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LA LETTRE MENSUELLE |
| Une
série de Marc-J. Ghens. Décembre 2005 La douleur comme autoportrait - Partie II A l'occasion d'une exposition au Musée du Dr Guislain |
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;; Egon Schiele (1890-1918) : Autoportrait nu et grimaçant" (1910). Où est le Beau ? Où est le Laid ? Il n’y a que le vrai. Et chez Schiele, il n’y a que ce vrai qui reste. La frontière ténue avec l’art brut se dessine. Jackson Pollock (1912-1956) : "Autoportrait" (c .1930). Une toile figurative encore, mais qui contient déjà en puissance l’expressionnisme abstrait des années ’50. Un devin, Pollock ? On leur attribuait des facultés divinatoires, aux "fous", naguère. Comparaison facile et toute intellectuelle ? Voire… Ecoutons à ce propos Harold Rosenberg (1906-1978) à qui l’on doit le terme "Action Painting", et s’exprimant au sujet de l’art abstrait : " … la toile comme une arène où l’on agit, bien plus que comme un espace où l’on reproduit quelque chose (…) ce qui se joue sur la toile n’est pas un tableau, mais un événement". Chez l’artiste "brut", c’est toujours la "Mort dans l’après-midi" d’Hemingway. Nan Goldin (1953-) : "Nan un mois après avoir été battue" (1984). Nous voyons la trace des coups, bien certainement. Mais, si l’on nous permet d’employer une expression actuelle très crue : "C’est nous qui en prenons plein la g…. .". Comme au musée du Docteur Guislain, toujours. Et est-il encore bien nécessaire de citer Van Gogh ? Et Bacon ? Et Soutine ? Le miroir de Narcisse est fêlé de l’intérieur Que conclure de ce choix, tout arbitraire nous en convenons volontiers? Les critiques et historiens (et historiennes, donc !) d’Art de tout poil vont trancher de docte manière : dichotomie première entre image réelle et image mentale. Et ils auront raison, cette fois. Car c’est bien de cela qu’il s’agit fondamentalement dans l’art en général et dans l’art brut en particulier. Au delà du cliché de l’autoportrait de l’artiste se présentant comme un être avenant et bien convenable (voyez la Renaissance et des Bouts et autres Van der Weyden), notre choix éclaire, pensons-nous, un aspect du genre qui se complaît finalement en bien des miroirs troubles. Exemplaire en est Courbet : "Autoportrait ou le désespéré" ou encore "Autoportrait ou l’Homme blessé". L’artiste brut lui, n’en à que faire. Son discours, comme l’on dit sentencieusement maintenant, s’avère en fin de compte identique. Il y va du cri. Cri de détresse muette, d’impuissance et surtout cri à valeur de conjuration. Les exorcismes ont changés de nom mais leur signification première est restée la même : s’échapper. Quant à nous, nous pensons donc que l’art brut est un art qui, beaucoup plus que les autres, est un autoportrait. Toujours, peu ou prou. Peut-être même le seul art véritable, finalement. Car que tente d’y exprimer l’artiste, consciemment, ainsi qu’il en est dans toute autre forme d’Art ? Rien, justement. Ceci n’est antinomique qu’à première vue. L’artiste "brut" illustre essentiellement une douleur intérieure, bien sûr. Mais sa prérogative première est certainement qu’il le fait d’une manière où la conscience directrice s’avère, paradoxalement, inconsciente. Pourquoi crée-t-il, en fin de compte ? Allez donc lui demander. Lorsque tu regardes
au fond de l’abysse, l’abysse aussi regarde au fond de toi. Nietzsche Il est admis que le malade mental est un malade, précisément. Une victime, donc. C’est bien NOTRE faute si nous avons mal aux dents quand on s’est gavé de sucreries. La douleur, toute intérieure, dont souffre l’aliéné mental
est évidemment de toute autre nature. Comment la ressent-il ? En est-il conscient ? Se
rend-il compte qu’il est "autre" ? Il reste, ainsi que
l’énonce le très beau titre d’un roman de science-fiction de Robert
Heinlein, le "Stranger in a strange land". Comment pourrions-nous, intellectuels
dépravés, répondre à ces questions fondamentales ? Et à leur place,
