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LA LETTRE MENSUELLE |
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article de Marc-J. Ghens. Novembre 2005 L'art brut - 1. Autoportrait d'une douleur Première partie (sur 3) : A propos d'une exposition, Musée du Dr Guislain. |
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;; Disons-le tout de go : cet article en forme de simples
réflexions n’a pas d’autre but et surtout pas d’autre prétention que de poser
un regard profane sur l’art brut, à l’occasion de l’exposition sur ce sujet au
musée du Docteur Guislain à Gand, du 08/10/2005 au 30/04/2006 . C’est un art qui fascine même les non spécialistes dont nous faisons partie. C’est qu’il est indéfinissable, difficile à cerner ou à inclure dans l’une ou l’autre catégorie ou tentative de catalogue. Le titre de l’exposition,
"La douleur", est sans
ambages. Nous nous permettons toutefois d’émettre une hypothèse toute
personnelle de réflexion. A savoir que toute œuvre d’art est toujours, peu ou prou, autoportrait. Pas toujours, loin de là, de manière évidente et annoncée
comme telle. Il y va tout d’abord d’une vision du sujet qui est et reste propre
à l’artiste. Mais qui est toujours effectivement chargée d’une certaine
douleur. Ce point de départ et ses limites posés, il est bien évident que cet art "Brut" que l’on nous présente ces jours à Gand est sujet plus que tout autre à cette approche et offre, de fait, matière à réflexion. Et voyons tout d’abord ce qu’il en est au musée Dr. Guislain. "La Douleur" - Une
exposition D’emblée, l’approche du musée Guislain et de cette exposition est claire et pourrait se traduire en deux mots : intégration et éclectisme. Il est en effet d’abord remarquable que dès avant le bâtiment même de l’exposition, une vaste cour agrémentée de gazon est entourée d’un déambulatoire-promenoir qui est déjà garni d’œuvres photographiques dues à Elke Boon. De simples portraits d’hommes, de femmes, d’enfants qui
témoignent de différentes aspects de la douleur : cécité, anorexie,
prostration, l’enfantement proche, l’isolement. L’éclectisme dans le choix des œuvres exposées frappe
ensuite. Nous y voyons documents et œuvres d’art qui présentent tous les
aspects possibles que peut prendre la douleur, c’est-à-dire aussi bien les aspects
physiques que psychiques, les traitements anciens et récents, sans oublier l’historique. De vieilles publicités pour médicaments voisinent ainsi avec une "Electric Chair" d’Andy Warhol ; un fronton de façade d’un asile d’aliénés à ‘s Hertogenbos, de 1686, jouxte une superbe installation de Fred Eerdekens "Migraine" ; un grand panneau publicitaire de Benetton (eh oui !) se trouve adjacent avec des cuirasses de détention datant de 1895 en provenance de la tristement célèbre Salpêtrière à Paris. Citons encore, car le regard et l’attention que mérite chaque pièce s’égare parmi un tel choix : Elke Boon encore elle car, outre les photographies déjà mentionnées, elle nous présente une installation vidéo en noir et blanc qui illustre la douleur de plusieurs femmes sur le point d’accoucher. Saisissant de force, de simplicité et de vérité. Une Pieta de Mathieu Lazou, une oeuvre sur papier à la limite de l’abstrait, aux couleurs violentes qui nous frappent comme une douleur, précisément. Une très belle toile de Roger Raveel, "Souvenir au lit de mort de ma mère", l’expressionnisme flamand d’un dépouillement frisant l’abstrait, mais chargé de l’essentiel d’une douleur toute intérieure. Une statue de Berlinde De Bruyckere "J.L" qui fait immanquablement songer au "Penseur" de Rodin de par l’attitude penchée. Mais il y va ici de prostration, le corps noueux et l’absence curieuse de tête l’énoncent clairement. "In memoriam Ulrike Meinhof" de Philippe Vandenberg, un diptyque épuré mais qui nous rappelle les exactions subies par la prisonnière Meinhof et illustre dramatiquement la douleur comme moyen de coercition. Un dessin coloré de C.Trasset "Jeune fille se faisant une injection" datant du début du XX° siècle. On songe à Schiele et surtout Munch : douleur hallucinée du drogué incapable de se défaire de son démon, impressionnante touche de désarroi physique et mental. Sans oublier de ces diaboliques petites chaussures chinoises pas encore très anciennes (début XX° siècle) destinées comme on le sait à garder aux jeunes filles à marier des pieds minuscules. Ravissants, en plus, ces petits brodequins, mais la douleur est ici laissée à la seule imagination du spectateur. Et elle nous agresse, de ce fait, d’autant plus peut-être. Et Ensor, et Richard Tennant Cooper, et William Hogarth, aussi bien que des gravures de 1733 illustrant les superstitions entourant les "fous". Et sans oublier Jean Rustin qui est peut-être bien l’artiste actuel qui a su le mieux suggérer la douleur interne de l’aliéné. Il convient de mentionner le catalogue qui accompagne l’exposition. Il est à la hauteur de cette dernière. Il est trilingue, ce qui dans ce pays à la politique souvent loufoque, mérite d’être signalé et applaudi. Il contient des articles essentiels, que l’on en juge : - Douleur, cerveau et être. Douleur et psychiatrie Ajoutons enfin que les reproductions, noir et blanc et couleurs, sont impeccables. Cette exposition remarquable présente donc largement matière à réflexion.Le miroir de la
