, nous nous demandions si nous le reverrions. Nous sommes rentrés définitivement en 1960 et nous nous sommes installés dans la maison des parents.

Mon mari s'intéressait beaucoup au travail de mon père (il peignait d'ailleurs lui-même). Ils discutaient peinture. Mon père lui donnait volontiers des conseils. Il a donc tout naturellement subit son influence.

Lors de sa dernière exposition, ayant très peu vendu (sa peinture n'était plus tellement au goût du jour), le propriétaire de la galerie voulut garder des toiles en paiement mais mon frère est allé les récupérer "en stoemelings".

Dans ses vieux jours, il lui arrivait d'éplucher les pommes de terre du dîner, il prétendait que ça le soulageait quand il était enrhumé. Quand il avait réussi à avoir l'épluchure d'un seul tenant, il la brandissait fièrement en disant : "maintenant je peux me marier".

Un jour qu'il avait eu un coup à l'oeil, il a camouflé l'hématome en peignant en couleur chair sur le bleu.

J'ai souvent entendu la réflexion " 't es nen artist" pour expliquer quelques bizarreries.

Il a encore peint jusqu'à l'année avant sa mort. Il ne devait plus voir très bien, la peinture était un peu floue mais intéressante malgré tout.

Nicole Thysebaert             

En annexe : synthèse biographique et nombreux articles de presse.  

;;

Cliquez sur 
les miniatures 

 

Copyright © 2005 Nicole Thysebaert.
Tous droits réservés.

Les autres articles sont accessibles via nos archives
Inscrivez-vous pour recevoir les infos de la lettre mensuelle.
Retour à la lettre        Retour à l'accueil

 

Hit-Parade