encore ? Les spécialistes eux-mêmes le peuvent-ils ? De toute manière, autant d’œuvres autant d’autoportraits. Autoportraits de la douleur, finalement. LEUR douleur. NOUS, nous voulons y voir un autoportrait. Mais eux ? Quel caractéristique première et essentielle peut-on tenter de dégager de cette forme d’art ? Selon nous, sa spontanéité, toute parallèle avec "l’art" des enfants en bas âge. Chez les uns comme chez les autres, on ne se pose pas de questions. On exsude, on vomit le trop-plein. Bien sûr, chez l’enfant il y a besoin de représenter le monde qui l’entoure, à l’instar nous disent les spécialistes, des peintures rupestres et propitiatoires des premiers hommes. Le phénomène est-il bien différent chez l’aliéné ? Ce symposium qui s’annonce nous donnera peut-être une ébauche de réponse. Quant à nous, nous ne sommes en rien compétents pour en suggérer une autre plus satisfaisante. Les Follies Charenton Cette sorte d’art et l’intérêt qu’il suscite parmi les gens concernés peut-il conduire à une approche thérapeutique ? Est-ce même, peut-être bien, une certaine forme d’auto thérapie ? On pourrait être en droit de le penser. Dans certains cas à tout le moins. Pourquoi Van Gogh peignait-il ? Et Pollock ? Ce
dernier nous a laissé une phrase qui sonne comme un aveu, un cri sur l’autodafé
dressé par la critique d’art : "Painting is no problem. The problem is what to do when
you’re not painting". Qu’ajouter? Et Mozart ? Et Bach ? Pourquoi cette frénésie de composition ? Les psychologues et autres –logues ne se sont pas privés, à défaut de son cerveau, de trifouiller les entrailles sanguinolentes des bœufs de Soutine. Bien sûr, cet artiste nous a également transmis des portraits et autoportraits. Mais chez lui, et toute aussi sanguinolente que ses animaux, la matière même de la peinture saigne. Et fait de vilaines taches dans la mémoire, mais salutaires. D’autre part il est certain qu’il y a là un mode thérapeutique qui n’a pas échappé à la psychiatrie moderne. Ni au marquis de Sade déjà qui, enfermé en l’asile de Charenton, y organisait on le sait des représentations théâtrales qui faisaient grand bien, selon les avis des responsables, aux malades. De nos jours, ce que l’on nomme la psychothérapie de groupe fait toujours ses preuves, en psychiatrie comme dans les réunions politiques du parlement Wallon. L’abîme appelle
l’abîme -
David – Psaumes ( XLI, 8 ) L’histoire de l’Art est prolixe en images illustrant la Folie et ses "traitements". On s’est beaucoup étendu sur les aliénés du moyen âge et les
bûchers qui leur étaient bien trop souvent destinés. Pensez donc : ils
étaient possédés du Malin et avec les sorcières, rendues elles folles par les
souffrances leur infligées par l’Inquisition, ils méritaient le même sort. Cette autre forme de folie, dictée par une Foi aveugle parce qu’ignorante, n’était-elle pas à l’aulne du temps ? L’obscurantisme a toujours conduit au fanatisme et à ses excès. Pourtant, des Pinel, des Esquirol, un Guislain ont tenté, dés le 19° siècle d’orienter la psychiatrie naissante vers une approche plus humaine basée en tout premier lieu sur un effort méritoire de compréhension. Et puis, que voyons-nous apparaître tout récemment? La notion de race dégénérée et de son art afférent, le trop célèbre « Entarte Kunst ». On vous le disait : l’Hydre a la vie dure. Celui que les dieux
veulent perdre, ils commencent par lui ôter la raison.
Euripide
Pourtant, dans ce monde antique qui n’était pas toujours plus tendre que le nôtre, que voyons-nous ? Le "fou", ou l’esprit dérangé, était considéré comme un messager des dieux et méritait pour cette raison une attention et une considération particulières. Beau cadeau, comparé avec l’attitude irraisonnée de nos temps récents. Mais empoisonné, le cadeau ! Jusqu’à nos jours, les peuplades dites « primitives » témoignent à l’égard des esprits dérangés d’une attention autre. Nous, qui faisons partie des peuplades dites "évoluées", nous analysons le phénomène avec la condescendance de ceux qui savent, et nous arguons à ce sujet de l’ignorance et de la vieille peur ancestrale de l’inconnu. Bouclier intellectuel commode, il va sans dire ! Il n’empêche : singulièrement dans le domaine qui nous occupe, l’art brut, nous nous découvrons tout aussi démunis que les Papous de Nouvelle-Guinée, devant les manifestations de ces artistes "autres". Dans un petit fascicule édité par le musée Guislain
annonçant le symposium de novembre déjà cité, on peut lire cette
question : "Est-ce l’authenticité de l’œuvre qui fascine ou la
relation avec la folie ?". D’un point de vue médical, toute la question est posée. Car qu’en savons-nous réellement de plus que du temps d’Esculape,
(le dieu de la médecine Asklepios) ou, plus près de nous, d’un Pinel ou d’un Charcot.?