béance "J’ai un visage, mais je ne suis pas un visage". Cette très belle phrase débute l’introduction d’un remarquable ouvrage paru récemment aux éditions Phaidon, à Paris. Traduit de l’anglais, son titre en est: "500 autoportraits". Son auteur, Julian Bell, reconnaît s’être inspiré d’un ouvrage de Ludwig Goldscheider portant le même titre et datant de1937. Probité qui n’enlève rien au travail méritoire de Bell. Prenons la liberté de le citer : "Ce visage que vous voyez, mais que je ne vois pas, est pour moi un moyen d’exprimer une part de ce que je suis". Belle approche du sujet. Toutefois, par définition, l’autoportrait se fait à l’aide d’un miroir. Qu’en est-il du malade mental en « crise » de création ? Selon nous, le miroir est ici sans tain. Qu’il y a-t-il derrière la surface de la glace ? L’artiste seul le sait. Et encore…peut-être. Rien n’est moins certain. Plus loin, Julian Bell définit les artistes : "Des personnes habituées à transcrire leur introspection dans des traces lisibles pour d’autres". Cependant, on est en droit de se poser une question : se soucient-ils, les patients psychiatriques, d’être lisibles pour d’autres, pour nous ? On peut en douter. Et c’est fort bien ainsi car, non inquiets de ce possible acquiescement ou approbation des "autres", ils peuvent ainsi rester intègres et se f… des qu’en dira-t-on astreignants et limitants. Dear Me (Peter
Ustinov) Que tente de nous transcrire le patient psychiatrique ? Sinon une forme d’impuissance à se regarder au travers du miroir, peut-être ? A se regarder ou plutôt à se voir ? Julian Bell attire avec pertinence notre attention sur une œuvre d’un peintre tout à fait oublié, Johannes Gumpp (1626-c.1646), qui en l’an 1646 réalisait un autoportrait fort curieux car on n’y voit le peintre que de dos. Et Bell de porter commentaire : "Ce que je suis, vous ne pouvez le voir". On se rend compte tout de suite de la sorte de filiation avec l’art brut : l’artiste "autre", comme pris dans la camisole de force de son subconscient, ne peut nous montrer qu’une face de lui-même. Intéressante rhétorique, Mister Bell. Mais le cas n’est pas unique, voyez Vermeer (1632-1685) ou Van Ostade (1610-1685). La plupart du temps, les sujets qu’empruntent nos artistes "à part" ne semblent n’avoir que peu de rapports, sinon aucun, avec la personnalité que traduisent études psychiatriques et tests y afférant. Qu’y voyons-nous souvent ? Des mondes d’abord, qui nous bouleversent dans leur étrangeté. Bien sûr, les mondes d’un Bosch ou d’un Dali ne sont pas en reste, lors qu’il s’agit d’étranges et d’impossibles rendus possibles par la peinture. Mais l’attitude moralisatrice et la pensée contrôlée sont toujours présentes. Ces mondes, cependant, restent impossibles pour notre conscience éveillée, et de ce fait nous rassurent en quelque sorte. Il en va bien autrement en psychiatrie. Ces mondes offrent la particularité d’être possibles dans leur impossibilité même. Car pour le "patient", ils sont bien réels et ne sont pas le fruit d’une réflexion préalable. Et ici, c’est NOTRE raison qui chavire, qui vacille et hésite désormais à affronter encore le miroir à regard nu. Cassandre monte à cru
le cheval de Troie Nous ne sommes plus du tout rassurés. Ainsi que dans l’art fantastique, le démon le plus pernicieux s’insinue comme un succube dans la forteresse de notre raison. Le cheval de Troie est dans la place et le psychiatre autant que l’amateur d’art se retrouve comme le roi Priam devant l’invasion grecque. Et si notre "malade" était en fait une Cassandre tentant de nous dire "attention, votre monde peut basculer, lui aussi" ? Mais on connaît la malédiction de Cassandre lancée par Apollon: personne ne devait la croire. Elle était, nous dit Homère, considérée comme folle. Tout ceci nous emmène inévitablement à une discussion de caractère éminemment philosophique qui est loin de notre propos et de notre compétence. Il n’empêche : la question ouvre une brèche dans les murs de notre suffisance de gens "sains". Et cela est sain, précisément. Et, si l’on y réfléchit bien ce sont ces gens-là, soi-disant "dérangés", qui remettent en question nos valeurs, en art particulièrement. Qui sont réellement, en fin de compte, les véritables handicapés mentaux ? Le sang des miroirs