LA LETTRE MENSUELLE

Une chronique d'Adrien Grimmeau.  Novembre 2005 
  Trente-cinq ans d'avant-garde russe : en 300 oeuvres à voir
  
Au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles

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Dans le cadre d’Europalia Russie, le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (BOZAR) organise une splendide rétrospective de trente ans d’avant-garde : La Russie à l'Avant-garde (1900-1935). Près de 300 œuvres rarement présentées chez nous, voire inédites, sont exposées dans un parcours serré, cohérent et passionnant. Plusieurs pièces maîtresses, mêlées à des chefs-d’œuvre méconnus, rendent cette exposition indispensable.

La culture russe a bénéficié, dans les premières années du 20ème siècle, d’une ouverture considérable à l’art européen, principalement via les grands collectionneurs russes, parmi les plus importants de l’époque. Les artistes purent se confronter aux courants novateurs, et peu à peu s’y insérer, au point de les dépasser finalement par l’invention de l’abstraction, en 1911 pour Kandinsky, et peu après pour Malevitch (1915). Mais ce nouveau vocabulaire radical ne s’inscrit pas dans une réflexion dénuée d’implication concrète, puisque les artistes cherchent à mettre leur art au service de la société, dans une démarche qui, du constructivisme au productivisme, rejoint la création du Bauhaus en Allemagne, où enseignera Kandinsky. La Russie constitue ainsi un exemple unique de réflexion extrêmement novatrice en art, qui ne se départit pas de visée sociale.

Dès l’entrée de l’exposition, le visiteur est confronté à la scène dite "des escaliers" du film de S.M.Eisenstein Cuirassé Potemkin (1926), scène phare de l’histoire du cinéma. Excellente entrée en matière qui nous plonge dans le monde dont il sera question, entre avant-gardes et politique. D’autres extraits de films parsèment d’ailleurs le parcours, créant un contraste net entre les œuvres novatrices et les films aujourd’hui désuets, car toujours muets à l’époque.

Le scénario de l’exposition est d’une grande limpidité. Le plan, constitué en U, présente dans sa première branche l’influence des arts européens sur la création russe : luminisme, symbolisme, fauvisme, etc. sont approchés dans les années 1900-1910 par les artistes qui plus tard révolutionneront l’art. Les toiles choisies sont splendides, et n’ont rien à envier à leurs influences. Citons des Kandinsky de l’époque Blaue Reiter, de belles toiles nocturnes du symboliste A.I.Kouindji – qui ne sont pas sans évoquer Spilliaert, ou les paysages de Fosset de Fernand Khnopff –, ainsi que deux intéressantes tentatives symbolistes de Malevitch, esquisses de fresques réalisées en 1907, et pas si éloignées qu’on le penserait du futur quadrangle noir.

La deuxième salle se consacre au néo-primitivisme, qui se veut l’illustration nationale de l’expressionnisme de l’époque : les artistes, parmi lesquels Natalia Gontcharova, mêlent les syntaxes européennes à des thématiques populaires, illustrées dans l’expo par divers objets usuels. Le parcours se penche ensuite sur le futurisme et le cubo-futurisme des années 1910-1920, ode à la modernité qui annonce l’abstraction, tout en se réappropriant toujours un vocabulaire européen.

Ensuite, l’exposition s’ouvre sur la pièce maîtresse, la base du "U" : la salle de l’abstraction. Rayonnisme, suprématisme, improvisations de Kandinsky se répondent dans une inventivité désormais totale, d’une richesse impressionnante. A l’explosion de couleurs et de formes des rayonnistes et de Kandinsky répondent le dogmatisme et la rigueur des trois toiles de Malevitch datant de 1923, Cercle noir, Carré noir et Croix noire, entourées de toiles suprématistes d’élèves du maître. Mais même ces œuvres plus intellectuelles s’ouvrent à la poésie dans d’autres compositions aux couleurs plus inattendues.

En dressant un parallèle avec les œuvres symbolistes de Malevitch en début d’exposition, des liens se créent : même iconicité, même idée d’épiphanie, même jeu quasi monochrome, … Le parcours évolutif de cette première partie d’exposition, d’une grande cohérence, s’écrit par la seule puissance évocatrice des toiles.

La deuxième branche du "U", hélas, ne privilégie plus la construction chronologique. Après une salle consacrée au constructivisme, où l’on peut admirer un Contre-relief d’angle de Tatlin, Jean-Claude Marcadé, le commissaire de l’exposition, a préféré à l’évolution connue – du constructivisme au productivisme, puis à la récupération des avant-gardes et leur mise sous silence par Staline –, un discours moins politisé, qui explore désormais diverses thématiques : le retour à l’objet, les décors et costumes de théâtre, la photographie, l’utopie architecturale.

Si ce choix nous vaut quelques pièces intéressantes, dont des costumes de Malevitch pour La victoire sur le soleil, dans les années 1925-30, et de très beaux projets d’architecture, on a néanmoins l’impression que l’exposition ne peut aborder librement l’évolution réelle des avant-gardes (fuite des cerveaux, torture…). Ce n’est que dans la dernière salle, consacrée à l’Aguit-prop (la propagande politique, liée aux avant-gardes) et au Réalisme socialiste de Staline, que se lit entre les lignes la triste fin de différents artistes dont les œuvres novatrices enrichissent les salles précédentes…

Si l’aspect politique et social des avant-gardes n’est pas exploité autant qu’il l’aurait mérité, la grande force des œuvres présentées dans la première partie de l’exposition, et la limpidité de son discours tout en images, font de La Russie à l'Avant-garde une exposition centrale du moment.

Adrien Grimmeau,        
Historien d'Art     
  
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Malevitch

 

 

 

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N. Goncharova 

 

 

 

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N. Goncharova 

 

 

 

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Malevitch

 

 

 

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Matiushin

 

Palais des Beaux-Arts (BOZAR), Bruxelles. 
www.europalia.be  
Du mardi au dimanche, de 10 à 18h.
Le jeudi jusque 21h.
Jusqu’au 22 janvier 2006.

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