Bien peu finalement, avouons-le, l’art brut nous l’enseigne. Et sans en être
lui-même conscient, en outre ! Tout ce que nous pouvons faire est
d’accepter un état de fait séculaire et d’essayer de comprendre. L’art brut a ceci d’intrinsèque qu’il nous fascine parce qu’il échappe à toutes les catégorisations et tous les ismes dont nous pouvons nous gargariser. Et cela remet sur le métier la grande question fondamentale : qu’est-ce que la folie ? Le dernier vol de Pégase Notre prodigieuse époque nous a donné un Einstein ou un
Hawking, des esprits qui ont reculé les limites de la compréhension de notre
monde de pensée. Au-delà de la compréhension de tout un chacun, précisément, Et nous nous préparons à explorer les
planètes, et à porter notre savoir à d’autres mondes peut-être. Allons-nous
également exporter notre folie dans l’espace ? On a pu voir récemment sur nos téléviseurs une image étonnante : la dernière navette Discovery en date s’était vue forcée d’atterrir en Californie plutôt qu’en Floride ainsi qu’il était initialement prévu. Et cela nous a donné cette image impossible : un énorme avion transportant sur son fuselage la navette spatiale en question ainsi qu’un jouet. Un jouet effectivement, car c’est là le genre de construction qu’un enfant oserait. Ou un malade dit mental. Car la réaction de millions de spectateurs a très certainement été la même : c’est de la folie ! Nous y voilà revenu ! Nous avons vu l’inimaginable : le balai fait de brindilles transportant sa sorcière au sabbat. IMAGE Quand on sait qu’on en a brûlé pour moins que cela ! De la même manière, toutes aussi étonnantes sont les images et les créations des artistes "autres". Et si l’on y réfléchi un instant, une question oiseuse se fait jour : est-il bien nécessaire de tout comprendre, en Art ? Absolument pas, cela va de soi. Par contre l’art brut, s’il nous touche au premier abord à l’instar de l’art reconnu comme tel, peut certainement devenir pour le psychiatre une source ou à tout le moins une piste pour tenter de comprendre son "malade" et, peut-être, parvenir à l’aider. La gamme étendue de nos neuroleptiques actuels ne serait-elle qu’une emplâtre sur une jambe de bois ? La psychiatrie est un domaine où, plus que dans tout autre, il convient de marcher sur des œufs. Et "comprendre" s’avère ici le mot-clé. A notre modeste avis de celui qui n’est pas encore interné ! Alice au-delà du miroir Comprendre ne doit évidemment pas être le seul apanage du spécialiste thérapeute. Il en va de chacun de nous d’adapter semblable attitude. Et certains d’entre nous sont peut-être plus à même de posséder une faculté d’approche plus souple : nous voulons parler des artistes. C’est devenu un cliché communément admis dans l’imaginaire collectif de notre société de considérer l’artiste comme le symbole d’une certaine contestation et, on nous excusera le mot par trop à propos, d’aliénation. Le musée du docteur Guislain l’a parfaitement compris, qui nous présente régulièrement des expositions où l’on peut voir des œuvres d’artistes qui, bien conscients de ce qu’ils font et créent, témoignent précisément d’une attention toute particulière pour l’art de leurs confrères en désarroi. Dernièrement avons-nous ainsi pu remarquer et admirer le travail d’un Ronny Delrue et d’un Jean Rustin. L’approche de Rustin, particulièrement, est bouleversante. A la vision de la douleur intérieure telle qu’il nous la peint, on ne peut s’empêcher d’évoquer à nouveau le mot "halluciné". Ses peintures sont toujours des portraits sans être toutefois de véritables autoportraits au sens propre. Et cependant… Rustin nous semble de toute évidence être l’un de ces rares privilégiés à pouvoir passer de l’autre côté du miroir sans tain. On pense tout de suite à un Bacon, à un Goya, à ces toiles de Van Gogh qui ne sont au premier abord que des paysages mais qui, à l’instar des marines d’Artan dont nous entretenait l’historienne, sont autant d’autoportraits. Mais, ainsi qu’en témoigne cette exposition, d’autres artistes possèdent le sésame qui ouvre sur "l’autre côté", sur ce "Dark Side of the Moon" dont le groupe Pink Floyd nous a hantés dans les années ’60. Et ce que font tous ces artistes est absolument essentiel : rompre, en leur tentative d’approche, la barrière qui sépare notre monde apparemment sagement équilibré de celui, paraît-il plus instable, de ces artistes dits "bruts". Marc-J.
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