Et en parlant d’handicap, citons encore de nouveau Julian Bell : il emploie, en parlant des autoportraits de Frida Kahlo, le vocable "portrait-blessure". Cette désignation se révèle en effet particulièrement fondée chez Frida Kahlo. Autoportraits véritables ? Oui, en ce sens qu’ils ne sont pas des images capturées dans le miroir, mais bien plutôt le portrait d’une vision d’au-delà du miroir et, comme telles, se voulant essentiellement provocantes dans leur affirmation péremptoire: ceci est moi. Où est céans l’handicap ? Il réside selon nous dans cette dualité qui est la nôtre dans l’approche que nous avons d’une œuvre d’art. Héritée d’une vision judéo-chrétienne des choses, nous avons encore trop souvent et presque malgré nous la tentation de porter un jugement à l’aulne du Beau et du Laid. Baudelaire nous a déjà montré la voie vers une conception de l’œuvre d’art débarrassée de cette moisissure intellectuelle. Dans ses "Projets de préface pour Les Fleurs du Mal" (1857), il posait d’emblée la question : "Quelle est la distinction du Bien d’avec le Beau ; de la beauté dans le Mal ?". Le fait est que la notion du beau se révèle toute arbitraire et subjective. Se référant entre autres à notre rapport avec les sociétés dites primitives, de nombreux auteurs ont souligné avec beaucoup plus d’à-propos et de compétence cette dichotomie. "L’Epave",
autoportrait de Louis Artan Dans un tout autre ordre d’idée, l’historienne d’art Elle y défend de manière probante la thèse hardie selon laquelle les marines du peintre Louis Artan (1837-1890) sont à considérer comme autant d’autoportraits. La fascination de cet artiste pour la mer se présente effectivement comme l’expression du désir de se fondre totalement en elle et de traduire ainsi son propre tumulte intérieur. Le mouvement incessant des marées et des cieux continuellement changeants traduit selon elle le calme et la violence se succédant sans cesse dans l’âme du peintre. Ceci nous conduit évidemment et immanquablement à toutes les approches psychanalytiques qui ont été faites sur l’art abstrait. Et qui rejoignent l’art brut, cela va de soi, les spécialistes l’exposeront bien mieux que nous. L’exposition en témoigne à suffisance. Les textes du catalogue, malheureusement, moins. Par ailleurs et toujours au sujet d’Artan, il existe de lui une toile qui est effectivement un véritable autoportrait du peintre. Mais on réalise immédiatement ce qui le différencie : le regard en est absent, comme noyé et se dissolvant dans une de ces brumes planant sur la mer du Nord les matins d’hiver. Qu’en penser ou conclure ? Pudeur ? Refus ? Impuissance à SE traduire ou à accepter son miroir ? Peut-on devenir fou à trop contempler la mer ? Qui oserait se prononcer ? Pas nous. Et qui ? En tout état de cause, on retrouve dans certaines manifestations de l’art brut similaire expression hagarde, ou égarée et perplexe. Ou simplement étonnée, ce qui en dit peut-être bien le plus, finalement. Tableaux d’une drôle d’exposition L’avantage pour le profane toléré à s’exprimer au sein du saint des saints qu’est ce site, c’est qu’il peut toujours dissimuler ses carences derrière l’alibi des bouquins. Voyons donc quelques portraits qui ne nous présentent pas de leur auteur une image très flatteuse, ou encore qui étonnent par l’image inhabituelle que ce même auteur se plaît à nous proposer. On verra le rapport avec notre sujet : Hans Baldung Grien (1484-1545) : "Tête de Saturne ou le tempérament mélancolique" de 1516. Peu flatteur en effet si l’on songe que le terme même "mélancolique" s’est longtemps appliqué en psychiatrie à une forme de démence mentale.
Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783) : "Autoportrait en bouffon" et "Autoportrait en parfait scélérat" (c. 1770). Sculpteur remarquable, pourquoi cet artiste sous couvert évident d’étude de types, a-t-il choisi de se dissimuler de cette manière pour la postérité ? Plutôt qu’en personnage bienveillant et rassurant ? Dites-nous, docteurs ? Pablo Picasso (1881-1973) : "Autoportrait" (1972). Il y a certainement des centaines de dessins et peintures, tous des autoportraits, de ce maître. Mais ce portrait-ci, datant de la fin de sa vie, est certainement l’un de ses plus beaux et des plus expressifs dans ce qu’il témoigne de la fragilité et du désarroi de ce vieil homme devant… ? Il avait alors 90 ans. Léon Spilliaert (1881-1946) : "Autoportrait" (1907). Le qualificatif surgit de lui-même : halluciné. Terreur et angoisse sourdent de la toile. Qu’en dirait la psychiatrie si ceci était l’œuvre anonyme d’un interné ? Marc-J. Ghens |
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Johannes Gumpp
Alexander V.H.
Frisa Kahlo
Louis Artan
H.B. Grien
F-X. Messerschmidt
Supprimés
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